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Encre Nocturne   

Assassin [-15] [Chapitre 11]

Pako | Publié lun 11 Déc 2017 - 21:39

Chapitre 11 : Sébastien Silverlight

 

Sébastien débarque en plein milieu de l’après-midi. Je suis en train de nettoyer les douches, à quatre pattes pour récurer les joints du carrelage, qui ne sont pas assez blancs selon le concierge.

-Hé bien Charlie, tu as changé d’entrainement ? Je ne savais pas que tu te vouais à une carrière de femme de ménage ! lance mon maître dans mon dos.

Je me relève en un éclair et lance l’éponge que je tenais à mon tortionnaire. Je le salue vaguement et me précipite sur Sébastien. Je manque de le prendre dans mes bras, mais me souviens du cadre dans lequel je suis au dernier moment. Je suis au foyer, je ne dois pas me montrer trop émotive ou affectueuse. Je me plante devant lui, en attente d’ordres.

-Allons dans un endroit plus tranquille, il faut qu’on discute.

Je suis mon maître qui m’entraîne vers la cour. Mais au lieu de s’installer sous les grands arbres, il bifurque vers la deuxième partie du terrain, où nous n’allons jamais. C’est là que se trouvent les parcours du combattant, adaptés aux jeunes enfants qui arrivent à peine. L’endroit est désert.

Nous nous installons sur un banc à l’écart des terrains, derrière le bâtiment administratif.

-Charlie, il faut que tu m’explique tout ce qu’il s’est passé au palais.

Je ne maugrée pas et lui raconte la même histoire que celle que j’ai relatée aux garçons quelques jours plus tôt. Je lui apprends l’existence de Eilrahc.

-Tu es… quoi ? Py et son équipe vous ont créés toi et Théodore ?

-Non, seulement Théodore. Je suis apparue plus tard, quand l’embryon qu’ils avaient mis au point s’est séparé en deux.

-Très bien. Comment est-ce que Salim a pu être au courant de cette histoire ?

-Je ne sais pas. Mais la première fois où Eilrahc s’est réveillée, c’est parce que Salim en a parlé à Thibault. Sébastien, qu’est-ce qu’il s’est passé en salle de torture ? Que t’as fait mon frère ?

Mon maître frissonne et fait une grimace. On dirait qu’il… Qu’il a peur. Sébastien a peur de ce qui lui est arrivé.

-Tu ne veux pas savoir ce qu’il s’est passé. Ne me pose plus jamais de questions là-dessus, assène-t-il, glacial.

-Mais comment est-ce que la même personne peut à la fois être gentil et aimant avec moi, et un bourreau avec toi ?

-Peut-être qu’il est comme toi. Peut-être qu’il existe un erodoéhT qui est son double maléfique. A moins qu’il ne joue double-jeu pour mieux te poignarder dans le dos ensuite. Je n’en sais rien.

Je baisse les yeux sans répondre. Je préfère la première hypothèse. Théodore avait l’air trop sincère quand il était avec moi pour que tout ça ne soit que de la comédie. Mais maintenant que j’y pense, il a été conçu pour être comme Eilrahc. Et il a été mis au point par Py. Le même Py qui est en train de ré encoder son génome. Théodore va redevenir celui qu’il doit être. Il va se retransformer en l’homme qui a torturé Sébastien sans aucun scrupule, le tyran qui creuse les inégalités sociales pour garder sa place.

-Sébastien, Théodore va... Il n’est pas celui que tu as vu ! Enfin, si, mais ça c’est seulement son code génétique, son caractère a changé quand il était avec moi, et Py va le reformater pour qu’il reste celui qu’il était ! m’écrié-je soudain.

Mon maître fronce les sourcils et son regard s’éclaire.

-Il faut qu’on y aille. Même si je crains que nous n’ayons que trop attendu.

Nous nous levons d’un même geste et partons au pas de course vers le Palais. Nous n’avons pas le temps de traverser la cour qu’une limousine interminable se gare devant les grilles noires du foyer. Un voiturier vient ouvrir les portières, qui laissent sortir Théodore, Valérie, Deimos et Py.

-Bonjour, Charlie, dit Théodore quand j’arrive à sa hauteur.

Sa voix me glace le sang. Elle est polaire, ses yeux sont froids et vides. Il n’est pas Théodore. Il n’est plus ce frère avec qui j’ai partagé les derniers jours. C’est trop tard. J’ai compris trop tard.

