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Encre Nocturne   

Assassin [-13] [Chapitre 8]

Pako | Publié mar 31 Oct - 23:56 | 8 Vues

Chapitre 8 : Valérie Sent

Théodore me conduit dans une suite absolument immense.

-Tu resteras ici jusqu’à ce que Sébastien soit rétabli. Je t’entrainerai tous les jours, et avec moi, tu progresseras. Bien plus qu’avec cet imbécile de Jones.

Je reste bouche bée devant tant de splendeur. La chambre est gigantesque, avec un plafond à plus de quatre mètres, meublée avec un lit à baldaquin dans lequel cinq personnes pourraient dormir, un bureau qui a l’air en bois précieux et une armoire monumentale.

-Je… Je vais dormir ici ? Je vais vivre ici ?

-Pourquoi, tu n’aimes pas ? J’ai pensé qu’avoir une suite princière te changerait du Foyer, mais si tu préfères une plus petite…

-Non, ne t’en fais pas, c’est très bien.

-Super, je te laisse alors. Ma secrétaire viendra te chercher demain matin. Bonne nuit, Charlie.

Théodore sort de la chambre, me laissant seule. Comment ce frère qui est si gentil avec moi peut-il être celui qui torture Sébastien depuis une semaine ? Comment le Théodore qui veut que je sois plus forte peut-il être le même que celui qui m’a privée de ma liberté depuis ma naissance ?

Je décide de laisser ces questions à plus tard, et continue d’explorer ma suite. Je ne trouve pas de porte. Je m’appuie au mur, qui coulisse soudain. Je tombe lourdement en arrière, sur le carrelage de ce qui semble être la salle de bains. Je me relève et regarde autour de moi. Les murs sont recouverts de bois, et une baignoire titanesque trône sous la fenêtre en verre dépoli.

Il faut que je prenne un bain. J’ouvre le robinet et laisse couler l’eau chaude dans la baignoire. Je retourne dans la chambre et ouvre en grand les portes de l’armoire. Elle est pleine à craquer d’habits en tous genres, de la robe de bal à la parfaite tenue de combat, en passant par des jeans et des t-shirts, sans oublier les chaussures qui vont avec.

Je choisis un survêtement ample et un simple tricot noir, ainsi que des sous-vêtements. Je retourne ensuite dans la salle de bains, où la baignoire est remplie. Je me déshabille et me glisse dans l’eau chaude, qui ne tarde pas à détendre mes muscles endoloris. Je m’endors en quelques minutes.

 

***

La nuit est bien avancée quand j’émerge du sommeil. Je frissonne en sortant de l’eau, qui est froide depuis longtemps. Je m’habille rapidement et me glisse dans mon immense lit. L’énorme édredon ne tarde pas à me réchauffer et je me sens glisser à nouveau dans les limbes du sommeil.

Une main se pose sur mon épaule et me tire du doux rêve dans lequel j’étais en train de sombrer.

-Charlie, réveille-toi ! Allez, plus vite, il faut qu’on se tire d’ici ! chuchote une voix près de mon oreille.

J’ouvre les yeux et saisit la main qui me secoue. Je me redresse en un éclair et tord le poignet de mon agresseur, le mettant à genoux.

-Charlie, c’est moi, tu me fais mal !

Sébastien. C’est Sébastien qui est agenouillé devant moi.

Je lâche mon maître et l’aide à se relever. J’hésite une demi-seconde et lui saute au cou. Mon maître se raidit puis répond à mon étreinte.

-Charlie, moi aussi je suis content de te revoir, mais tu me fais mal. Et on est assez pressés. Il faut qu’on parte.

-Pourquoi devons-nous partir ? Théodore m’a offert de m’entrainer jusqu’à ta guérison complète.

-Théodore veut t’entrainer ? Ma guérison ? Il t’a fait croire qu’il me soignait ?

-Il continue de te torturer ? Mais il m’a dit que tu…

-Il ne me torture plus, mais il ne me soigne pas, me coupe mon maître. Dans tous les cas il faut qu’on parte, ajoute-t-il.

-Non ! Je vais parler à Théodore, il te fera soigner et il m’entrainera. On ne peut pas partir, Sébastien.

Mon maître reste interdit quelques secondes. J’en profite pour détailler ses traits. Il a les joues creuses, des cernes, le teint blafard.

-Tu veux dire que tu es de son côté ? Tu lui fais confiance après tout ce qu’il t’a fait subir ? s’énerve Sébastien.

-La seule chose qu’il m’a faite est de te torturer. Et il a arrêté. Sébastien, il est beaucoup plus puissant que nous, la meilleure chose que nous pouvons faire est nous allier à lui !

-Charlie, tu as perdu la tête ! Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

J’hésite un instant. Depuis quand est-ce que je suis du côté de Théodore plutôt que de celui de mon maître ?

-Réponds ! Que t’as-t-il fait ? crie Sébastien en me saisissant par les épaules.

-Il ne m’a rien fait.

-Alors pourquoi est-tu de son côté ?

-C’est mon frère, réponds-je après un silence.

La surprise se peint sur le visage de mon maître. Il écarquille les yeux et s’éloigne de moi.

-Tu…

Des cris dans le couloir interrompent notre discussion.

-Ils me cherchent. Tu ne veux pas venir avec moi, tant pis. Reste ici auprès de ton très cher frère, crache-t-il.

Sébastien se détourne et avance vers la fenêtre. Un éclair passe près de moi et saisit mon maître par le poignet, le mettant à genoux une nouvelle fois.

-Hé bien Sébastien, on voulait nous fausser compagnie ? demande la voix glaciale de Théodore.

La lumière s’allume dans la chambre, révélant une dizaine de gardes avec des armes braquées sur mon maître, et sur moi.

-Théodore, qu’est-ce que tu fais ?

-Silence, Charlie. Tu voulais partir avec lui ? Même après la proposition que je t’ai faite ?

-Non, je t’ai défendu ! Il allait partir seul !

-Mais tu n’allais pas l’en empêcher. Aurais-tu oublié notre accord ?

-Je…

-Tais-toi. Tu n’as pas d’excuses. Je m’occuperai de toi quand j’en aurai fini avec ton maître. Emmenez-les tous les deux.

Un garde s’approche de moi et m’attrape l’épaule. Je me dégage et l’envoie valser d’un coup de coude. J’évite les autres gardes et me rapproche de Théodore.

