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Encre Nocturne   

Cydartha (Chapitre 1 - Partie 2)

HeryJaylhe | Publié dim 19 Nov 2017 - 15:50

[...]

La voix du chauffeur s'éleva de nouveau.

— Jensfield.

Je crus entendre un soupir s'échapper de la bouche de mon frère aîné. Je me libérai de mes écouteurs afin de comprendre mes interlocuteurs, mais comme personne n'ajouta quoi que ce soit, je dus prendre les devants :

— Comment est-ce ?

— C'est fan-tas-tique, ajouta mon voisin d'en avant avec une pointe de sarcasme bien aiguisée.

— David. Je t'en prie.

Plus aucun mot de la part du jeune homme. Sa frustration portait un goût désagréable. Mais, malgré le fait qu'il soit aisé pour n'importe qui de deviner sa colère, même pour un Normal ou un Sans-Pouvoir par exemple, mon père préférait ne pas s'en mêler davantage.

— Nous sommes sur la rue principale, divulgua-t-il. Je crois que c'est la seule rue commerçante de la ville. Si mes souvenirs sont bons, on devra traverser huit ou neuf feux de signalisation avant d'arriver dans les quartiers du sud.

La voiture s'arrêta, puis repartit un peu moins d'une minute plus tard. « Numéro un. », pensai-je en essayant de me situer dans ma tête. Nous continuâmes ensuite notre route dans le silence. Moi, en replongeant dans mes écrits et les deux autres en observant sûrement la vue qui s'offrait à eux.

Huit feux et deux-trois intersections plus tard, mon père coupa le moteur.

— Nous y sommes.

Sur ces mots, je quittai mon ouvrage et recommençai mes acrobaties pour ranger mes affaires. David, quant à lui, ne perdit pas de temps. Il se détacha, puis débarqua du véhicule sur-le-champ. La porte claqua violemment, m'arrachant un sursaut du même coup. Je n'aurais pas aimé être à la place de la voiture. En fait, personne ne voulait être victime des sautes d'humeur de mon frère, car autant il pouvait être doux et facile à vivre, autant il pouvait se transformer en monstre lorsqu'il ne se sentait pas dans son assiette.

Et pourquoi ne l'était-il pas cette fois, c'était un mystère.

Je l'entendis s'éloigner d'un pas lourd. Il avait probablement décidé de partir à la découverte de la ville et avant de sortir moi aussi de l'engin, je me mis en quête de mon bien le plus précieux.

— Où est ma canne, déjà? demandai-je après une brève fouille des lieux.

— Attends. Je vais aller la chercher.

Mon père termina d'étirer ses muscles ankylosés tout en poussant un gémissement soulagé et ses pas firent le tour de l'automobile. Je le sentis ensuite s'allonger derrière moi. Mon instrument était sûrement coincé entre deux boîtes de carton, car il dut tirer un bon coup afin de le déloger de sa cachette.

Une fois ceci fait, je mis le pied à terre. « Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité. » L'anxiété que j'éprouvais à ce moment-là pouvait se résumer à un slogan comme celui-ci.

"Pourquoi avoir choisi de déménager dans cette ville pittoresque, perdue dans les confins du Manitoba ? C'est simple. Le lycée de Jensfield a établi un programme pour les non-voyants.

En les mêlant avec les élèves ordinaires, l'école permet aux jeunes souffrant de cécité de vivre au sein de la société dite « normale » tout en leur offrant les outils nécessaires pour accéder aux études supérieures. Un jour, peut-être, et si nous avons vraiment de la chance, nous pourrons trouver un emploi décent et vivre une vie tout aussi ordinaire.

Alors, voilà. Bien que je ne sois plus destinée à vivre de grandes aventures étant donné mon handicap, je suis comme le personnage d'un roman qui doit se trouver de nouveaux repères pour s'orienter. Et comme lui, je dois puiser en moi pour trouver le courage d'affronter tous les obstacles qui se présenteront sur ma route."

— Ça te dit de faire un tour de reconnaissance avant que les déménageurs n'arrivent ? me proposa mon père.

Ce fut à mon tour de me dérouiller en m'étirant d'un côté et de l'autre.

— Pourquoi pas ?

Sur ce, il me déchargea de mon sac duquel je l'entendis balancer sur son épaule, puis nous prîmes ensuite la route vers la demeure d'un pas lent et réfléchi. Un, deux, trois...

— C'est un cottage typique de la campagne, fraîchement rénové, informa-t-il alors que je m'affairais à compter le nombre de pas que je faisais. Plusieurs pignons, un perron avant et arrière, une clôture blanche. Le revêtement extérieur est d'un jaune clair. Pas une couleur criarde, mais un jaune apaisant. Tu vois le genre ?

— Je vois.

En fait, non. J'avais de la difficulté à dresser un plan précis dans ma tête, mais mon imagination fit le reste du boulot en attendant que je puisse cerner les formes et les dimensions avec l'expérience.

Le quinquagénaire continua tout en tâchant de garder une certaine distance avec moi :

— C'est un quartier tranquille, mais les voisins me semblent...

Il s'arrêta brusquement pour faire volte-face dans la direction opposée. Mon impression était donc justifiée. Il y avait bel et bien un regard qui nous piquait par-derrière.

— Bref, peu de voitures passent par ici, conclut enfin mon père pour passer outre son malaise.

Effectivement, je ne détectais pas le moindre signe de circulation sur la route. Pas pour l'instant du moins. Seuls les jappements d'un chien qui s'amusait avec des enfants mélangés avec le son lointain d'une tondeuse à gazon rompaient le silence. Je pouvais également entendre un oiseau gazouiller près de notre position, mais son chant disparut rapidement dans le néant. Sans doute parce qu'il était effrayé par les curieux personnages que nous étions et qui débarquaient soudainement sur son territoire.

Je devais avouer que cela changeait de l'éternelle cacophonie de la ville où les moteurs et les klaxons des véhicules agissaient en bruit de fond derrière des sons tous aussi assourdissants les uns que les autres. Ici, tout était calme comme si le temps avait ralenti sa course.

Soudain, ma canne se buta contre une imperfection au sol. Le béton craquelé me coupa net dans mes réflexions et me força également à rectifier la hauteur de mon instrument.

— Sois prudente. Ce n'est pas droit. Et, fais attention, nous allons bientôt arriver aux escaliers.

Où en étais-je déjà ? Ah oui ! Onze, douze, treize... Tel qu'il avait été prédit par mon accompagnateur, mon bâton se heurta contre une masse solide quelques pas plus loin. Je franchis donc la première marche avec précaution, puis la deuxième, et ce, en tapant toujours la suivante avec celui-ci pour me donner une idée de la hauteur à escalader.

Après quatre montées, je me trouvai enfin sur le balcon. J'attendis que mon père ait déverrouillé la porte. Il me montra ensuite le chemin à prendre et traversa en premier l'embouchure.

Qui aurait cru que passer le seuil le plus bénin au monde serait aussi impressionnant ? Lorsque je mis le pied à l'intérieur de la maison, mon cœur se serra. Le choc me prit par surprise à un point tel que je me figeai comme une statue de marbre. Quelque chose en moi venait de se briser. Un sentiment de perte m'assaillit. Peut-être était-ce le deuil de mon ancienne vie ?

— Ça va ?

Sa voix me ramena sur terre. Je jetai mes émotions aux oubliettes et lui esquissai un sourire des plus rassurants.

— Ouais. Ça va.

Quatre claquements de porte suivirent pour saluer notre nouveau chez soi. La coutume, que voulez-vous.

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