-Sébastien, comment vas-tu depuis la dernière fois ? Notre entrevue était agréable n’est-ce pas ? Quand je te lacérais les cuisses avec une lame chauffée à blanc…

Théodore se passe la langue sur les lèvres à ce souvenir. Sébastien frissonne près de moi, les yeux écarquillés, revivant une scène que j’imagine très bien, malgré moi.

Je fonce alors sur Py et le saisit par le col.

-Qu’est-ce que vous avez fait, bon sang ? Il était devenu bon, il était tendre, il était…

-Il était ce que nous ne voulions pas qu’il soit, me coupe le savant en détachant mes mains de sa veste. Charlie, vous êtes défectueuse. Vous êtes faible, émotive, sensible. Nous n’aurions pas dû vous laisser vivre. Nous sommes donc venus pour réparer cette erreur. Venez avec nous, ajoute-t-il en me prenant le bras d’une main de fer.

Théodore, Valérie et Deimos sont déjà prêts à remonter dans la voiture. Ils pensent que je vais les suivre bien gentiment alors que Py vient de me dire qu’ils allaient me tuer ?

Je lui attrape le poignet et le bascule par-dessus mon épaule. Il s’écrase au sol dans un grognement. Théodore vient à la rescousse du savant en me saisissant le bras et en me le tordant dans le dos. J’étouffe une plainte, mais la pression se relâche soudain et je suis libre de mes mouvements. J’ai juste le temps d’apercevoir Sébastien pousser Théodore au sol et s’agenouiller sur lui. Il commence à lui mettre des coups de poing au visage, laissant se déchainer toute la haine qu’il ressent pour ce tyran.

Mon maître a mis mon frère hors course, il faut que je me débrouille pour m’occuper de Py. Valérie et Deimos ne savent apparemment pas se battre et restent en retrait. Ils ont l’air confiant. C’est un piège. Mais je dois combattre, pour au moins essayer de vaincre.

Je me campe face à Py, qui m’attaque le premier. J’esquive son coup et le fais chuter avec une balayette toute simple. Il tombe lourdement au sol et je tire le couteau qui est dissimulé dans ma botte. Je le lui colle sous la gorge et lui lance un regard qui le dissuadera de tout mouvement. Après ce qu’il a fait, je n’hésiterai pas à lui trancher la jugulaire. J’avoue que le voir se vider de son sang pendant de longues minutes ne serait pas pour me déplaire.

Sébastien s’approche de moi. Il jette un coup d’œil au savant en attente de sentence, puis à Valérie et Deimos. Théodore est étendu inconscient, à quelques mètres de là. Des gardes sortent alors par dizaines de la limousine. Ils nous tiennent en joue au bout de leurs pistolets. Nous sommes faits comme des rats.

Je me redresse et place mes mains au-dessus de ma tête, laissant le couteau au sol. Mon maitre m’imite sans rechigner. C’est alors que Théodore se relève nonchalamment. Il essuie le sang qui macule son visage dans son mouchoir, lentement, sans se presser. Il parait savourer ce moment.

-Mes chers petits, vous voilà à ma merci ! Sébastien, tu m’as fait mal, il va falloir que je te corrige ! Allons-y, emmenez-les.

Il fait un signe de la main et deux gardes viennent nous attacher les poignets et les chevilles, avant de nous jeter dans la limousine sans plus de cérémonies. La portière est en train de se refermer sur moi quand je capte le regard de Thibault, caché derrière un orme à quelques mètres de là. Il doit avoir vu toute la scène. J’articule silencieusement « au secours », mais je ne suis pas sûre qu’il ait eu le temps de le voir. Mes amis vont devenir notre roue de secours si nous ne réussissons pas à nous échapper de ce guêpier.

Le trajet est extrêmement court, et on nous « décharge » devant une petite porte située derrière le palais. Des gardes nous portent directement jusqu’aux prisons. Sébastien retrouve sa cellule du fond du couloir tandis que j’écope de celle qui se situe juste en face. Nos geôliers nous détachent avant de nous abandonner dans nos cachots.

Je me relève et me précipite sur les grilles. Je me cogne contre les barreaux froids. Je jette un regard vers Sébastien. Il est déjà résigné, prostré au fond de sa prison. Cet endroit doit lui donner des sueurs froides. Il a les yeux ternes et regarde le vide.