-Ça suffit ! J’ai peut-être laissé Sébastien partir, mais tu m’as menti ! Tu m’as dit que tu le soignais alors que ce n’est pas le cas. Alors maintenant, tu vas le lâcher, et l’emmener voir des médecins. Et, une bonne fois pour toutes, vous allez tous me laisser passer une bonne nuit de sommeil !

Un long silence suit ma tirade. Je respire un bon coup.

-Charlie, depuis quand as-tu pris autant d’assurance ? Et je te rappelle en passant que je suis roi et que je fais ce que je veux. Mais j’aime bien quand tu es comme ça, et je vais donc accéder à ta requête. Messieurs, amenez Sébastien à l’infirmerie, et veillez à ce que nos meilleurs docteurs s’occupent de lui. Et ne t’avise pas d’essayer de t’échapper, cette fois, ajoute Théodore à l’attention de mon maître en le lâchant.

J’aide Sébastien à se relever. Il grimace de douleur. Un garde vient lui mettre son arme entre les omoplates et le pousse vers la sortie. Les autres encadrent mon maître pour être sûrs qu’il ne tente pas de s’enfuir. Théodore reste en arrière, près de moi, et attend que tout le monde ait quitté la chambre.

-Retourne dormir, Charlie, dit-il seulement avant de partir lui aussi.

Je soupire. Pourquoi faut-il toujours que les choses soient compliquées ? 

J’éteins la lumière et me recouche. Le sommeil me fuit, et je ne m’endors que de longues heures plus tard.

 

***

Une fois de plus, le réveil arrive bien trop tôt à mon goût. Une femme me secoue par l’épaule en m’appelant. Je me redresse en me frottant les yeux.

-Bonjour Mademoiselle Charlie. Je suis Valérie, la secrétaire personnelle de Monsieur Théodore. Il m’a chargé de vous guider durant la matinée. Habillez-vous et venez avec moi, nous allons prendre le petit déjeuner. Je vous attends dans le couloir.

C’est la première fois que quelqu’un me vouvoie. Valérie quitte la chambre, me laissant seule. J’inspecte une nouvelle fois le contenu de l’armoire. Je décide de rester simple et enfile un jean et un t-shirt bleu foncé, ainsi qu’une veste noire. Je mets des baskets noires elles aussi et rejoins Valérie dans le couloir. Je prends quelques secondes pour l’observer avant de lui signaler ma présence.

Elle porte un tailleur noir. Ses cheveux blonds sont retenus en un chignon sévère sur le haut de son crâne, et elle a les yeux noisette. De fines lunettes viennent compléter son portrait de secrétaire modèle.

-Valérie ? Je suis prête.

-Vous avez mis un jean ? J’espérais que vous comprendriez que vous deviez vous comporter en princesse… Venez avec moi, je vais vous indiquer comment vous vêtir.

-Quoi, en princesse ? Mais je ne suis pas une princesse, et Théodore m’a dit que nous allions nous entraîner.

-Vous pourrez toujours revenir vous changer, mademoiselle. Ne discutez pas, nous allons être en retard, et Théodore déteste les retards.

Je maugrée, mais suis Valérie. Elle sort une robe de l’armoire et la pose sur le lit. Elle est bleue et noire, et pleine de dentelles. C’est véritablement une robe de princesse, comme j’en ai vu dans les films que je regardais avec Thibault et Matthieu.

-Je vais vraiment porter ça ?

-Bien sûr. Et vous allez aussi devoir changer de coiffure.

Valérie me tend la robe. Je l’attrape maladroitement et cherche une quelconque fermeture éclair qui me permettrai de rentrer dedans.

-Je vois, vous ne savez même pas défaire un corset. Vous allez avoir beaucoup de choses à apprendre.

-Excusez-moi de ne jamais avoir été traitée comme une fille ! m’énervé-je.

-Veuillez m’excuser, j’avais oublié ma place. Je vais vous attribuer une femme de chambre qui vous aidera à vous préparer à partir de demain. Pour le moment, je vais vous aider à enfiler cette robe.

Elle prépare la robe pendant que je me dénude. Je garde mes sous-vêtements et Valérie fait glisser la robe par-dessus mes épaules. Elle se place ensuite derrière moi pour serrer le corset. Elle tire sur un cordon et me coupe la respiration. J’étouffe un cri. Mes poumons sont comprimés, et mon estomac aussi.

-ça doit vraiment… Etre aussi serré ? soufflé-je.

-Cessez de vous plaindre et mettez vos chaussures, assène Valérie en me tendant des escarpins noirs aux talons vertigineux.

Je ne dis rien, mais ma tête doit en dire long sur ce que je pense car Valérie laisse échapper un soupir. Je prends les chaussures et les glisse à mes pieds. Je vacille quelques secondes avant de me stabiliser.

-Bien, détachez vos cheveux et brossez-les, votre femme de chambre vous trouvera une coiffure demain matin. Dépêchons-nous, Théodore va nous attendre.

Valérie me précède dans les immenses couloirs, et je cours presque derrière elle, trébuchant sur ma robe, m’emmêlant les pieds avec mes talons. Elle pousse enfin une grande porte en bois massif et aux poignées dorées. Elle se raidit à mes côtés et s’incline devant Théodore, qui est nonchalamment assis sur un trône. Il est vêtu d’une chemise blanche à jabot, surmontée d’un gilet et d’une veste noire lui arrivant au milieu des cuisses. Il porte un pantalon et des bottes noires aux coutures dorées, ainsi qu’une montre à gousset et une fine couronne en or pour compléter le tout. Ses longs cheveux sont retenus en queue de cheval par un fin fil d’or.

 Il est assis au bout d’une table gigantesque couverte de nourriture. Je suis vraiment dans le cliché de la vie de château.

-Bonjour Charlie. Assieds-toi et mange, la journée va être longue. Valérie, vous êtes en retard.

Je m’assois sur la chaise qu’il me désigne, à côté de lui, et cherche quelque chose qui pourrait ressembler à du café et à du lait, mais tous les liquides sont apparemment enfermés dans des carafes en argent. Théodore est en train de parler à sa secrétaire et ne semble pas remarquer mon trouble.

-Mademoiselle, qu’est-ce que je vous sers ? demande soudain une voix près de mon oreille.

Je sursaute et retiens un cri. Un homme en costume que j’identifie comme un genre de serveur est à côté de moi et attend ma commande.

-Je voudrai du café au lait s’il vous plaît. Et des tartines, ajouté-je après une infime hésitation.

