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Encre Nocturne   

La Tour de Verre - chapitre 36 suite

Nain Fougère | Publié ven 16 Juin - 15:58:35



Chapitre 36 (Deuxième partie)

Kimenyx & Telde

 

« On a déjà tout vu. On est indestructibles, mon gars, maintenant. Indestructibles. »




[...]

             Il y a des choses contre lesquelles on ne peut se défendre.

            Comme par exemple quand le jeune Telde, le Telde faible et enfantin, avait été pris en tenaille dans un tunnel par d'autres adolescents, une fois, ou plusieurs, qu'en savait Kimenyx ? Son ami n'avait jamais voulu lui en parler vraiment… Et il avait été violé là, entre un cellier aux odeurs de viande et la salle d'apprentissage des furets, à deux pas des adultes, mais à l'heure où personne n'erre dans les tunnels ; à l'heure où ce sont les enfants, ou les monstres qui en portent le masque, qui font la loi…

            Telde n'avait pas crié, aucun son n'avait franchi la barrière de sa gorge, et Kimenyx était resté au loin, en train de dormir chez lui… Il avait suffit d'attendre un moment où les deux étaient séparés, et de plaquer le plus petit contre le mur. Le futur Molosse n'avait rien fait. Il n'avait mordu personne. Il s'était à peine débattu. Il était resté là, au milieu du cercle des petits démons noirs et écailleux qui le méprisaient et ne lui ressemblaient pas, écrasé par la honte énorme de celui qui ne peut se défendre, les poumons comprimés par l'atrocité de ce qu'on allait lui faire. Avant l'acte, ils s'étaient beaucoup moqués, plus que d'habitude. Il avaient pincé une partie de son anatomie que personne n'aurait dû avoir le droit de toucher ; ils avaient pleuré de rire devant l'absence des organes dont ils étaient, eux, si fiers.

            Et oui. Les rumeurs étaient vraies.

            Les Avortons n'avaient rien entre les jambes.

            Après la tournante, quand tous eurent disparu chez eux après s'être promis de "remettre ça", Telde s'était remis debout en silence. Un tout petit être gris et nu au milieu du grand tunnel obscur.

            Il s'était essuyé en silence.

            Il était rentré chez lui en silence.

            Il n'avait rien dit à personne. N'avait jamais pleuré. N'en avait jamais éprouvé le besoin. Jusqu'au jour où, de passage avec Kimenyx dans ce même tunnel, il avait croisé le regard mesquin et le petit sourire d'un de ses violeurs.

            Il s'était immobilisé, les bras ballants, incapable de bouger, jusqu'à ce que le monstre s'éloigne de son pas guilleret.

            Puis Kimenyx l'avait regardé sans mot dire, et Telde avait fondu en larmes.

           

            Alors voilà, le Molosse avait été violé, plusieurs fois peut-être. Il avait été appelé "la pute du niveau cinq" pendant des années. Le Phénix, quant à lui, s'il avait échappé à ce baptême des enfers auquel la plupart des Avortons étaient confrontés, avait été pareillement battu, moqué, étranglé, brûlé, jusqu'à ce que la haine remplace la douleur sous les coups et qu'il ne ressente plus aucune souffrance face à ses bourreaux.

            Mais elle revenait le soir, la nuit, lorsqu'il était seul dans son dortoir et que sa famille dormait. Seul avec l'obscurité, seul avec ses plaies.

            Alors, en représailles de tout ce mal qu'on leur avait fait subir sans même penser les blesser réellement – car la victime n'est rien de plus qu'un moucheron sans importance pour le harceleur qui le méprise –, le Molosse et le Phénix avaient traqué, sans relâche, dans cette mine tentaculaire, tous ces monstres ordinaires. Ils avaient grandi, ils avaient forci ; ils œuvraient désormais aux quatre coins de la mine, jour et nuit. Et même si les Avortons leur rendaient encore deux ou trois têtes et un bon paquet de kilos, ceux-ci travaillaient maintenant aux confins des tunnels, dans les abysses les plus obscures et les plus profondes. Ils ne craignaient plus ni le noir, ni les autres. Alors ils les avaient retrouvés, tous, un par un, l'un après l'autre. Et ils leur avaient fait payer.

