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Encre Nocturne   

Le Câble (Prologue + Chapitre 1)

Drôld'oizo | Publié mer 13 Sep 2017, 20:25 | 863 Vues

   Assis sur un tabouret en plastique bon marché, Phil le parano sirotait, du bout de ses lèvres desséchées par la chaleur ambiante, la bière qu'il avait commandé il y a maintenant cinq heures. Il s'hydratait ainsi afin d'obtenir une place à durée limité, à l'abri des rayons ultra-violet qui sévissaient cruellement à ce moment-là, dans un vieux bouiboui crasseux appelé le « Harvey's Club ».

Les lieux étaient remplient d'augmentés, des humains fanatiques de prothèses cybernétiques, au grand désarroi de Phil le technophobe. Malgré tout, cette vielle cabane à cyborgs au rabais, pensait-il, a ces petits charmes, comme le rob-bar qui servait des blagues vaseuses de qualités aux piliers de comptoir, ou comme la bière qui, à défaut d'être coupé à l'eau croupie et d'être tiède, ne contenait aucune trace d'essence, contrairement aux bières servies dans les autres bars miteux du niveau inférieur . Mais, s'est en essayant de relativiser sur son enlisement qu'il se reprit à épier les « chiens déguisés en boites de conserves », qui buvait autour de lui. Il se mit à songer à eux, c'était devenu un de ces pêchés mignons. « Ce sont tous des paumés de la Nouvelle Vague, ils ont de la came technologique à la place des organes. Y a plus rien à faire pour eux, ils ne forment plus qu'un tas d'abrutis parasités par une intelligence mécanique qui finira par les détruire. » Puis, retrempant ces lèvres dans le liquide brunâtre et presque chaud, il détacha son regard des augmentés qui lui faisaient face, et se mis à rembobiner son passé.

Cela faisait vingt ans qu'il avait perdu son poste de PDG chez Robz industries, une vielle entreprise qui possédait le monopole sur la vente et la fabrication des robots et des prothèses cybernétiques ; vingt ans qu'il passait ses journées, caché dans ce « trou à rats amputés et rafistolés », à observer des « zombies court-circuités gobeur de diodes » et à déguster de délicieux « cocktails à la merde » ainsi que de « la boue coupé à l'eau et à la pisse d'ivrogne ». Son licenciement s'était fait sous le feux des zap-flingues ; il était le seul a avoir survécu à l'attaque, tout les autres employés et employeurs ont été désintégrés, le bâtiment lui même n'existe plus. Le raid mené par leur opposant commercial n'a rien laissé à la postérité, aucuns documents ni données, tout a été annihilé, tout, sauf lui. Il ne pouvait s'imaginer la mort atroce dont ont périt les premiers ; une bombe à impulsions ondulatoires électroniques avait explosé dans le centre du bâtiment, plongeant tous les ouvriers et employés dans une frénésie sans nom, grillant la totalité des circuits électriques reliées à leur encéphale. Leurs connexions synaptiques durent s'embrasser une à une, avant qu'ils n'atteignent le seuil incontournable de la mort cérébral, essaya-t-il de concevoir. 

Il tenta aussi, avec autant d'aisance qu'un vieux atteint d'alzheimer, de se rappeler comment il survécut à cette « assimilation » ; tous les PDG de la compagnie avait été réunis ce jour là. Le siège de l'entreprise, qui était aussi le centre industrielle, était plein à craqué, et, en y réfléchissant bien, Phil le complotiste pensa que l'assimilation avait été calculé ; la date de la réunion, l'heure de l'explosion, l'emplacement de la bombe, tout semblait avoir été anticipé par un tiers, et cela ne lui plaisait pas. 

Il était arrivé en retard ce jour-ci, se souvenu t-il, il avait passé la veille à « apprécier les joies de ses gains » et c'était réveillé en dehors du système solaire, sur la station stellaire XKRI. Cette « sauterie à but lucratif » lui avait coûté son porte-feuille ainsi qu'une majeure partie de ses habits, et s'est en émergeant, dans les poubelles d'un bar à sex-bots, le nœud dans les ordures, qu'il s'était rappelé ses obligations. Mais ses efforts pour rejoindre les siens s'étaient avérés inutiles ; il avait trouvé difficilement un chauffeur enclin à le ramener sur Terre, le seul caleçon qu'il eût pour vêtement et le peu de salive qui lui restait pour l'identifier n'y aidait pas, mais il réussit malgré cela à se faire accepter et embarquer, trop tard, sur son lieu de travail. 

Il avait atterri sur ce qui devait être l'usine d'assemblage des robots, mais au lieu d'y trouver le bâtiment gargantuesque qu'il honnissait tant, il découvrit un champs de cendres fumantes s'étaler à perte de vue.