L’homme me regarde bizarrement mais ne fais aucun commentaire. Il s’éloigne de quelques pas et pose une tasse devant moi, dans laquelle il verse du café et du lait. Je regarde autour de moi et constate que Théodore et Valérie m’observent.

-Charlie, tu es sûre que tu veux des tartines ? Tu sais que tu peux manger bien mieux que du beurre sur du pain ? Tu n’es plus au foyer, profites-en.

-Je mange des tartines au petit déjeuner depuis toujours, pourquoi est-ce que je changerai ?

-Très bien, fais ce que tu veux, soupire Théodore, avant de se retourner vers Valérie.

Je finis de manger en écoutant ce que mon frère et sa secrétaire se disent.

-Donc aujourd’hui nous avons une réunion avec les ministres. Quel est l’ordre du jour ?

-Nous devons traiter les problèmes frontaliers, et parler des tensions au Nord. Il faudra ensuite penser à introniser la princesse.

-Très bien. Est-ce qu’elle assistera à la réunion ?

-C’est à vous de décider, votre majesté. Prenez votre déjeuner pendant que nous parlons ou vous allez être en retard, ajoute Valérie en désignant la table d’un signe de tête.

-Et cet après-midi ? demande Théodore en commençant à manger.

-Vous avez dit que vous vous occuperiez de l’entrainement de mademoiselle Charlie.

-Ah oui c’est vrai. Faites-moi penser à aller voir comment s’en sort Py avec les recherches que je lui ai confiées. Trouvez une femme de chambre à Charlie, et occupez-vous de lui faire dispenser une éducation de base pendant que je serai en réunion. Il serait contrevenant qu’elle veuille manger des tartines en voyage diplomatique. Laissez-lui un exemplaire du protocole, qu’elle le lise. Et emmenez-la voir son maître à l’infirmerie. Demandez à Deimos qu’il lui fasse une formation de savoir-vivre en accéléré. Enfin, débrouilliez-vous pour en faire une vraie princesse d’ici demain, je ne veux pas être embarrassé par une maladresse de sa part.

-Hé je vous entends ! m’écrié-je. Pourquoi est-ce que je devrai soudain être une princesse ? Ça fait dix-sept ans que tu me gardes enfermée dans une institution qui me destine à devenir assassin, et soudainement tu me veux à tes côtés pour gouverner ?

-Charlie, tu feras ce que je te dirai de faire. Tu ne vas pas passer le reste de ta vie ici, et tu ne vas pas gouverner à mes côtés. J’ai juste besoin que tu saches te comporter en présence de monarques, et que tu aies un minimum d’éducation. Donc pour l’instant tu vas écouter Valérie, et je vais aller me préparer pour aller à ma réunion. On se verra ce midi, Charlie.

Théodore se lève et quitte la salle. Je me redresse, prête à protester, mais Valérie me pose la main sur l’épaule et m’oblige à me rassoir.

-Obéissez à votre frère, mademoiselle. Venez avec moi, nous allons rencontrer monsieur Deimos, qui se chargera de vous inculquer les bases de l’étiquette et du savoir-vivre royal.

Je grommelle mais me lève pour suivre Valérie, qui m’entraîne une fois de plus dans les couloirs sans fin du château. Je préférais quand je connaissais ce palais de l’extérieur, et que je ne faisais que l’escalader. Combien de temps vais-je encore devoir rester ici ?

Valérie entre dans une petite pièce aux murs recouverts de tentures turquoises, et ceints de banquettes. Dans un coin se trouve un bureau.

-Vous êtes dans un des nombreux boudoirs du château. Restez ici pendant que je vais chercher monsieur Deimos.

J’acquiesce distraitement et avance dans la pièce. J’aime bien cet endroit. Je m’assieds sur la banquette dans l’alcôve devant la fenêtre, qui donne sur un jardin. Enfin un moment de calme. J’en profite pour retirer les chaussures qui me font mal aux pieds. Que mijote Théodore ? Il me fait venir sous prétexte de m’entrainer et je me retrouve à devoir apprendre comment être une princesse. Ça n’a aucun sens.

La porte s’ouvre alors en grand, me faisant sursauter. Un homme d’une quarantaine d’années entre. Il a les cheveux grisonnants, et porte la même tenue que Théodore quelques instants plus tôt, la couronne en moins. Je suppose que ça doit être une sorte d’uniforme pour les gens d’ici.

-Bonjour mademoiselle, je suis enchanté de faire votre connaissance, s’exclame le nouveau venu en s’inclinant et en me tendant la main.

Je me lève pour la saisir et la serre vigoureusement, alors que l’homme a un léger mouvement de recul.

-Bonjour monsieur, je m’appelle Charlie.

Il se redresse et se tourne à demi vers Valérie, qui le suit.

-En effet, il va y avoir du travail… Combien de temps avons-nous pour faire de cette demoiselle la plus charmante des princesses ?

-Vous avez la matinée. Tachez de faire en sorte qu’elle se comporte correctement pendant le repas de ce midi.

-Fort bien, nous allons nous mettre au travail dès maintenant. Valérie, faites-nous apporter un exemplaire du protocole.

-J’ai du travail, Deimos, je vais vous envoyer un serviteur qui se fera une joie d’être à votre service. A plus tard mademoiselle Charlie, ajoute-t-elle en s’inclinant devant moi.

-Au revoir, Valérie, dis-je en m’inclinant à mon tour.

Elle soupire et quitte la pièce en me lançant un regard de dédain.

-Pourquoi réagit-elle comme ça ? J’ai été polie avec elle et j’ai l’impression qu’elle me méprise !

-Mademoiselle, vous n’avez pas été polie, vous avez violé beaucoup trop de préceptes de l’étiquette à son goût en trop peu de temps. Alors à partir de maintenant, tenez-vous tranquille et contentez-vous de retenir tout ce que je vais vous enseigner. Commençons sans tarder, nous avons du travail. Première leçon : remettez vos chaussures, par pitié. Et ne vous avisez pas de les enlever discrètement sous la table quand vous mangez. Vous devez apprendre que les repas royaux se déroulent toujours en présence de nombreux convives et courtisans, et si l’un d’eux repère une seule erreur de votre part, vous serez la risée de tous. Et aussi, vous ne devez pas serrer la main des hommes, mais placer la vôtre dans le leur et les laisser vous faire un baisemain.

Je hausse les épaules et remets mes chaussures.

-Je peux m’assoir ? demandé-je.