            Œil pour œil et dent pour dent, disait leur diction favori ; mais dans ce cas précis, ce n'étaient plus des yeux et des dents qu'ils moissonnaient et arrachaient, c'étaient des cornes, des queues, des langues, des doigts, et des testicules – dédicace spéciale aux violeurs de Telde, pour qui la castration parut soudain beaucoup moins drôle.

            Dans ce monde obscur de terre et de feu, où nulle force supérieure n'interdisait le mal, où nulle organisation ne protégeait le bien, où les seules lois étaient celles du respect, de la force et de la vengeance, seule la vendetta aurait pu punir Telde et Kimenyx pour leurs actes. Mais le Molosse et le Phénix n'étaient plus des enfants avortons, ils étaient devenus, eux aussi, des monstres dont la petite taille et la peau nue n'enlevait rien à la hargne, et plus personne, pas même les pères et les frères de ceux qu'ils avaient maltraité, ne vint leur chercher noise.

            L'ère de la terreur s'était terminée au bout de quelques mois, rassasiant les deux compères ; mais son souvenir perdurait partout sur leur passage, et il suffisait de jeter un coup d'œil sur les pendeloques funèbres qu'ils arboraient en collier – dents, griffes, langues et couilles séchées – pour perdre instantanément toute idée agressive face à eux.

            Kimenyx, bricoleur inventif qui réfléchissait vite, adorait les explosifs et n'avait pas froid aux yeux, s'était fait un nom dans la démolition de parois réputées indestructibles, et l'extraction de cristaux réputés non-extractibles ; Telde à la langue bien pendue, ironiquement riche d'une grande aisance sociale, et d'une souplesse d'esprit et d'adaptation qui faisait nombre d'envieux, était un sous-chef fiable, solide, à l'esprit vif et au bon caractère, qui n'avait besoin que de quelques heures pour tisser les liens d'une camaraderie inébranlable entre les membres d'une équipe donnée.

            De mémoire de mineur, on n'avait jamais vu œuvrer ensemble deux lascars aussi fraternels, aussi intuitifs et aussi empathiques, dont le lien s'apparentait fort à de la télépathie pour celui qui n'y était pas habitué.

            Et chaque chef savait que des gars comme eux, on en avait besoin, mais pas au niveau quinze… Non, c'était au niveau trente, là où les peurs irrationnelles rôdaient dans l'obscurité, et où le plus courageux des mineurs comptait ses pas entre chaque torche, que l'on avait réellement besoin de deux forces pareilles.

            Leur chef d'équipe, leur dom – ils l'avaient tout deux laissé gagner, bien qu'ils fussent beaucoup plus forts que lui, parce qu'aucun des deux ne souhaitait commander l'extraction – était surnommé le Serpent, et il était plus jeune qu'eux. Néanmoins, tout le monde respectait ses ordres, non parce que l'on craignait sa morsure ou son venin, mais parce que le jeunot avait la cervelle bien plus efficace que les autres – Kimenyx et Telde compris, et ils n'avaient aucune honte à l'admettre.

            Le Serpent savait que les quatre membres de son équipe l'avaient laissé gagner chacun leur combat rituel, et il savait aussi que ce n'était pas pour se moquer de lui puis lui flanquer une dérouillée dans un coin. Mais bien parce que chacun d'entre eux respectait ses décisions et sentait que nul autre ne serait mieux à cette place de dom. Il y a des cas où même la force physique reconnaît que l'esprit lui est supérieur.

            Le Serpent, comme son surnom l'indiquait, était de prime abord froid, presque hautain, silencieux et patient. Il parlait peu, mais toujours avec cette petite pointe d'ironie qui clamait une certaine élégance intellectuelle. Le Serpent faisait la chasse à tous les préjugés, tordait le cou aux rumeurs, remettait en question le moindre jugement sorti d'une cervelle échauffée par l'alcool, ne craignait pas l'obscurité et connaissait plus de processus scientifiques et de réactions chimiques qu'il n'en existait pour la majorité de ses semblables. Il pouvait expliquer ce qu'était exactement le feu, pourquoi les flammes que crachaient les Titans n'étaient qu'une combustion de liquide inflammable, puis dépeindre en termes simples ce qu'était une combustion et un liquide inflammable. Il pouvait calculer à l'œil nu l'angle formé par un cristal géant qui traversait un tunnel, puis la pression exercée sur chacune de ses faces, et en déduire où percer, où creuser et dans quel sens tirer afin de libérer le minéral sans détruire la paroi.