Ce jour-ci il se rendit compte, non seulement qu'il errerait en sous-vêtement pendant le reste de ses jours, mais aussi qu'il avait tout perdu, jusqu'au sens même de son existence. Nul ne se souvenez de lui ni de ce qu'avait été Robz industries. Désormais, prit-il conscience, il n'était plus l'ombre de personne puisqu'il n'était plus rien, ou du moins, plus rien dans « cette société de névrosés sado-masochistes bons à produire et manger des coprolithes ». Maintenant il n'était plus que le vieux misanthrope du fond du bar, celui qui mâte tout sans cesse et rit en silence de la mort programmé « de tous ces macchabées survoltés », sans oublier qu'on l'avait à l'oeil. 

« Ils savent que je vis encore et que je résistes à leur lobotomie numérique. Mais ici je suis à l'abri, je ne les gènes pas et roule ma bosse pépère comme tous ces débiles semi-mécaniques. » Soudain il observa des particules qui se mouvait sur le mur qui lui faisait face. Il les reconnaissait très, « les p'tites mouches qui nous observent » le dévisageaient complètement. « Si seulement ce n'était qu'une impression », rumina t-il en les voyant, maintenant, tourner autour de lui. « Leurs sales petits yeux de curieux n'arrêtes jamais de m'épier, ils ne peuvent pas s'empêcher d'avoir les yeux posés sur moi, ces enfoirés d'minis pervers ! », pensa t-il en portant la substance insalubre et malsaine que contenait son verre, vers l'antre béante qu'ouvrait sa bouche. 

Mais, se ravisant sur cette goulée trop hâtive au vue du temps qui lui restait à passé avant le crépuscule, il remarqua qu'on l'espionnait, une fois de plus, ou le reluquait. Une vieille junkie de la Casse lui jetait un regard qui trahissait mille et unes pulsions sexuelles bestiales qui ne demandaient qu'à être assouvie . Soudain il eu envie de vomir lorsque, après s'être retourné pour voir qui « cette guenon édenté » pouvait bien regarder aussi intensément, il comprit qu'il était la cause du sourire sans dents qui se profilait, aussi sensuellement qu'une octogénaire nymphomane, devant lui. Puis quelqu'un entra dans le bar et, par le fracas causé par la porte battante rouillé qui s'abattait sur elle-même, un sourd se réveilla et Phill sortit de sa contemplation.

-Eh salut Phil ! Toujours à siroter cette ignoble mélasse coupé à l'eau de vidange ? Entonna la voix pleine de vanité de l'homme qui avançait, irradiant le bar d'une lueur synthétique qui provenait de son manteau jaune fluo, en jetant un regard hautain sur les yeux, incrédules et cyber-modifiés, qui se posaient sur lui.

-Qu'est ce qui te fais dire que je bois toujours « cette » mélasse, j'en ai peut être commandé une autre depuis la dernière fois, qu'est ce 't'en sais d'abord ? Tu me surveilles, bourgeois de classe inférieur ? Lança Phil, en avalant une gorgée de la boisson fétide qu'il avait tant fait languir. 

-Juste une intuition. Je ne suis pas précognitif, mais je connais très bien ton petit jeu ; tu commandes une de ces saletés imbuvables, la moins chère bien sûr, et puis tu t'installe tranquillement dans le fond de ce bidonbar, pour ne toucher ta bière que lors des rares passages du rob-bar. Et tout ça afin de profiter d'un toit, aussi sordide soit-il, où te reposer et te cachés. 

Tirant sur le col de son locuteur, Phil souffla à son oreille « Ferme-là abruti, les murs, et même les mouches, ont des oreilles. J'pensais que t'avais bien capté la dernière fois, tu veux me faire griller ? »

-C'est quoi encore ce délire paranoïaque, un énième problème dû à la nanotechnologie ? Plaisanta t-il bruyamment, tout en décrochant la main qui l'étreignait. Mais cette dernière revint à la charge de plus belle,  et cette fois-ci, c'est un déluge de postillon qui rencontra son pavillon. -Boucle-la grand con, on nous écoute j'te dis ! S'époumona Phil, tout en essayant de rester discret devant l'auditoire imaginaire qui se composait sous ses yeux.

Coupant une deuxième fois le lien qui le saisissait, l'homme au manteau fluo s'écarta du visage de Phil et lâcha : -Mouais... Mais c'est pas en restant ici que ça va s'arranger. D'ailleurs, en parlant d'arrangement...

-Combien de fois faut te l'dire pour que t'imprimes ? Je vomis sur ces améliorations cybernétiques ! Tous ces bouts de ferrailles implantés vont déconner un d'ces jours, et c'est tous ces baisés d'augmentés qui payeront leur connerie de transhumanisme. 