-Dans un contexte comme celui-ci, vous êtes la personne la plus importante dans la pièce, c’est donc à vous de dire aux autres de s’assoir ou non. Vous pouvez vous assoir tant que vous voulez, et quand vous décidez que les autres peuvent s’assoir, il vous suffit de leur faire un léger signe de tête. Dans un cadre où vous ne seriez pas la personne la plus importante, ou celle ayant le plus de pouvoir, vous devrez attendre que cette dernière vous autorise à vous assoir, en vous faisant un signe de tête. Pour le repas de ce midi, c’est votre frère qui autorisera ses convives à s’installer. Vous serez déjà dans la salle, et vous devrez vous lever à son arrivée, et vous ne pourrez vous rassoir que lorsqu’il vous l’indiquera.

C’est d’un compliqué ! Je me rassois sur ma banquette et fais un signe de tête à Deimos, pour lui montrer que j’ai compris ce qu’il vient de m’expliquer.

-Parfait. La suite de l’enseignement concerne la prise de parole. Encore une fois, cela dépend de l’ordre d’importance des personnes présentes. La personne la plus influente autorise les autres à parler d’un léger signe de tête. Ce midi, vous ne pourrez parler que si l’on vous interroge. Vous devrez adopter un langage châtié et ne pas parler trop fort.

Je hoche la tête. Ne parler que lorsqu’on me parle. Ce n’est pas bien compliqué à retenir. Je pense que je m’en sortirai si ce sont les seules règles à respecter.

-Ce n’est pas tout. Vous allez être confrontée, pour la première fois de votre vie je pense, à une table assez complexe. Vous serez placée à la droite du roi, c’est une place d’honneur. En face de vous se trouvera le convive le plus important après vous. Vous aurez trois fourchettes et trois couteaux, ainsi que quatre verres. Vous devrez utiliser les couverts de l’extérieur vers l’intérieur. A droite vous trouverez un couteau à poisson, couteau à viande et couteau de table. Les fourchettes sont dans le même ordre : Fourchette à poisson, fourchette à viande et fourchette de table. Vos couverts seront en argent, donc assez lourds, faites attention à ne pas les faire tomber. Compris ?

-Compris. Poisson, viande, table. De l’extérieur vers l’intérieur, récité-je.

-Bien. Les verres maintenant. Vous en aurez quatre, en cristal, rangés par ordre de taille. Le plus à droite et le plus gros est un verre à eau. Il y a ensuite le verre à vin rouge, puis celui à vin blanc et derrière se trouve une flûte à champagne. Je vous conseille de ne pas boire d’alcool. Le champagne sera probablement servi en fin de repas, faites honneur en en buvant une gorgée, mais pas plus. Même si tous les convives boivent du vin rouge ou blanc, ne vous sentez pas obligée d’en prendre si vous devez finir ivre. Si vous respectez ces règles simples, tout devrait bien se passer. Pour ce qui est de la serviette de table, vous la dépliez délicatement, pas en entier, et vous la posez sur vos genoux. Si vous devez vous en servir, vous essuyez délicatement vos lèvres, à deux mains. Ne prenez que de petites bouchées de nourriture, et mangez lentement, le repas risque de durer longtemps, et si vous ne voulez pas vous ennuyer, ne vous précipitez pas sur votre assiette. Si vous avez un doute sur la conduite à tenir, observez les convives autour de vous, surtout votre frère, qui a reçu la meilleure éducation qu’il est possible d’avoir. Enfin, vous devez comprendre et intégrer que les serviteurs, gardes, femmes de chambre et secrétaires n’ont pas besoins d’être vouvoyés, remerciés ou ce genre de chose. Leur travail est d’être à votre service et de vous obéir.

-Comment je distingue un serviteur de quelqu’un d’important ? Ils ont un badge ?

Deimos soupire une fois de plus. Je crois que mon ignorance le désespère.

-Les serviteurs sont habillés sobrement, en costume sombre et chemise blanche. Ils portent généralement une cravate. Les femmes de chambre sont en tailleur ou en robe noire sans ornements. Elles ont les cheveux attachés. Les gardes sont en costume et chemise noire. Ils portent des armes. S’il n’y a pas de réception ou d’évènement particulier, les nobles qui vivent dans ce château sont habillés comme le roi et moi. Les courtisans et autres convives sont généralement là pour étaler leur pouvoir et leur argent, et cela se ressent dans leur tenue vestimentaire.

-Ok donc ceux qui ont des costumes pleins de couleur et d’or ce sont des riches c’est ça ?

-En gros, c’est ça. Je vais aller vous trouver un exemplaire du protocole, attendez-moi dans votre chambre. Je pense que Valérie vous a envoyé une servante, demandez-lui de vous donner une tenue et de vous faire une coiffure plus convenable pour ce midi. Dites-lui aussi de vous mettre quelques bijoux.

Je réfléchis quelques instants. Je n’ai aucune idée de l’endroit où se trouve ma chambre. Valérie a passé la matinée à me balader au milieu des interminables couloirs du palais.

-Deimos, je ne sais pas comment aller à ma chambre.

Il parait surpris quelques secondes puis soupire une fois de plus.

-Je vais vous y emmener, tâchez de retenir le chemin. Si vous vous perdez, n’hésitez pas à demander votre chemin à un serviteur ou à un garde. Allons-y.

Deimos se lève et me guide dans les immenses couloirs. J’essaye de retenir le chemin, mais je n’y arrive pas. Je demanderai un plan du château à quelqu’un, ou j’irai en chercher un si je trouve la bibliothèque.

-Je vous laisse, mademoiselle, je reviendrai vous amener le protocole tout à l’heure.

Je le remercie d’un signe de tête et ferme la porte de ma suite derrière lui. Je retire mes chaussures une nouvelle fois et masse mes pieds endoloris. J’espère que la femme de chambre ne va plus tarder et va enfin me libérer du corset qui me m’emprisonne depuis ce matin. Je prends un élastique dans la salle de bains et m’attache les cheveux. Je m’allonge ensuite sur le lit, le regard perdu dans les plis des tentures du baldaquin. Il est à peine dix heures et demie et je suis aussi épuisée que si j’avais couru depuis mon réveil. A quoi peuvent bien servir ces règles et ces protocoles à n’en plus finir ? J’ai envie de rentrer et de retrouver ma routine, mes repas informels avec Matthieu et Thibault, mes entraînements avec Sébastien. Je me demande combien de temps encore Théodore va me garder ici. A priori jusqu’à la guérison de Sébastien.

