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Encre Nocturne   

De chair et de sang (Real Flesh) partie 9

La Lapine Cornue | Publié dim 20 Aoû - 10:43 | 1126 Vues

 

 [...]

         Ces mêmes oreilles apprécièrent grandement le silence qui régnait à l'extérieur ; le vent chaud parut soudain frais sur leurs corps humides, noyés de sueur.

         – Allez, allez, allez, répétait fébrilement Enzo en arpentant le sol grillé  près du van. On la fait descendre, on la fait rentrer, elle défonce cette putain de licorne sur ce satané ring et après on voit si on peut s'attaquer à des plus gros morceaux. Ça peut marcher. Ça peut marcher !

         Aaron fit descendre Grignotte en silence ; intelligente, elle commençait à prendre l'habitude des balades et resta à ses côtés, remuant son grand nez plat en guettant toutes les odeurs qu'elle ne connaissait pas.

         – Déploie l'armure, dit Enzo qui ne tenait pas en place.

         – Oui, c'est bon, grogna le garçon filiforme.

         Sourcils froncés sous le stress qui habitait tout son corps, il appuya sur les deux rectangles noirs que portait Grignotte – l'un au sommet de l'échine, l'autre entre ses bois dorés. Il y eut un claquement sec, puis un étrange froufroutement de plastique. Son armure se déploya et la recouvrit comme une deuxième peau. Ondoyant, nacré, couleur de miel fondu, le polymère léger et élastique scintillait sur l'intégralité de son dos et de son ventre. Il formait une sorte de large collier au niveau de sa nuque, descendait sur son poitrail comme une coulée d'ambre ; le même épanchement liquide recouvrait ses oreilles, son large front, jusqu'à son nez et ses babines, et se livrait à des excroissances protectrices au dessus des yeux.

         – C'est qu'elle a fière allure ! s'extasia Enzo qui à cet instant se voyait déjà porté en triomphe par les jolies jeunes femmes.

         Oubliant brièvement qu'elles étaient ici des prédatrices sauvages et indomptables, non des groupies imbéciles.

         – Wow, attends, elle essaie de la bouffer ! s'exclama Aaron en agitant désespérément les mains autour de la grosse tête de Grignotte.

         Celle-ci, déterminée à goûter ce truc étrange qui venait caresser ses moustaches, remuait les babines dans tous les sens possibles et imaginables pour réussir à y planter une dent. Mais la vétérinaire avait réussi son œuvre, le polymère restait hors d'atteinte ; les deux garçons éclatèrent d'un grand rire nerveux devant la bouille de la hase de plus en plus énervée.

         – Il faut qu'on y aille, reprit Enzo en consultant sa montre. Ce sphinx avait l'air déchaîné, ça m'étonnerait que la licorne noire tienne cinq rounds ! Grouillons-nous !

         Aaron attrapa la première chose pouvant faire office d'appât – en l'occurrence une vieille bouteille en plastique qui roulait à leurs pieds sous l'impulsion du vent – et l'agita devant le nez de la jackalope ; cahin-caha, Enzo assurant leurs arrières, ils contournèrent l'énorme silo à une allure de limace arthritique et finirent par trouver l'entrée des fauves, immense, débordante de musique lourde, de voix énervées, de rugissements et de bruits cacophoniques. Grignotte agitait ses longues oreilles, ses gros yeux de plus en plus exorbités, et de plus en plus réticente à avancer ; elle finit par s'arrêter au pied de la porte, nerveuse et frissonnante, dans son armure rutilante.

         – Je le sens mal, dit Aaron, le visage tordu, en tapotant son front poilu pour la calmer. On n'a pas choisi le meilleur endroit pour son premier combat.

         – Ah, arrête de dire ça, espèce d'oiseau de mauvaise augure ! Tu vas finir par nous porter malheur ! s'énerva Enzo. Même avec Asmar, tu le disais à chaque comb…

         – ET MAINTENANT, pour vous ce soir à Girly Skull, voici le plus étrange combat que vous verrez de votre vie, l'affrontement le plus déséquilibré que vous auriez pu imaginer !

         – Merde, dirent-ils en même temps et le cœur leur remonta dans la gorge.

         – Vous connaissez déjà la reine de la mort, la vierge sanglante, l'affamée de chair ! Combien de combats a-t-elle déjà gagnés ici-bas ?! COMBIEN ?! (Le public rugit avec la voix surexcitée du speaker.)  Et pourtant, il ne s'agit que d'une toute jeune fille, allez ! Accueillez notre qilin national, notre licorne aux mille dents ! Voici Samsara et sa puissance incontrôlable !

         – Oh non, dit Aaron d'une voix atone. Elle nous avait dit une licorne, c'est un qilin.

         – Abus de langage, répondit Enzo du bout des lèvres.

         Tous deux étaient pâles comme la mort. Les licornes se montraient violentes et dangereuses, avec leur corne acérée, leurs techniques de charge mortelles et leur manie d'écraser l'adversaire à coups de sabots. Mais les qilin additionnaient à tout cela une dangereuse mâchoire, et des écailles solides. Et, considérés comme catégorie C+, ils n'étaient pas muselés.

         Ils se regardèrent.

         Regardèrent Grignotte. Apeurée, plaquée au sol, elle n'osait bouger devant tant de bruits.

         – PUTAIN, ON SE CASSE D'ICI ! rugit Aaron à l'instant même où Enzo beuglait :

         – ALLEZ ON Y VA, ELLE VA LA DEFONCER !

