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Encre Nocturne   

Cydartha (Prologue - Partie 1)

HeryJaylhe | Publié dim 19 Nov 2017 - 15:50

Royaume-Uni

Il n'y avait pas plus impitoyable et plus patient que le karma dans l'univers. Lorsqu'il venait chercher son dû, aucune négociation n'était de mise. Les regrets, les promesses, les menaces, le déni, se mettre en position de victime... Rien ne pouvait le faire sourciller.

Une dette restait une dette.

Si par un quelconque miracle, un individu arrivait à fuir ses obligations, il revenait en force, le sourire aux lèvres et plus déterminé que jamais à jouer son rôle de justicier. Et, si la personne ne comprenait toujours pas le message ? Pas de problème.

Ce cycle infernal durerait aussi longtemps que nécessaire.

***


Du haut de son costume blanc, Matabei Yamazaki traversa la fête foraine d'un pas pressé. Sa destination : la tente d'une célèbre diseuse de bonne aventure installée à l'écart du site.

— Isoide (dépêche-toi), commanda-t-il en solidifiant sa poigne.

Le sexagénaire traînait derrière lui son fils de huit ans qui peinait à suivre ses grandes enjambées. Pour le peu que cela lui importait, il avait d'autres raisons de s'inquiéter. Le garçon se reposerait plus tard, avait-il décrété.

Autour d'eux, les employés de la fête foraine débarrassaient les échoppes du champ. Ils partiraient bientôt vers la prochaine ville de leur itinéraire et recommenceraient leurs numéros de la même manière qu'ils le faisaient depuis le début de l'été.

Il régnait un chaos des plus intenses, lui-même nourri par le stress de respecter l'échéance. Gardiens de sécurité, marchands, clowns et préposés à l'entretien couraient dans tous les sens, traînant des boîtes par-ci, des tables par-là. Les manèges, quant à eux, se faisaient rapidement démonter par les mécaniciens.

Les préparatifs de départ duraient à eux seuls plusieurs jours. Quelques rares attractions restaient toutefois en vigueur jusqu'au dernier moment et la tente que Matabei cherchait faisait partie du lot. Mirabella Filloni. Voilà un nom joli, certes, mais trompeur compte tenu du fait qu'il n'y avait point une goutte de sang italien dans ses veines. Question d'entretenir l'anonymat. Voyez-vous ?

Lorsqu'il fut sur le point d'entrer dans son repère, il croisa un couple à qui on venait de prédire l'avenir. Il effectua un déplacement sur le côté pour les laisser passer et écarta son fils du chemin. C'est alors qu'il entendit l'un d'eux soupirer :

— J'espère qu'elle a raison.

— N'oublie pas ce qu'elle a dit. Ne précipite pas les choses si tu veux que ça fonctionne, conseilla son compagnon.

Matabei soupira de découragement, mais le plus choquant était de découvrir l'allure de Mirabella à l'intérieur de la tente. Elle se prenait drôlement au sérieux avec sa boule de cristal, ses cartes de Tarot et ses habits dignes d'une bohémienne.

— Quelles supercheries leur as-tu racontées ? l'interrogea-t-il, le sourcil perplexe qui scrutait chaque détail de ce décor artificiel.

La dame continuait d'éteindre ses bougies sans prendre la peine de lui jeter ne serait-ce qu'un bref coup d'œil. Elle n'avait pas besoin de le voir de ses propres yeux pour connaître son identité. Son corps vibrait de toutes parts, plus fort qu'en présence de n'importe lequel de ses confrères, et l'énergie ressentie dégageait une émotion qui était propre aux Élémentaires uniquement. D'autant plus que seulement deux familles de cette souche magique étaient suffisamment puissantes pour agiter ses sens de la sorte. Mais vu l'accent de son interlocuteur, elle savait que ce n'était pas un membre de la lignée chinoise.

— Le clan du Vent qui demande les services d'une humble Oracle... Qui t'a parlé de moi ?

— Interrogez vos cartes. Il paraît que vous êtes la meilleure dans votre domaine, répondit-il surpris qu'elle le reconnaisse.

— Contrairement à la tienne, ma magie n'est pas palpable. Elle ne vient pas sur commande et nécessite de la préparation.

Matabei s'approcha de la table et prit l'une des cartes étalées sur celle-ci. Facile de deviner qu'elle avait été achetée dans une vulgaire grosserie, sûrement fabriquée dans une entreprise de masse sans la moindre connaissance en la matière et sans avoir subi les rituels prérequis. Une carte tout ce qu'il y avait de plus rudimentaire en somme, comme n'importe quel objet sur place.

— Et, vous vous dites Oracle ? Sagishi (escroc), l'accusa-t-il, les yeux toujours rivés sur sa trouvaille.

Sans doute s'attendait-il à ce que la vieille femme ne comprenne pas son langage. Elle arrêta toutefois ses occupations, insultée et se tourna pour l'affronter du regard. Son fils se cacha derrière lui, effrayé.

— Pardon ?