            De fait, le Serpent était le genre de gars qui ne se fait jamais remarquer, et qui malgré son physique assez agréable ne paraît d'apparence guère plus intéressant qu'une façade de mur vierge ; mais qui, dès qu'il ouvre la bouche, montre en deux secondes chrono qu'il a mieux écouté que tout le monde et dispose d'un avis bien plus objectif et étayé sur la question que tous les autres.

            Et bien sûr, pour ne rien gâter, il se révélait très vite être aussi sympathique et drôle qu'il était intelligent. Son humour froid et ironique, qui se moquait toujours gentiment de quelqu'un ou de quelque chose – souvent de lui-même – était plus prompt à provoquer les éclats de rire qu'à blesser les orgueils fragiles. 

            L'orgueil de Telde et de Kimenyx, malgré les apparences, était resté fragile, mais il n'y avait pas plus bruyant que leurs éclats de rire lorsqu'il prenait l'envie au Serpent de les critiquer allègrement, caricaturant leurs mots et mimant leurs dialogues, avec le discret zozotement qui lui traînait sur la langue.

            Cette nuit-là, pourtant, alors que les deux compères venaient de revenir au trentième niveau après quelques heures d'un sommeil lourd et réparateur, retrouvant les deux autres membres de l'équipe et leur jeune chef à la mise toujours impeccable, celui-ci les fixa gravement, sans l'ombre d'un sarcasme dans ses yeux rubis.

            – Vous deux, j'ai besoin de savoir quelque chose.

            L'envie de rire de son léger cheveu sur la langue, ce dont ils ne se privaient pas la majorité du temps et qu'il prenait toujours avec bonhomie, se dissipa aussitôt en eux.

            – On t'écoute, dom, dit Telde pour eux deux.

            Derrière son épaule aux muscles fins et déliés, leurs deux autres coéquipiers les regardaient, un air sinistre plaqué sur leurs traits mûrs, aussi engageants que des bouledogues.

            – J'ai confiance en vous depuis que je vous connais. Mais aujourd'hui j'ai besoin de savoir si vous êtes prêts à tout risquer.

            – Pourquoi ? lança Kimenyx du tac au tac, de sa voix légèrement fluette pour un mâle.

            – Pour remettre la mine en question.

            Il les fixa dans les yeux, tour à tour, et il n'eut besoin de rien ajouter. Ils avaient compris ce qu'il sous-entendait.

            – Il y a des mineurs qui aiment la mine, je dirais même que nous aimons tous la mine, parce que c'est notre maison. Ceux qui ne veulent pas la quitter, qui veulent y mourir comme leurs pères et leurs grands-pères avant eux, je les comprends. Et vous aussi j'espère. Mais on en avait déjà discuté plusieurs fois et je vous l'ai appris : notre peuple n'a pas toujours vécu dans cette mine. Notre peuple n'a pas toujours été…

            Il chercha ses mots un instant, ce qui était si rare que les deux crurent rêver.

            – …esclave, dit-il enfin.

            Un mot que personne ne prononçait jamais, que la plupart ne connaissaient même pas ; un de ces grands mots qui peuvent brûler des peuples entiers, et dont le pouvoir résonne même lorsqu'on ne sait pas exactement ce qu'il veut dire.

            – Tu veux qu'on se sorte de là, prononça Kimenyx avec précaution, mais sans peur, en plissant ses grands yeux clairs.

            – Oui. Je me permets de vous aborder comme ça parce que je sais que vous garderez ça pour vous, même si vous choisissez de refuser. Mais je ne peux pas vous en dire plus si vous voulez rester en dehors de cette histoire.

            Il y eut un silence et il ajouta, retrouvant un peu de sa verve :

            – C'est le genre d'énorme machine qui n'épargnera personne une fois remise en route. Enfin, pour ça faudrait déjà qu'on arrive mettre des gars sur le coup.