-Mais non, tu te goures complètement, je veux te parler de réalité virtuelle, pas de prothèse. C'est un tout autre domaine, et je fais le pari que ça va te plaire. Lui dit, en souriant, l'homme en costume fluorescent.

-Tu paris ? Ok Freddy, là tu commences à m'intéresser. 

-Je te propose ma maison contre un peu de ton temps ; tu vas venir avec moi et je vais te payer un p'tit saut « de l'autre côté du mur », si cette autre réalité te plaît alors je te refile la propriété de ma baraque. Ça te dis ? 

-Bof, tu veux pas plutôt me donner ta femme ? Ta maison je m'en tamponne le carillon, je suis sûr qu'elle est truffée de gadgets à la con, et entre nous, je préfère le vivant à la technologie.

-Ah d'accord je comprend mieux maintenant. Ironisa Freddy, en mimant la compréhension. « C'est pour ça que tu passes tout ton temps dans ce bar, tenu par un robot et remplit d'augmentés qui ont les neurones carbonisés. C'est aussi pour ça que tu vas voir les prosti-bots plutôt que de te trouver une femme en chaire et en os. »

-Oh la ferme, c'est le seul bistro du coin où on peut boire autre chose que du diesel. Et puis je te rappels que les prosti-bots c'est plus rentable, à long termes, que les femmes du niveau supérieur, et pas la peine d'essayer de chercher ici, elles sont toutes augmentés ou édentés. En plus ces boîtes à bonheur, qui sont les seules vraies prodiges de la technologie humaine, acceptent de faire des crédits aux clients réguliers, et mieux encore, elles les fidélises avec des soldes pouvant grimper jusqu'à moins 70% ! Insista Phil en sautant de sa chaise, ravivé par le souvenir de ses offres juteuses.

-Ce que tu voudras, tant que tu m'épargnes les détails glauques de ta vie. Puis, Prenant Phil par le bras, Freddy se retourna en direction de la sortit et dit, surtout pour lui que pour le vieux désabusé qu'il venait d'agripper : « Allons-y maintenant avant que des charognards démembrent ma voiture. »

-T'es con aussi de descendre ici avec ta tire si tu connais les risques. Et puis d'abord, attend moi dehors si ça te chantes mais j'en ai pas terminé ici. 

-Comme tu veux mais fais vite, j'ai pas de temps à perdre à t'attendre.

Freddy sortit du bar et Phil avala l'immondice liquide qui traînait encore sur sa table. Puis, se tournant face à la femme qui n'avait pas cessé de le contempler, et serrant toujours le verre qu'il avait dans la main, il se mit à l'insulter : « T'as pas finis de m'mater tronche de babouin lobotomisé ?! Tu veux peut être que je t'enfonce mon point dans la gueule ?! »

-Oh oui vas-y grand fou, enfonce le où ça te plaît ! Je veux sentir ta peau contre la mienne. Lui répondit une voix grinçante, découvrant un charnier dentaire nauséabond.

Portant sa main libre sur sa bouche, Phil projeta son poing droit, le verre toujours empoigné, contre la mâchoire édenté de cette dernière. Un bruit de porcelaine brisé éclata dans la salle, et tout un groupe de curieux aux yeux perfectionnés se remua pour assister à la scène qui venait d'exploser.

-Tu le veux mon poing ?! Et bah tiens prend ça ! Balança Phil en cognant une fois de plus l'être misérable qui gisait à ses pieds.

-Encore ! Encore ! Brise-moi ! Tabasse-moi ! Défigure-moi ! Ricana la chose, visiblement en manque de tendresse, et crachant au passage quelques gerbes de sang ainsi que des dents. 

Phil s'arrêta soudainement et se mit à hurler, en fusillant du regard le cercle qui s'était formé autour d'eux :  « Putain, encore plus dingue que ce que je pensais ! Tu mérites même pas que j'te vomisse au visage, ça ne ferais que t'exciter un peu plus j'suis sûr. » Puis, avançant sur la foule « Et vous, bande de décérébrés, vous allez nous fixer encore longtemps ?! Retournez donc vous faire injecter vos merdes virtuelles ! Vous n'êtes qu'un troupeau d'moutons élevé par des firmes commerciales. Les médias sont les chiens gardiens de votre troupeau, et vous passez votre vie à becter leurs conneries avilissantes ! Je vous hais tous ! » Deux cyborgs, chargés de la sécurité du bar, vinrent l'empoigné après lui avoir préalablement assénés, chacun, un uppercut dans l'estomac et un crochet sur le menton. Puis le jetèrent en dehors du bar tout en le menaçant de ne plus jamais revenir. « T'as compris ?! Si on revoit ta sale tronche de déranger ici, on te la feras bouffer avec une paille après te l'avoir réduit en charpie ! »

Phil gisait, à son tour, au sol, irradié par la lumière qui le calcinait. Freddy vint le relever et ne put se contenir de rire sur le sort de ce dernier. « Eh bah on peut dire que tu t'es mis dans de beaux draps l'ami. »

-Ta gueule, j'ai pas besoin de ta condescendance de bourges ! Ramène moi chez toi, j'en ai marre de tous ces connards synthétiques. Demanda Phil en essuyant le sang qui dégoulinait sur ses lèvres.