-Alors Sébastien, on abandonne déjà ? Tu n’essayes pas de négocier ta libération comme la dernière fois ? lance Théodore, qui vient d’arriver.

Mon maître ne répond pas, ne prenant même pas la peine de relever la tête.

-Charlie, j’ai besoin de Eilrahc, pas de toi. J’aimerai que tu disparaisses, mais je suppose que je vais devoir t’énerver pour obtenir ce que je veux ? assène-t-il en s’approchant de moi, jusqu’à coller son front contre les barreaux.

Je recule, effrayée. Son regard est plus froid que jamais. Ses yeux sont d’une couleur laiteuse, plus blancs que bleus. Py a obtenu ma confiance juste pour arriver à son but, faire revenir Théodore tel qu’il le voulait.

-Qu’est-ce que tu vas faire ? demandé-je hargneuse.

-Ne t’en fais pas, je vais prendre grand soin de toi, ma petite. Par contre, je ne garantis pas de l’intégrité physique de ton maître… ou de ce cher Thibault. Tu l’aimes beaucoup hein ? Peut-être trop, on ne t’a pas éduquée pour éprouver de telles émotions.

-Ne touche pas à Sébastien ! crié-je.

-Pas Sébastien ? Tu préfères donc que je cajole Thibault ? questionne mon frère innocemment.

-Non, murmuré-je. Pas Thibault. Ni Sébastien, ni personne. Laisse-les en dehors de ça.

Il pose sa main sur son menton, comme s’il réfléchissait.

-Comment est-ce qui pourrai te mettre en colère alors ? Peut-être que tu aimes les enfants ? Tango ? Ou les garçons intelligents ? Matthieu ? A moins que tu ne préfères les hommes murs ? Salim ? 

-Tu ne peux pas faire de mal à Salim ! s’écrie alors Sébastien en venant se choquer contre les grilles à son tour.

Théodore se retourne, surpris.

-Que nous vaut ce soudain réveil de ta part ?

Les genoux de Sébastien le lâchent et il s’effondre.

-Fais-moi tout ce que tu veux, mais ne t’approche pas de Salim, murmure mon maître, vaincu.

-Je crois que je viens de découvrir quelque chose de très intéressant, susurre mon frère en s’accroupissant devant Sébastien.

Pourquoi Sébastien tient-il tant que ça à protéger Salim ? Qu’est-ce qui les unit ?

-Ça tombe bien, j’ai justement fait appeler ce cher Salim au palais, il devrait arriver d’une minute à l’autre ! chantonne Théodore en se relevant. Voilà un moyen parfait de faire du mal à tout le monde en même temps ! Je torture Salim, Sébastien ne supporte pas ça et va de plus en plus mal, et ce qui fait du mal à Sébastien atteint aussi Charlie… J’adore ça !

-Tu n’as pas le droit ! crié-je en m’approchant des barreaux une nouvelle fois.

Théodore me lance un regard méprisant.

-Je suis roi, je fais ce que je veux. Maintenant, tais-toi. Valérie, fais-moi amener Salim dès son arrivée.

La secrétaire hoche la tête et quitte le couloir. Je me retranche au fond de ma cellule et m’assois contre le mur froid. Comment est-ce que ça a pu aussi mal tourner ? Comment allons-nous réussir à nous en sortir ?

 

***

Je suis appuyée contre le mur au fond de ma cellule. Sébastien est prostré en face de moi, le dos courbé, les yeux dans le vague. Théodore est parti depuis au moins deux bonnes heures. J’ai froid, j’ai faim.

La promesse que j’ai faite il y a quelques jours à peine me revient alors en mémoire. Comment est-ce que je peux me décourager comme ça ? Je ne dois plus me plaindre, je dois avancer. J’ai fortifié mon corps et mon esprit, uniquement dans le but de me débarrasser du tyran qui nous oppresse. Il faut que je réfléchisse, que je me réveille et que je trouve un moyen de m’échapper. Et la meilleure solution qui me vient à l’esprit pour l’instant est de laisser la place à Eilrahc. Je sais que je réussirai à reprendre le dessus sur elle une fois que nous serons sorties.

Je ferme les yeux et laisse ma conscience s’effacer. Je sens Eilrahc retranchée au fond de moi, comme effrayée par quelque chose.