J’aimerai bien savoir comment va mon maître. Je sais qu’il ne va pas me raconter ce qui lui est arrivé, et quelles tortures infâmes il a dû subir, mais c’est de ma faute s’il s’est retrouvé ici. Avec ce qui s’est passé cette nuit, j’ai l’impression de l’avoir trahi. Je ne lui ai pas obéi, et j’ai préféré faire confiance à Théodore plutôt qu’à lui. Si je l’avais écouté, où serions-nous allés ? Nous aurions été obligés de fuir et de nous cacher, et ce n’est pas ce que je veux. Je veux vivre libre, pas traquée. Je pense que suivre Théodore est pour l’instant le meilleur moyen d’y arriver.

On toque à la porte. Je me redresse et maugrée un « entrez ».

-Bonjour mademoiselle Steinway, je suis Maria, votre femme de chambre. De quoi avez-vous besoin ?

Pourquoi Steinway ? C’est peut-être le nom de Théodore, mais je m’appelle Countryman. Il est étrange que nos noms soient différents. Je range cette information dans un coin de ma tête et décide de faire quelques recherches sur le sujet quand j’en aurai le temps.

-Bonjour Maria. Appelez-moi Charlie s’il vous plait. J’aurai d’abord besoin que vous me libériez de cette robe. Ensuite, Deimos m’a dit qu’il me fallait une tenue et une coiffure adaptées au repas de ce midi, ainsi que des bijoux.

-Bien madame.

Je me lève et me place dos à Maria, lui permettant de défaire le lacet de mon corsage. La robe tombe à mes pieds et je reste quelques instants les bras écartés, profitant de l’air qui vient chatouiller ma peau. Je n’ai pas l’habitude d’être enfermée dans mes habits, puisque je porte généralement des survêtements.

-On peut commencer par la coiffure ? Je vais mettre un t-shirt et on me passera la robe après.

-Bien mademoiselle, répond Maria, surprise que je lui demande son avis.

J’enfile un tricot noir légèrement grand, qui m’arrive au milieu des cuisses et m’assois sur le bord du lit.

Maria part dans la salle de bains et revient avec une brosse, des élastiques et une multitude d’épingles à cheveux.

-Vous avez des cheveux magnifiques, mademoiselle, dit-elle en commençant à me coiffer.

-M…Merci, bredouillé-je, peu habituée à ce qu’on me fasse des compliments sur mon physique.

-Mademoiselle, puis-je me permettre de vous poser une question ?

-Bien sûr, vous pouvez me demander ce que vous voulez.

Elle paraît hésiter, puis se décide enfin :

-Vous êtes bien la sœur du roi ?

-Oui, je suis sa jumelle.

Elle hésite encore, et bafouille.

-Maria, posez votre question, n’ayez pas peur.

-Si vous êtes sa sœur, pourquoi est-ce que… Je veux dire, pourquoi est-ce que nous ne vous avons jamais vu au château avant ?

Question piège. Que répondre ? La vérité ? Non, je n’ai pas le droit de dire ce que je fais. Il faut que j’invente un mensonge. Un mensonge plausible.

-Je… Je ne sais pas grand-chose de ma prime enfance, et rien de nos parents. J’étais en foyer, et Théodore m’a retrouvée. Je ne sais pas si je vais rester ici, je crois que je ne suis pas faite pour la vie de princesse. Toute mon éducation est à refaire, ris-je.

Maria hoche la tête et se reconcentre sur mes cheveux. C’est la première fois que quelqu’un me coiffe. Quand j’étais plus jeune, Thibault adorait me toucher les cheveux, mais il ne m’a jamais coiffée.

-J’ai fini ! s’exclame alors Maria. Allez vous regarder dans le miroir de la salle de bains, mademoiselle.

Je me lève et vais face au miroir. Mes cheveux sont rassemblés en un chignon tressé qui a l’air complexe. Le tout est du meilleur effet. Je n’ai jamais été aussi bien coiffée de ma vie.

-Maria, c’est magnifique. Merci beaucoup, dis-je en revenant dans la chambre.

-Vous n’avez pas à me remercier, mademoiselle, rougit-elle en s’inclinant.

Elle ouvre l’armoire et parcours rapidement les nombreuses robes qu’elle contient. Elle saisit le dernier cintre, qui porte la robe la plus belle que je n’aie jamais vue. Elle est d’un rouge profond, presque pourpre, recouverte de dentelles noires, ceinte d’un ruban de soie noire. Les manches sont longues et évasées, mais les épaules et le dos sont dégagés.

-Je vais porter cette robe ? Mais elle est beaucoup trop belle pour moi ! m’écrié-je.

-Mademoiselle, vous êtes la princesse du royaume. Ce midi, vous devez être la plus belle femme présente autour de la table. Vous devez faire sensation.

Maria s’avance vers moi et m’enlève le t-shirt que je porte, puis commence à me mettre la robe.

Je sens que beaucoup trop de pression repose sur mes épaules. On en attend trop de moi, qui ne suis qu’un assassin. Je ne suis pas habituée à être le centre de l’attention, je préfère être dans l’ombre. Les seules fois où j’ai assisté à ce genre de banquet, j’étais habillée en noir, je me glissais dans la foule comme un spectre, je poignardais discrètement un bourgeois gênant pour mon frère et je disparaissais. Je n’étais pas assise autour d’une table trop richement garnie, à m’empiffrer avec les autres. J’ai l’intuition que ce repas ne va pas bien se passer. Je vais forcément faire un impair et attirer les foudres des convives.

Maria termine de me mettre ma robe puis me présente des chaussures assorties, des escarpins de velours rouge recouverts de dentelles noires. Je glisse mes pieds dedans, elles sont plus confortables que celles de ce matin.

Deimos frappe à la porte et rentre. Il porte un gros livre de cuir.

-Voilà le protocole, mademoiselle. Je le pose sur le bureau, ajoute-t-il en laissant tomber l’énorme volume. J’ai du travail, je vous laisse.

-Deimos, attendez ! est-ce que vous savez où je peux trouver un plan du palais ? ça m’évitera de me perdre.

-A la bibliothèque, assène-t-il en se dirigeant vers la porte.

-Qui est… ? questionné-je.

Il soupire.

-Mademoiselle, vous avez des pages, des chambellans, des gardes, et toutes sortes d’autres serviteurs qui peuvent vous y conduire à tout moment ! Vous êtes une princesse, vous avez tous les droits, et aucun serviteur de ce palais ne peut rien vous refuser. Profitez de votre rang ! s’énerve-t-il en partant.