— Nous savons, vous et moi, que vos tours ne sont pas de la magie.

Sa petite taille – typique des gens de son pays –, aurait pu le faire paraître pour un homme docile et peu menaçant s'il n'y avait pas cet air sévère sur son visage qui tendait à intimider les autres. Ceci, mêlé avec sa puissante aura, sa posture confiante et ses habits de marques. Il imposait le respect, mais pas assez pour faire sourciller Mirabella. Une dame de sa trempe ne se laissait pas impressionner aussi facilement.

— Sache que personne ne souhaite vraiment connaître la vérité, rétorqua-t-elle. Les gens me paient pour se faire dire ce qu'ils veulent entendre et c'est exactement ce que je fais.

Elle reprit son bien d'un mouvement sec. Que quelqu'un ne croyait pas en ce qu'elle faisait, cela ne la dérangeait guère, mais consentir à de telles accusations, il n'en était hors de question. Surtout venant d'un personnage comme lui, d'un sorcier de premier niveau qui se croyait supérieur.

— Je répète ma question... Pourquoi es-tu venu ici ? s'enquit-elle d'un ton sévère. Souhaites-tu réellement connaître l'avenir ou souhaites-tu un simple entretien avec une diseuse de bonne aventure ?

— La vérité. Celle des vraies cartes.

Son faciès se renfrogna et elle croisa brièvement le regard du petit garçon.

— Onegai shimasu (s'il vous plaît), s'inclina le père ; geste qui relevait plus de l'impatience que de politesse.

Utiliser la magie comportait son lot de risques. Elle l'aurait envoyé balader si cela ne tenait que d'elle, mais un danger se profilait à l'horizon et voilà peut-être sa seule porte de sortie.

— Venez.

Elle leur indiqua le chemin d'un signe de tête, puis ils pénétrèrent tous les trois dans la maison roulotte située à quelques pas de la tente. L'Oracle prit soin de verrouiller la porte et de fermer les stores, empêchant les regards curieux d'être témoin de son réel pouvoir. Elle tendit ensuite la main vers l'enfant qui attendit d'avoir l'approbation de son père pour la suivre. Un hochement de tête lui disait qu'il n'avait rien à craindre.

Sur ce, elle l'emmena jusqu'à sa pseudochambre et déposa un livre à colorier sur le lit.

— Ma petite-fille adore ça.

Bien que sa famille fût trilingue, le garçon était encore trop jeune pour bien comprendre l'anglais, et encore moins avec l'accent britannique. Il saisit toutefois la demande lorsqu'elle pointa les crayons et il se mit à l'ouvrage. Jamais Mirabella n'aurait eu la chance de voir un enfant aussi docile que celui-ci.

Elle revint sur ses pas et ferma le rideau de perles qui laissait entrevoir la pièce d'à côté. Elle sortit ensuite une boîte en bronze, d'apparence défraîchie par le temps, et qu'elle avait dissimulée sous l'un des bancs.

— Installe-toi, dit-elle en pointant sa petite table.

L'un s'assit en face de l'autre, puis elle sortit une clef qu'elle gardait sous son chemisier, bien à l'abri des voleurs. Une clef visiblement ancienne par les taches rougeâtres de la rouille. Usée, mais encore solide. Mirabella l'inséra dans le trou de la serrure et un « clock » retentit.

À l'intérieur du coffret, étaient dissimulées des cartes de la même grosseur que les précédentes, mais contrairement à celles-ci, elles ne détenaient aucune représentation.

Un mal de crâne atroce tenaillait la vieille femme depuis qu'elle avait touché le gamin. Tant et si bien qu'elle se frotta la tempe. Ces maudits pures souches... Ils titillaient ses pouvoirs qu'elle avait déjà utilisés plus que nécessaire durant sa longue vie.

— Filoni-san ? s'inquiéta Yamazaki.

— Vous n'êtes pas sans savoir que tout ceci a un prix. N'est-ce pas ?

— Haï, approuva-t-il. Dites le prix et je paierai.

— J'ai entendu dire que plusieurs chefs de clans Élémentaires rivaux ont formé un Cercle de Magie. Nous ne sommes pas Élémentaires, mais je veux que ma famille en fasse partie.

Elle ne parlait pas pour elle, mais pour sa fille et sa petite-fille qu'elle voulait savoir en sécurité le jour où elle ne serait plus de ce monde ; heure qu'elle sentait arriver pour bientôt.

— Une protection ?

— Il se prépare quelque chose de gros et ce n'est qu'une question de temps avant de tomber dans la ligne de mire de la Fraternité.

Jusqu'où un homme serait-il prêt à aller pour rembourser une dette ? Surtout un karma de cette envergure, sachant que ni l'argent, ni le temps et ni le travail ne pouvait en venir à bout ? Ses réflexions s'écourtèrent rapidement. Si elle était aussi douée que la rumeur le disait, il devait oublier sa fierté et saisir cette chance.

Le fait est qu'ils avaient besoin l'un de l'autre.

(La suite à la prochaine publication)

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