Passons un accord. Je suppose qu’être derrière ces barreaux ne t’apporte rien. Alors prend les commandes et fais-nous sortir d’ici. En échange, quand je reprendrai le contrôle, je te laisserai assouvir ta soif de sang.

Ce n’est pas équitable. Je ne veux pas rester enfermée en toi. Je veux être libre, autant que toi. Laisse-moi le contrôle, si tu es sûre de pouvoir le récupérer ensuite. Mais je ne me laisserai pas faire facilement.

Je réfléchis quelques secondes. Si je ne suis pas Eilrahc, je resterai dans cette cellule. Mais si je lui laisse la place un bref instant, je serai libre d’agir à ma guise ensuite. C’est la seule solution.

Je la laisse me submerger peu à peu, tout en gardant un certain contrôle, en ne lui laissant pas toute la place. Je ne veux plus me retrouver enfermée derrière le grand voile noir qui me coupait de la réalité les dernières fois où elle a pris ma place.

-Je suis forte, clamé-je une fois que ma conscience s’éveille.

Charlie m’a laissé libre. Je ne compte pas lui rendre sa place avant un long moment. Il ne me reste qu’à retrouver le Théodore qu’elle a corrompu avec sa bonté et sa gentillesse.

Voilà justement mon frère qui arrive. Je sens son aura glaciale depuis l’autre bout du couloir. Il est redevenu lui-même. Notre plan va pouvoir s’exécuter. Nous serons forts.

-Théodore, libère-moi. Charlie n’est plus là.

Mon frère s’avance vers les barreaux de ma cellule. Je me lève et le rejoins. Il observe mes yeux quelques secondes puis esquisse un sourire.

-Elle est toujours là. Tu es peut-être du bon côté du voile, mais elle est juste là, sous la surface. Si je te laisse sortir de ce cachot, elle reviendra. Et elle ne sera tendre avec aucun de nous deux.

Il veut me garder enfermée. Je ne veux pas être cloitrée dans ce cachot de trois mètres carrés. Je veux être libre, une bonne fois pour toutes.

-Laisse-moi sortir, grogné-je. Je serai assez forte pour la contenir. As-tu oublié à quel point je suis forte ?

-Ne t’en fais pas, Py est en train de mettre au point un système qui nous permettra de détruire Charlie une bonne fois pour toutes.

Je sens alors une forte pression sous mon crâne. Elle pousse. Elle est juste sous la surface, prête à déchirer le voile.

N’oublie pas ma proposition, Eilrahc. Débrouille-toi pour nous faire sortir d’ici, puisque toi non plus tu n’aimes pas être emprisonnée.

-Je ne veux plus être enfermée ! Sors-moi d’ici, Théodore. SI Charlie revient, tu n’auras qu’à la remettre en cellule.

Théodore soupire.

-Tu me tapes sur les nerfs, Eilrahc. Laisse la place à Charlie, dans quelques heures elle ne sera plus là. Laisse-moi la faire souffrir pour les dernières heures qu’elle va passer en ce monde.

Très bien. Théodore est redevenu lui-même, mais il n’est toujours pas de mon côté. Je dois me battre seule, sans attendre de soutien de sa part.

Eilrahc, puisque Théodore n’est pas avec toi, allie-toi à moi ! Nous voulons la même chose. Etre libres. Si nous passons un accord, ce sera gagnant-gagnant. Nous mêlerons nos forces et nous serons invincibles. Nous pourrons alors être libres. Il suffit de déchirer le voile et de nous fondre l’une dans l’autre. Théodore ne sera plus un obstacle si nous redevenons une seule personne.

Mensonge. L’une de nous prendra forcément le pas sur l’autre.

Si tu n’acceptes pas, je serai obligée de te tuer.

Tu ne peux pas me tuer. Sinon tu l’aurais déjà fait. Il me suffit de patienter quelques heures et Py te supprimera.

-Eilrahc, laisse Charlie sortir. Je veux lui parler.

Je baisse les yeux. Je ne veux pas retourner derrière le voile. J’obéis pourtant à l’ordre et laisse la lumière s’éteindre.

Le voile se déchire et je reprends possession de ma conscience.

-Charlie, tu pensais vraiment que je me laisserai avoir par ta ruse idiote ?

-Qui ne tente rien n’a rien.

Théodore se détourne et avance vers la cage de Sébastien. Mon maître n’a pas bougé.