-Le carrosse de monsieur est déjà avancé. Puis-je vous suggérer de prendre un sédatif pour apaiser cette mauvaise passe ? Renchérit Fred en pouffant de plus belle, désignant du doigt son véhicule anti-gravitationnel, signé Wheinz, constructeur automobile bas de gamme.

  Freddy inséra sa carte magnétique grise dans la fente du tableau de bord, l'appareil se mit en branle et, à l'intérieur comme à l'extérieur, alluma plusieurs voyants multicolores, le faisant briller de milles feux, comme une boule à facettes disco . 

-Éteins ça, on y voit plus rien ici ! Cria Phil en se protégeant les yeux de la lumière synthétique, avec ses mains. Puis, tout en s'asseyant sur le siège passager en polystyrène « Ça a dû te coûter bonbon toutes ces ampoules clignotantes, j'me trompe ? »

-Non tu as raison, toutes ces « ampoules » mon coûté un bras, mais c'est nécessaire si je veux que ce vieux tacot soit aux normes. Et donc non, je ne peux pas les éteindre, si je le faisais la police routière me tomberaient sur le coin du bec en moins d'une demie secondes. Lui répondit Freddy en s'attachant, avec la ceinture à scratch du siège pilote, et en actionnant plusieurs boutons devant lui. La voiture commença tout d'abord par trembler, comme si un séisme la secouait, puis, tout doucement, elle lévita à quelques centimètres au dessus du sol, qui devinrent, au bout d'une minute, quelques mètres. Enfin, le Niveau Inférieur se transforma sous leurs yeux, du moins à leur altitude, en un vaste champs de bidonvilles et d'usines s'étirant à perte de vue. « Décidément cette ville me fout vraiment le cafard. Mais d'un autre côté ça me ravie de m'éloigner de cette grosse tache grise toute fumante » Phil détacha son regard du sol et l'orienta vers le ciel ; le sol du niveau supérieur les surplombait tel un nuage de plomb, et ne laissait, à leur vaisseau, que le choix d'y pénétré par l'intermédiaire d'une plate-forme, reliée au reste de l'édifice métallique par d'énormes câbles. « Par contre ça me fout toujours autant les jetons de voir cette foutue plaque en acier de près. Faut vraiment être dingue pour venir vivre en dessous d'un machin pareil, surtout qu'en on s'est qu'elle est maintenu en lévitation par des réacteurs vieux de 100 ans. »

-Je suis bien d'accord avec toi, t'es complètement siphonné vieux. Plaisanta Fred en actionnant des commandes, et en en désactivant d'autres.

-Je te permet pas de me juger, même maintenant je pourrais « monter » avec un meilleur engin ! On a encore de la chance si ton épave arrive à nous poser jusqu'à la station d'atterrissage. 

-Je ne te juge pas, je constate, nuance. Regarde, t'as bien voulu me suivre dans ce vieux tacot, et en plus tu vis en dessous, qu'est ce que tu veux de plus comme preuve ? T'es barge mon pauvre, accepte le c'est tout. Renchérit Fred en manœuvrant son atterrissage sur la station, maintenant à quelques mètres en dessous d'eux.

-Pardon ?! Tu veux p'têtre que l'dingue te r'fasses la mâchoire ?! Le menaça Phil en serrant le poing.

-Non, juste t'ouvrir les yeux. Mais ne t'inquiète pas, tout ira mieux une fois que tu auras fais tes premier pas sur le « Câble ». Tu verras, après ça tu ne souhaiteras plus jamais retourner vivre ta vie ennuyeuse et malsaine, tout te paraîtras nul et triste comparé à ce que tu auras découvert « à l'intérieur ». Phil se mit à rire au éclats et frappa le siège de Freddy plusieurs fois avec sa main. « Merde t'es con, je vais finir par m'étouffer avec tes conneries ! » Puis, adoptant un ton soudainement sérieux « Crois pas que j'te suis pour changer de vie. Non je viens pour gagner ta femme et ta case, point barre. J'ai aucunes cochonnes d'envies de me perdre dans une réalité qui n'en ai pas vraiment une, et encore moins si c'est pour que tu sois sur mon dos H24, capiche ? »

-Je m'en tape la coquille de tes motifs ; tu vas adorer le Cerebro-câblage au point de ne plus vouloir quitter cette nouvelle réalité, c'est tout. Maintenant tais-toi deux secondes je dois aller me signaler à la station.

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