Je serre les poings. Je n’ai jamais été la supérieure de qui que ce soit, et ce n’est pas aujourd’hui que cela va commencer ! Ce n’est pas parce que c’est leur travail que les serviteurs doivent être traités comme des esclaves. Je trouverai la bibliothèque toute seule, même si je dois me perdre pour ça. Je n’ai pas l’habitude d’être dépendante des autres.

Maria me passe un collier autour du cou, et rajoute des fils d’or dans mon chignon. Une gourmette vient parfaire l’ensemble de ma tenue. Je suis prête à tenir un rôle de princesse dans le repas de ce midi.

 

***

Un chambellan m’ouvre la grande porte de la salle à manger, dans laquelle j’ai déjeuné en compagnie de Théodore.

La salle est déjà pleine quand j’entre. La porte se referme derrière moi, me laissant désemparée devant tant d’inconnus.

Le silence se fait peu à peu, et les regards se tournent vers moi. Je me sens rougir, et prie pour que Théodore arrive, histoire de détourner l’attention de moi. Je me sens trop exposée, j’ai envie de fuir, de quitter cette ambiance mielleuse, d’enfiler un survêtement et un t-shirt noir, de retourner à ma vie. Je ne suis pas moi dans cette robe beaucoup trop belle, dans ces talons beaucoup trop hauts.

-Vous devez être la Charlie Steinway dont on parle tant en ce moment, mademoiselle. Je suis le Duc Von Lufth, enchanté de faire votre connaissance.

Il me tend la main en s’inclinant, comme Deimos quelques heures auparavant. Je respire un bon coup et glisse mes doigts dans sa paume, le laissant effleurer ma main de ses lèvres.

-Je suis ravie de vous rencontrer, Duc Von Lufth. Effectivement, je suis bien Charlie Steinway, la sœur de Sa Majesté Théodore.

-Sa Majesté nous a dit que vous étiez en montagne à cause d’asthme. L’air de la ville ne vous fait-il pas trop de mal ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

Ce type essaye de chercher les failles. Je ne l’aime pas.

-Ma santé va bien, merci, réponds-je sèchement.

La porte s’ouvre une nouvelle fois, coupant court aux interrogations du Duc. C’est cette fois Théodore qui entre.

Il est vêtu d’une magnifique chemise noire à jabot brodée de fils d’or, d’un gilet et d’une veste rouge foncés à revers noirs. Son pantalon est noir, avec des coutures rouges, et il porte des mocassins en cuir noir. Sa tenue est complétée par une montre à gousset et une gourmette en or. Ses longs cheveux noirs tombent en cascade sur ses épaules, seulement retenus par sa fine couronne d’or.

-Bonsoir messieurs dames, je vous souhaite la bienvenue au palais, commence mon frère dans le silence qui s’est fait à son arrivée. Je vous ai réunis ici aujourd’hui pour vous présenter ma sœur la princesse Charlie, ajoute-t-il en avançant vers moi et en me passant une main dans le dos. Elle vivait en province à cause d’une santé fragile, mais j’ai pensé qu’il était grand temps qu’elle vienne enfin participer à une de mes réceptions, ment-il. Si cela ne vous dérange pas, je vous propose que l’on passe à table.

Le brouhaha recommence à augmenter. Les convives s’approchent de la table, cherchant leur nom sur les marques-place.

Je me tourne vers mon frère.

-Théodore, qu’est-ce que tu…

Il me coupe la parole en me plaçant un doigt sur la bouche.

-Ma chère sœur, venez donc vous placer. J’espère que vous êtes prête pour cette première réception. Vous êtes ravissante, et cette robe vous sied à merveille. Nous discuterons plus tard, si cela vous convient, ajoute-t-il en me poussant doucement vers la table avec un regard noir.

Ce n’est pas possible de changer à ce point ! Je comprends enfin que le secret pour passer pour une bonne princesse est d’être hypocrite. Il faut même que je vouvoie Théodore. Nos moindres faits et gestes, nos moindres paroles sont observées et seront commentées.

Tous les invités ont trouvé leur place, et attendent le signe du roi pour s’asseoir. Théodore ne s’embarrasse pas à les faire attendre et hoche la tête en venant tirer ma chaise pour me permettre de m’asseoir. Je le remercie d’un regard, et il prend place en bout de table, à ma gauche. En face de moi se trouve le Duc Von Lufth.

Les valets de table apportent les plats et servent les convives, les femmes d’abord, puis les hommes. Nous commençons à manger au milieu des conversations animées. Je suis les conseils de Deimos. J’utilise les couverts extérieurs, et prends de petites bouchées de nourriture. Je refuse le vin, et ne bois que de l’eau. Le repas se déroule pour l’instant sans encombre.

-Bonjour, Duc Von Lufth, lance Théodore à l’attention de son voisin. Comment se porte votre femme ? Je ne la vois pas parmi les convives. Je croyais pourtant qu’elle adorait les réceptions comme celle-là ?

-Ma femme est souffrante, Majesté. Elle est alitée depuis quelques jours des suites d’une mauvaise grippe. Et vous mademoiselle Charlie, comment allez-vous ?

J’avale ma salive et bois une gorgée d’eau avant de répondre. Je croise le regard anxieux de Théodore, qui me supplie de ne rien dire de stupide.

-Je me porte comme un charme, Duc. Je vis à la campagne, où l’air est pur.

-Nous ne vous avions jamais vue au palais, c’est la première fois que vous venez en ville ?

-Effectivement, c’est ma première visite au palais. C’est habituellement Théodore qui fait le déplacement jusque chez moi.

Le Duc laisse passer quelques minutes de silence, pendant lesquelles je sens son regard posé sur moi. Je fais comme si je ne le voyais pas et continue de manger.

-Vous n’avez jamais pensé à régner aux côtés de votre frère ? demande-t-il en coulant un regard de biais vers Théodore.

-Ma santé est trop fragile pour que je puisse prétendre tenir un tel rôle, réponds-je après quelques secondes de réflexion. Et Théodore s’en sort très bien sans mon aide.

Je décide de ne pas aller plus loin dans ma réponse, de peur de commettre un impair.

-En effet, Duc Von Lufth, Charlie ne peut se permettre d’avoir les responsabilités d’une reine dans son état. Elle peut tomber malade à tout moment, et elle peut rester alitée plusieurs semaines. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’avoir une reine qui ne serait pas fiable, me sauve Théodore.

