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Encre Nocturne   

De chair et de sang (Real Flesh) : partie 5

Nain Fougère | Publié jeu 22 Juin 2017 - 23:08

***



    Au petit matin, ils arrêtèrent le camion sur leur aire d'autoroute favorite et l'engagèrent dans un vieux chemin, qui s'éloignait dans la prairie sèche et rase.


    – Je déteste ces vieux sentiers, grogna Enzo en bataillant avec le volant, qu'il n'avait guère l'habitude d'utiliser en mode manuel – hors des voies magnétiques qui tapissaient désormais le pays.
    – Passe-le-moi.
    – Non, toi tu conduis mal. Ok, ok, j'arrête de râler, mais tiens-toi tranquille !


    Ils garèrent le van, au bout d'une dizaine de minutes pleine de cahots et de grincements d'amortisseurs, sur un ancien pré transformé en parking. Celui-ci servait beaucoup dans la journée, car les dresseurs de monstres étaient nombreux en campagne ; mais à l'aube, il n'y avait jamais personne à l'aire d'entraînement.


    Les deux compères jaillirent de l'habitacle étroit et s'étirèrent lascivement, dérouillant leurs muscles qui étaient restés coincés toute la nuit dans les sièges de ce satané camion. L'aire d'entraînement qu'ils affectionnaient était paumée, ancienne, à moitié en ruines, et loin de la métropole, mais elle valait le coup. N'était-ce que pour les souvenirs pleins de bonheur qu'elle leur rappelait : Asmar en train de faire le fou dans l'herbe, Aaron en train de le chevaucher comme un chevalier sur son destrier, Enzo riant aux éclats, un brin d'herbe coincé entre les lèvres.


    C'était une époque révolue, songea celui-ci avec désillusion, et ce n'était pas la vieille jackalope qui allait se changer en destrier puissant.


    Le ciel était blanc et pur à cette heure creuse, mais la fraîcheur de la nuit se dissolvait déjà dans les méandres du soleil, laissant présager du retour de cette satanée canicule qui durait depuis cinq ans.


    – Grouillons-nous avant que la chaleur rapplique, grogna Enzo. Fais sortir ta vieille carne !


    Aaron déverrouilla la porte arrière du van, la fit descendre au sol en haletant sous son poids.


    – Allez, viens te dégourdir les pattes, ma grande ! dit-il en s'essuyant le front.


    Tout au fond du camion plongé dans l'obscurité, un grand nez doux et aplati, à la forme triangulaire, se mit à remuer. La jackalope sentit l'air, goûta les odeurs d'herbe coupée, de foin brûlé par le soleil ; elle se figea un instant, comme paralysée par l'idée de découvrir autre chose qu'un cagibi miteux dans un vieil appartement.


    – Allez, ma vieille, viens voir ! Grignotte ! Grignotte ! appela le jeune homme filiforme, claquant de la langue, mais se gardant bien de tendre une main vers la bête.


    – Attends, comment tu l'as appelée ? glapit Enzo cinq mètres plus loin. C'est quoi son nom ? Grignotte ?
    – On critique pas, j'avais deux ans, répondit Aaron sans se tourner vers lui.
    – Grignotte ?!
    – Chut, tu lui fais peur ! Arrête de t'agiter !
    – Grign… attends, moi je lui fais peur ? Moi, je fais peur à ce… ce monstre ?
    – Allez viens, ma belle, viens voir ton maître, murmura Aaron en s'accroupissant – il en avait, du courage, pour se mettre ainsi au niveau du jackalope. N'aie pas peur !


    La bestiole finit par s'avancer, en grands bonds lourdauds et désordonnés dont jaillissaient des Clong sonores. Elle apparut sous la lumière bleue de l'aube, d'abord ses babines rondes, semées de moustaches vibrantes, puis sa tête entière, longue et renflée, sur laquelle ondulaient des poils doux qu'on avait envie de caresser. Puis les bois, granuleux et dorés, qui enroulaient et déroulaient leurs vrilles bien loin au dessus de son front ; cette ramure de cerf millénaire avait suscité l'admiration d'Enzo, clamant qu'il n'avait jamais vu de jackalope aussi bien pourvu. Puis ses oreilles, immenses, diaphanes, transpercées par la lumière du soleil qui révélait leurs veines. Enfin, un dernier bond hésitant dévoila son corps entier, long, élancé, perché sur quatre énormes pattes musclées.