         L'un poussant Grignotte vers l'arrière, l'autre la poussant vers l'avant, il fallut une nouvelle ovation du public et la reprise du speaker féminin pour les sortir de leur folie :

         – Mais face à ce monstre d'élégance et d'agressivité, voici que se dresse une nouvelle venue, et pas n'importe laquelle ! ET OUI MESDAMES ET MESSIEURS ! Voici venir une créature ô combien méprisée parmi nous, dresseurs et dresseuses de monstres, et pourtant ! Elle va nous surprendre, sans aucun doute ! Voici venir la tueuse millénaire, le monstre aux cent victoires, la mangeuse de tripes… La jackalope nommée Grignotte ! Je veux une standing ovation pour cette combattante extraordinaire ! Levez-vous, levez-vous !

         Rouges de honte, mais emplis de reconnaissance envers le speaker qui avait fait son travail bien mieux qu'ils n'avaient osé l'espérer, les deux jeunes hommes se regardèrent à nouveau. Ils n'avaient plus le choix. D'un seul élan, ils  rassemblèrent leurs forces et hissèrent Grignotte dans l'arène.

         L'énorme hase patina de manière ridicule sur ses grosses pattes musclées, trébuchant sur le sol courbe du silo, absolument débordée par toute cette agitation qui se déployait devant ses yeux ; elle poussa de petits cris aigus pareils à celui d'un bébé qui pleure, oscilla sur son équilibre instable, tenta d'esquiver les bravos, les rires et les vivats de la foule en quelques bonds maladroits.

         Cela ne fonctionna pas, bien évidemment, mais l'amena en plein milieu du ring, là où se croisaient les chaînes d'attaches, là où la femelle qilin arpentait son territoire d'un pas fier.

         La hase cornue, ses gros yeux terrifiés prêts à jaillir de leurs orbites, ainsi que ses deux maîtres qui s'encadraient dans l'ouverture derrière elle, levèrent lentement le regard sur l'adversaire qui les surplombait.

         La "licorne aux mille dents" avait visiblement déjà atteint sa taille adulte. Elle culminait à près de deux mètres de haut, son long cou de cerf hardiment dressé plus haut encore ; sur sa grosse tête boursouflée d'écailles, puissante comme celle d'un bœuf mais dotée de dents de loups, s'élevait sa corne unique, un bois de cerf brun et tortueux, ironiquement bien moins développé que ceux que portaient Grignotte. L'avant de son corps était celui, élancé et haut sur pattes, d'un jeune cerf fringant ; sa croupe puissante était celle d'un cheval, un cheval qui aurait été recouvert d'écailles de serpent. De lourd sabots terminaient le tableau, ainsi qu'une queue battante qui renouait avec le bœuf.

         Ironie ou coup de chance, la dénommée Samsara semblait dépourvue de toute amélioration, dépourvue même d'armure.

         Elle dansait sous les feux des rais de lumière, faisait les cent pas sur cette scène de fortune, comme un terrible lion en cage ; ses muscles puissants roulaient sous sa peau fine, suscitant les vivats du public.

         Grignotte, face à elle, écrasée de peur et de ces bruits gigantesques qui la rendaient sourde, écrasée par une panique folle, était aplatie à terre, recroquevillée comme un chaton terrifié. Ses yeux roulaient dans ses orbites, ses flancs palpitaient comme des soufflets devenus fous.

         Les deux garçons derrière elle réalisèrent d'un seul coup leur bêtise, avec la force d'un coup de massue dans l'estomac.

         Le gong sonna, faisant sursauter la pauvre hase toujours plaquée au sol, et déchaînant la fureur du qilin qui fonça sur sa proie.

         – ROUND UN ! scanda la foule où se mêlaient les rires et les cris ébahis.

         – ELLE VA SE FAIRE DETRUIRE ! beugla Aaron en se jetant vers sa vieille lapine.

         Enzo le retint de justesse, mobilisant toute sa force pour empêcher son ami d'aller se faire trucider avec son animal.

         – Elle est déjà morte ! lui hurla-t-il dans l'oreille. Laisse-la !

         Ils commencèrent à se battre en arrière-plan, invisibles dans le chaos ambiant, comme un écho au véritable combat, un miroir tendu à la jackalope et au qilin.

         La hase, toujours statufiée sous la panique, regarda cet énorme monstre se jeter sur elle ; elle fut projetée contre les grosses chaînes du ring dans un cri aigu, comme si ses cinquante kilos ne pesaient rien, comme si elle n'était qu'une poupée de chiffons ; mais elle bondit avant même de chuter sur le sol, vive comme une étincelle, détalant le long des chaînes qui lui interdisaient la fuite, avant de s'écraser à nouveau au sol, meurtrie mais bien vivante, sauvée par son armure miroitante. Son cœur battait si fort et si vite qu'on voyait son poitrail tressauter à son rythme fou ; le qilin se jeta à nouveau sur elle, corne en avant, et elle traversa à nouveau le ring, frappée si fort par son bois de cerf que l'on entendit le choc sur son armure, le choc contre le métal.

         Les larmes dévalaient le visage d'Aaron, qui avait cessé de se débattre comme un beau diable et sanglotait à présent sur le bras d'Enzo qui le maintenait immobile ; il ne cessait de répéter "C'est moi qui l'ai tuée, c'est moi qui l'ai tuée, c'est à cause de moi… à cause de moi…"

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