-En parlant de reine, Votre Majesté, n’avez-vous aucune velléité de mariage ? Il faudrait songer à enfin combler le trône vacant qui jouxte le vôtre. Vous savez que ma fille est un bon parti, et une alliance entre nos familles serait bénéfique pour nous deux. Vous récupéreriez enfin les terres de l’ouest, ainsi qu’une grande fortune, reprend Von Lufth.

Théodore étouffe un soupir dans sa serviette.

-Duc, nous en avons déjà parlé. Si je me marie avec votre fille, je récupère les terres de l’Ouest, et surtout les conflits qu’elle renferme. Les chefs de clans ne sont pas disposés à se laisser gouverner, et à se plier à payer l’impôt. Une alliance avec votre famille présente plus d’inconvénients que d’avantages. Arrêtez de m’importuner avec ce mariage, Duc.

Je n’avais pas réfléchi au fait que Théodore devrait se marier par intérêt. Il doit penser à ce qui est le mieux pour le pays, les terres, les guerres, les finances… Gouverner un royaume ne doit pas être de tout repos.

-Etes-vous mariée, mademoiselle Charlie ? demande alors le Duc.

-Je…

-Non, et elle n’épousera pas votre fils, Duc, le problème est le même, me coupe Théodore. Je viens de vous dire de cesser de nous importuner avec ça, continue-t-il, froid comme la glace.

Le Duc s’empourpre et plonge le nez dans son assiette. Théodore attrape ma main et la serre dans la sienne, pour évacuer un tant soit peu de tension. Je croise son regard translucide quelques secondes et y lit de la colère, mélangée à de la haine.

-Charlie, faites-moi penser à vous demander un service après le repas, murmure-t-il pour que je sois la seule à l’entendre dans le brouhaha des conversations.

Je hoche imperceptiblement la tête pour lui montrer que j’ai compris. Le repas se termine sans que nous n’échangions une parole avec Von Lufth. Je suppose qu’après s’être fait remballer, il faut une nouvelle invitation pour parler à nouveau.

Les convives quittent la réception les uns après les autres, le Duc partant dans les premier, rouge et énervé.

-Charlie, si vous voulez bien me suivre, nous avons mille choses à faire cet après-midi, me lance Théodore en me prenant par le bras et en m’entraînant dehors.

Il attend que nous nous soyons éloignés de la salle à manger pour me lâcher.

-Enfin, cet interminable repas est terminé ! s’écrie-t-il.

Il craque, lui qui est en contrôle permanent ? Je vais peut-être enfin découvrir le vrai Théodore qui se cache derrière le masque de Sa Majesté.

-Charlie, va te changer, j’ai besoin de me défouler ! rejoins-moi dans la cour, je vais aller me changer aussi. Larbin, va me chercher Valérie et dis-lui de me rejoindre dans ma suite, lance-t-il à un serviteur qui passe dans le couloir.

-Attends, je ne sais pas où se trouve ma chambre ! Je suis totalement perdue dans ton château, avoué-je en rougissant.

-Larbin ! Amène cette charmante princesse jusqu’à sa chambre, et fais-lui apporter un plan du palais. Et pense à m’envoyer Valérie. Charlie, je t’ai dit que cette robe était magnifique et t’allait à ravir ? Tu devrais être une princesse plus souvent, ajoute-t-il le plus sérieusement du monde.

Je ne réponds pas et me suis le serviteur qui me guide jusqu’à ma chambre. Je retrouve Maria, qui m’aide à retirer ma robe et mes bijoux, et à détacher mes cheveux. J’enfile un treillis noir, un t-shirt et une veste. Je suis tout de suite plus à l’aise et me sens plus en sécurité.

-Maria, où sont passées les affaires que j’avais en arrivant ? demandé-je à ma femme de chambre.

-Je les ai faites apporter à la laverie, mademoiselle. Je n’aurai pas dû ? répond-elle en prenant l’air coupable.

-Non, vous avez bien fait, mais est-ce que vous avez pensé à vider les poches ?

Elle hésite quelques instants puis va ouvrir un tiroir du bureau.

-Tous vos couteaux sont là, mademoiselle, murmure-t-elle.

J’esquisse un sourire et choisis une lame courte que je cale contre ma cheville, et un poignard que je dissimule dans ma ceinture.

-Mademoiselle, est-ce que..., commence Maria, confuse.

-Ne me pose pas de questions là-dessus. Contente-toi de les ranger dans un endroit où personne n’ira les chercher, la coupé-je. Un serviteur va venir m’apporter un plan du palais, laisse-le sur le bureau.

Le tutoiement m’est venu naturellement quand je l’ai rembarrée. Je manque de m’excuser avant de me souvenir ce que Deimos n’a pas arrêté de me répéter : Les serviteurs sont là pour me servir, et pas pour poser des questions.

J’ai envie de m’entrainer, de bouger. Je sors de ma chambre pour rejoindre Théodore dans la cour, guidée cette fois par un garde.

 

***

La cour est située en plein centre du palais, ceinte d’une galerie parcourue de hautes arches. Du sable recouvre le sol, et j’aperçois une écurie appuyée au mur du fond. Théodore est torse nu devant une arche, s’énervant contre Valérie, dissimulée dans l’ombre du couloir.

-Pourquoi est-ce que je vous ai engagé comme secrétaire personnelle si vous n’êtes pas capable de me trouver un seul larbin en mesure de me ramener un t-shirt ? Ils ne savent pas ce que c’est ? Pourquoi est-ce qu’ils reviennent tous avec des chemises ? Ce n’est pourtant pas la première fois que je leur demande ça ! Valérie, arrêtez d’engager des incompétents, et trouvez-moi une bonne fois pour toutes une équipe de serviteurs qui tienne la route ! Depuis le temps que je vous le demande, ça aurait déjà dû être fait !

-Je suis désolée, Votre Majesté. Je ferai le nécessaire dès que possible.

-Dès que possible ! Vous dites toujours ça, et en attendant je suis torse nu dehors, en plein hiver ! Mais Bon Dieu, est-ce qu’il y a quelqu’un dans ce palais qui sera en mesure de me trouver un tricot et une veste en coton ? Est-ce que vous y arriverez ou il faudra que j’aille les chercher moi-même ? Valérie, ne restez pas plantée là, allez voir ce que fait le dernier larbin que j’ai envoyé !

Je m’approche de Théodore et lui pose ma veste sur les épaules. Il sursaute et se retourne, prêt à me crier dessus.

-Charlie, tu m’as fait peur. Merci pour la veste, mais je crains qu’elle ne soit trop petite pour moi.