    – Bon, j'avoue qu'elle a fière allure, quand même, ta mémé lapin.


    Le grand œil brun de la bête, prunelle étrécie en tête d'épingle sous la luminosité si forte, quitta son maître pour se poser sur la tête blonde et le visage rouge d'Enzo.


    – Bon, j'avoue qu'elle a fière allure, quand même, ta mémé lapin, répéta-t-elle en remuant les moustaches.


    Le grand jeune homme fit un bond d'au moins trois mètres.


    – Quoi ?! Elle parle ? C'était quoi ça ? C'était quoi ?
    – Les jackalopes sont de vrais perroquets, tu ne savais pas ? C'est ce que rapportent les légendes des cow-boys qui les ont découverts. Ils entendaient chanter leurs propres voix autour d'eux à la nuit tombée.
    – Flippant, frissonna Enzo.
    – Flippant, frissonna Grignotte.
    – Oh mais ! C'est pas bientôt fini ? Dis-lui d'arrêter ça ! s'énerva le jeune homme après un deuxième sursaut tout bonnement inhumain.
    – C'est une hase, pas un chien, répliqua Aaron en tendant une main prudente pour caresser le front de son animal. Elle ne reçoit d'ordres de personne.


    Il fit deux pas en arrière :
    – Allez viens ma belle ! Viens ici ! Viens me voir !


    La jackalope, qui devait bien peser ses cinquante kilos et dont les oreilles culminaient à quelque chose comme un mètre cinquante au dessus du sol, jaillit du camion dans un grand désordre de pattes.


    – Si elle s'enfuit, on ne la retrouvera jamais, prévint Enzo en se tenant à distance.
    – Les monstres ne s'enfuient jamais.


    Et c'était vrai.


    – Bon, on va commencer par la faire courir un peu. C'est un peu le seul talent des lièvres, non ? La course ? Amène-la sur le circuit. Tu penses qu'elle courra après un leurre, comme les prédateurs ?


    Grignotte, qui ne l'entendait pas de cette oreille et désirait visiblement faire honneur à son nom, se mit à ronger bruyamment la porte du van située juste devant son nez.


    – Un leurre ? Un peu qu'elle va courir après ! Son rêve c'est d'être cannibale, elle aurait dû naître wolpertinger !


    Il planta un index dans le dos mou et doux de la bestiole, qui se retourna en un instant fulgurant et se mit à grogner, oreilles plaquées en arrière.


    – C'est moi, ma vieille, dit-il en levant les mains suffisamment haut pour qu'elles soient hors de sa portée. Viens voir, on a un truc qui va te plaire. (Avant de se tourner vers son acolyte.) Mets le leurre en marche ! On va voir comment elle réagit !   


    Enzo était en train de tempêter en activant le logiciel intégré à la borne du circuit de course. L'inconvénient quand on s'entraînait sur un terrain à l'abandon, c'était que l'électronique n'y était ni nettoyée, ni remise à jour, et préparait toujours quelques mauvaises surprises pour l'utilisateur.


    Après une étincelle ou deux, le mécanisme consentit à se mettre en route avec un ronronnement de vieux chat asthmatique. 


    – Je lui mets quoi ? cria Enzo par-dessus son épaule.
    – N'importe quoi ! Tant que ça bouge, elle voudra le bouffer ! Mais dépêche-toi, la porte du van est en train de finir dans son estomac !


    Enzo consulta la liste des leurres disponibles, puis sélectionna le moins rapide – qui se trouvait justement être un petit lapin des plus mignons.


    – Allez, mon petit, fais courir ta mémé, grommela-t-il dans sa barbe avant d'appuyer sur le bouton.