            Les yeux de Telde étaient au sol mais plongés en réalité à l'intérieur de lui-même ; Kimenyx avait les siens posés sur le jeune Serpent, il était tranquille, calme, aussi solide qu'un roc. Comme toujours.

            – Vous avez besoin de moi, non ? C'est pour ça que tu nous demandes ça ?

            – On a besoin de plein de monde, du plus de monde possible. Mais ouais, toi tu es l'un des meilleurs artificiers de la mine. Et on va avoir besoin de concevoir quelque chose.

            Les deux compères échangèrent enfin un regard, à l'exact même moment. Puis le Phénix releva les yeux sur son chef.

            – Quelque chose qui fait boum ?

            C'était son onomatopée favorite, et chacun savait que lorsqu'il avait prévu de brûler ou de faire exploser quelque chose à titre d'expérience, personne ne pouvait se mettre entre lui et ledit sujet d'expérience. Le Molosse à côté de lui éclata de rire ; trop de souvenirs absurdes lui revenaient en mémoire lorsque son ami lâchait ce mot-là.

            – Oui, quelque chose qui fait boum. Sois content, tu vas pouvoir faire joujou.

            – Génial, lança le Phénix dans un grand sourire, mais il redevint immédiatement sérieux et son regard lumineux se fit froid et perspicace. Mais tu nous demandes de remettre tout notre système en question, et de mettre notre vie en danger, et ça, ce n'est pas une question qui doit se prendre à la légère.

            – Tu sais, bibiche, ma vie, pour ce qu'elle vaut, explosa le Molosse de plus belle. On a déjà tout vu. On est indestructibles, mon gars, maintenant. Indestructibles. Et si on a l'occasion de mettre une belle branlée à ceux qui nous ont mis dans cette merde…

            – Dis plutôt celles, répondit le Phénix, dont les neurones s'affolaient derrière les lacs calmes de ses iris.

            – Oh bah dis, c'est vrai, j'avais pas pensé à ça moi. (Le Molosse observa une pause, il se calmait peu à peu devant l'énormité de ce que le Serpent leur proposait.) Mon pote, on a l'occasion de découvrir tout ce qui nous échappait jusqu'à maintenant.

            Les rumeurs, les histoires d'Elles, ils les connaissaient bien. Comme tous ceux qui traînaient dans les tavernes la nuit et ouvraient leurs oreilles pour y recueillir les récits des anciens, des agents de surface ou des vieux reproducteurs revenus au bercail.

            – Je ne sais pas si nous ferions bien d'accepter, assena le Phénix. C'est de la folie.

            – Je dis oui. On est des fous, nous, tu le sais aussi bien que moi.

            – Oui, mais moi, je veux qu'on soit tous les deux conscients des risques que l'on va prendre. Pleinement conscients. (Il appuyait chaque mot de la voix et du geste, comme toujours en situation grave, et se penchait légèrement pour fixer Telde dans le blanc des yeux.) Après, il sera trop tard pour faire demi-tour.

            Son ami redevint tout à fait sérieux. Leur avenir, dans la mine, surtout au trentième niveau, c'était de mourir jeunes, voire très jeunes. Dévorés par la gangrène après une égratignure, écrasés par un éboulement de tunnel ou par le poids d'un cristal géant, ou juste terrassés à l'improviste par ces arrêts cardiaques qui emportaient, bien souvent, les mineurs dont le corps avait trop forcé. Alors, une mort à l'extérieur, sous le ciel immense, sur l'herbe fraîche de cette prairie qu'on leur décrivait parfois mais qu'ils n'avaient jamais vue, valait bien la banalité de ces trépas de la mine. Kimenyx resta de marbre, immobile, jusqu'à ce que son ami réponde.

            – J'en suis pleinement conscient.

            – Moi aussi.

            Le jeune Serpent porta son regard élégant sur eux et haussa les sourcils, en cachant sous son masque hautain le sourire qui réchauffait son cœur.

            – Je savais que je pouvais compter sur vous, bande d'enculeurs d'ourcers.

 

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