-Pourquoi est-ce que tu es torse nu ? Tu ne devais pas passer te changer ? ajouté-je en remarquant qu’il porte le même pantalon qu’au repas.

-J’ai croisé Valérie qui m’a dit qu’elle me faisait apporter des habits dans la cour, un larbin est parti me les chercher, et un autre est venu récupérer ma chemise et mon costume pour que je ne les abîme pas, sauf que le premier serviteur n’est pas revenu. Donc je n’ai plus de chemise, et pas encore de t-shirt. Et s’ils pouvaient penser à se bouger ça m’arrangerait, parce que je me les gèle sévère.

Théodore resserre ses bras autour de lui en frissonnant, et en maudissant ses serviteurs incompétents. Un homme rentre alors dans la cour par une arche près de nous.

-Votre Majesté, voulez-vous ma veste ? demande le Duc Von Lufth, trop heureux d’avoir une occasion de se faire bien voir par mon frère.

-Merci, Duc, mais je crois que je préfère avoir froid plutôt que ma peau soit en contact avec cette veste de mauvaise qualité imprégnée de vos fluides corporels. Elle sent la sueur d’ici, répond Théodore, acide.

Le Duc rougit de colère une fois de plus. J’ai l’impression que Théodore prend un malin plaisir à énerver Von Lufth.

-Puis-je vous demander ce que Mademoiselle Charlie fait dans une tenue aussi légère par cette température ? N’est-ce pas un risque pour sa santé ?

Valérie revient à ce moment avec les habits de Théodore, détournant la conversation. Mon frère enfile rapidement son t-shirt et sa veste, gardant le pantalon de survêtement à la main.

-Duc, la réception est terminée, il me semble, et votre femme a besoin de vous auprès d’elle. Que faite-vous toujours ici ?

-J’allais partir, Votre Majesté. Princesse Charlie, ce fut un plaisir de déjeuner en votre compagnie, ajoute-t-il en s’inclinant.

Von Lufth quitte la cour, énervé et vexé comme un pou. Théodore a l’air fier de lui, et lâche une exclamation de contentement.

-Je ne supporte plus ce Von Lufth ! Valérie, faites partir un billet chez Jones, le Duc devient trop encombrant.

-Théodore, tu vas vraiment le faire…

-Ne dis pas ça ici, le palais est plein d’oreilles indiscrètes et d’espions. C’est toi qui te chargera de cette mission, Charlie. Je te ferai parvenir les détails quand tu seras rentrée au foyer.

-Mais tu ne peux pas ordonner ça simplement parce que tu ne l’aimes pas ! Il a une femme et des enfants !

-Depuis quand es-tu sentimentale ? Il me semble que tu as déjà rempli des missions en prenant plaisir à faire vivre l’horreur à des familles. Et ne pense pas que je le fasse supprimer uniquement pour des raisons d’affinités. Cela fait plusieurs semaines qu’il joue double jeu en s’alliant aux chefs des clans barbares de l’Ouest, et il va comprendre ce qu’il en coûte de s’opposer à moi.

Théodore recule jusque dans la galerie et retire ses chaussures et son pantalon pour enfiler ceux que lui a apportés Valérie. 

Le roi se met en caleçon au milieu d’un couloir, on aura tout vu. Alors le vrai Théodore n’est pas du tout un bourgeois distingué et raffiné, c’est juste un adolescent comme les autres.

-Allez Charlie, battons-nous ! s’exclame-t-il en revenant au centre de la cour.

Il m’attaque de front, sans prévenir, et me bascule rapidement par-dessus son épaule. J’ai le souffle coupé sous l’impact, mais roule sur le sable pour me relever rapidement et m’éloigner de lui. J’attaque à mon tour, esquivant un coup en me baissant mais en assénant un au passage. Je le touche au ventre, et il se plie en deux. J’en profite pour me redresser et lui faucher les jambes. Ce n’est que là que je comprends son subterfuge. J’ai cru l’avoir touché, mais je n’ai eu que la paume ouverte de sa main, placée devant mon poing.

Théodore se redresse en un éclair et attrape ma ceinture, me tirant en avant pour me déséquilibrer. Je suis son mouvement et me retrouve collée à lui. Je place une jambe entre les siennes et vient lui déverrouiller le genou pendant que je lui appuie sur l’épaule de tout mon poids. Ses genoux lâchent et il tombe lourdement dans la poussière. Je me glisse derrière lui et saisit son poignet pour le tordre dans son dos. Mais ma prise se retourne contre moi, et Théodore réussit à inverser la clé de bras, tordant mon poignet dans mon dos et m’obligeant à m’agenouiller à mon tour pendant qu’il se relève. Il force de plus en plus, et pose son pied sur ma figure, m’enfonçant le visage dans le sable.

-Alors, tu t’avoues vaincue ?

-Jamais, soufflé-je.

Il force encore un peu sur mon bras. Avec ma main libre, je pousse le pied qui repose sur ma tête. N’ayant pas vu venir le coup, Théodore chute lourdement sur son pied qui vient de changer d’étage, lâchant mon bras dans un réflexe idiot. Je le pousse contre le sol et m’assoit sur lui à califourchon, saisissant ses poignets dans mes mains pour l’empêcher de bouger.

-Alors, tu abandonnes ? dis-je, fière du retournement de situation que j’ai réussi à opérer.

-Pour cette fois seulement, répond-il, essoufflé.

-Tu veux dire que tu me laisses gagner ? Valérie, vous avez entendu la même chose que moi ? m’écrié-je, surprise.  

-Oui mademoiselle, Sa Majesté a dit qu’il abandonnait ce combat.

Je relâche mon frère et me relève en lui tendant la main. Je lui lance un sourire éclatant. J’ai gagné contre Théodore alors que je ne tenais même pas deux secondes face à lui ! J’ai progressé. Je suis devenue forte.

Je suis forte, Pulse soudain la vois d’Eilrahc dans ma tête.

Je la sens qui pousse contre la muraille de mes pensées. Elle va revenir… A qui va-t-elle faire du mal cette fois ? Qui va-t-elle blesser ?

Théodore perçoit mon trouble et pose ses mains sur mes épaules. Je le vois bouger au ralenti, de plus en plus lointain. Je lutte pour rester consciente, pour ne pas me faire submerger. Eilrahc est là, cherche à percer mes défenses, comme l’eau qui s’infiltre dans les moindres fissures d’un barrage.

 La pression est trop forte. Le monde devient noir. 

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