    A dix mètres de lui éclata le bruit léger du spot qui s'allumait ; une silhouette de lapin virtuel, bruissant de lumière violette, apparut à côté de la rampe du circuit. Sur la ligne de départ, il attendait le monstre qui allait le chasser en faisant quelques bonds distraits.


    Peine perdue, la jackalope n'était pas décidée à quitter ce véhicule qu'elle trouvait apparemment délicieux.


    – Putain mais fais quelque chose, elle est en train de nous déglinguer le camion ! brailla Enzo en s'arrachant les cheveux.
    Aaron se faufila près du van et appu

ya sur le bouton de fermeture ; la porte se releva lentement, dans un grand bruit de mécanismes au supplice, et Grignotte fit un bond paniqué qui l'éloigna de son maître et la précipita vers la barrière du terrain d'entraînement.


    – Elle va où ?! Ramène-la ! Ramène-la !
    – Lance le leurre ! lui cria Aaron, occupé à ne faire aucun geste brusque. Lance le lapin !
    – Cette garce de jackalope va nous faire suer pendant des heures, et tout ça pour rien ! tempêta son ami en appuyant sur une nouvelle commande lumineuse.


    Le lapin partit soudain comme un bolide, comme s'il avait le feu aux trousses. Il galopa le long du rail à une vitesse folle, approximativement cinq secondes avant que la jackalope ne le rattrape et se jette sur lui en grondant. Il disparut dans une kyrielle d'étincelles bleues, et elle secoua les oreilles avec rage, frustrée.


    – Putain c'est pas possible ! Elle était à l'autre bout du terrain mais elle l'a rattrapé en cinq secondes ! s'ébahit Enzo, ses yeux bleu acier écarquillés.
    – Combien exactement ? demanda son compère, qui arrivait au pas de course.


    Leurs regards se portèrent sur le décompte lumineux qui s'élevait au centre du circuit, sur ses chiffres holographiques.


    – Trois secondes ! corrigea Enzo dont la mâchoire inférieure étant en passe de se décrocher et de tomber par terre. Trois secondes !
    – Je me disais aussi, ça me paraissait un peu long pour elle. Essaie un autre leurre !


    Enzo pianota sur le clavier lumineux.


    – C'est parti pour le jaguar !


    Cette fois, le grand œil de Grignotte capta immédiatement le mouvement lumineux. Elle bondit à la vitesse de l'éclair et n'eut besoin que de trois foulées, trois foulées fracassantes qui faisaient trembler le sol sous le poids de ses pattes gigantesques, pour rattraper le fauve de lumière.


    Deux secondes.


    – C'est pas possible !
    – Essaie un autre leurre ! Regarde-la, elle adore ça ! Ça fait si longtemps qu'elle n'a pas couru comme ça !


    – Le lièvre !


    Trois secondes.


    – Le pur-sang !


    Trois secondes et demies.


    – Le lévrier !


    A peine quatre secondes.


    – La gazelle !


    Six secondes.


    – Alors ma vieille, on se ramollit ? lança Enzo.


    Mais ce n'était que pour sauver les apparences, pour sauver sa fierté d'humain qui se voyait complètement dépassé, écrasé, par la puissance d'un animal dont il n'avait pas vu la force.


    – Arrête de jouer, mets-lui ce satané guépard, qu'on en finisse ! répliqua Aaron avec impatience, un sourire jusqu'aux oreilles et des éclats de rire plein les yeux. Elle est pas géniale, ma Grignotte ?
    – Mouais, grinça Enzo de mauvaise foi en s'activant sur le tableau de commandes.


    La vieille jackalope, sur le qui-vive, guettait les proies potentielles à mi-chemin du parcours.   


    – C'est parti pour monsieur guépard. Pointe de cent dix kilomètres à l'heure, s'il vous plaît. Si elle le rattrape en moins de dix secondes, je mange mon chapeau.
    – Tu n'as pas de chapeau. Parie au moins sur un truc que tu as sous la main.
    – Ok. Je ne mange pas la boîte de cookies planquée dans le camion.
    – Quoi ?! Mec, t'as des cookies dans le camion et tu m'as rien dit ? Je vais te…


    Trop tard, le leurre était parti.




[A suivre]

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