-Sébastien, j’ai une grande nouvelle pour toi, Salim vient d’arriver et va nous rejoindre d’une minute à l’autre ! Regarde ce que j’ai préparé pour l’occasion ! ajoute-t-il en montrant une grande table portée par quatre gardes.

Sur la table se mélangent les objets de torture les plus divers. Pinces, couteaux, tenailles, marteaux, mais aussi d’autres choses dont je ne connais pas le nom. Une cage, des piques de différentes tailles, des ciseaux énormes… Je frissonne à la vue de ces instruments. Mon maître n’a même pas relevé la tête.

Théodore saisit un couteau tout simple, avec une lame d’une quinzaine de centimètres. Un garde lui donne un trousseau de clefs et il déverrouille la cellule de Sébastien. Il avance jusqu’à lui. A chaque pas qu’il fait mon maître se recroqueville un peu plus contre le mur humide.

-Hé bien mon petit, on dirait que tu as peur de moi ?  Est-ce que je t’aurai par hasard traumatisé la dernière fois ?

Il ne répond pas. Le couteau avance doucement vers le bras de mon maître, replié sur sa poitrine dans un geste vain de défense.

-Depuis quand est-ce que tu ignores mes questions ? J’avais pourtant réussi à t’éduquer… Ton bref séjour dehors aurait-il effacé les bonnes manières de ta mémoire ?

-Je suis désolé, murmure Sébastien d’une voix blanche.

Mon frère laisse courir la lame le long de l’avant-bras de mon maître, laissant une trainée de sang.

-Votre majesté, Salim Deathwhisper est là, annonce alors Valérie, qui tient le métis par le bras.

Salim a les mains menottées dans le dos, et un bleu sur la joue.

-Mon petit, tu as de la chance qu’un autre jouet vienne d’arriver ! s’exclame Théodore, ravi. Attachez-le, ajoute-t-il en désignant le mur.

Deux gardes l’attrapent par les bras et lui retirent ses entraves. Ses poignets ne restent pas libres longtemps. Chacun des gardes lui passe une chaine qu’il accroche au mur du fond du couloir. Salim est entravé, les bras ouverts, sans défense. Théodore sort du cachot de Sébastien et referme la porte sans se presser. Il observe Salim quelques secondes, paraissant le jauger, puis se retourne vers la table. Il semble réfléchir, puis fait volte-face brusquement et lance le couteau qu’il a à la main. Le projectile se plante dans la main gauche de Salim, la lame s’enfonçant en entier dans la chair tendre. Le métis étouffe un grognement et grimace.

Théodore esquisse un sourire et prends une petite pince. Il s’approche de Salim et observe sa main droite d’un air tendre.

-Tu as de très belles mains. Des mains de pianiste, ajoute-t-il avec un sourire cruel. Je vais les rendre méconnaissables.

Il saisit l’ongle de l’index avec la pince et tire dessus d’un coup sec. L’ongle se détache et Salim hurle. Sa main tremble. Théodore prend l’ongle et le pose délicatement sur le bord de la table.

-Encore quatre. Non, pardon, encore neuf, s’exclame-t-il avant d’éclater de rire.

Il continue sa besogne avec beaucoup d’application. Chaque cri que pousse Salim parait être une douce mélodie à ses oreilles. Il se délecte du moment, savoure cet instant comme un instant de bonheur. Je frissonne et retourne me terrer au fond de ma cellule. Sébastien n’arrive pas à détourner les yeux de ce spectacle atroce. Salim garde ses pupilles rivées dans celles de Sébastien. Ils paraissent connectés, comme si mon maître pouvait aider Salim à supporter sa souffrance seulement par sa présence.

Les tortures qu’inflige Théodore à Salim deviennent de plus en plus insoutenables. Après les simples coupures, il s’applique à lui briser les phalanges une par une. Les cris du métis commencent à faiblir. Au bout de quelques heures, il pousse un dernier gémissement et sa tête retombe contre son torse.

-Déjà évanoui ? Demande Théodore en faisant la moue. Dommage. Ce jouet-là est bien moins résistant que toi, mon petit, ajoute-t-il vers Sébastien. Est-ce que tu crois qu’il va tenir aussi longtemps que toi ?

Sébastien se lève alors et s’approche de lui, le regard froid, presque déterminé.

-Laisse-le. Il n’est pour rien dans ton combat contre Charlie.

Théodore éclate de rire.

-Oh, le pauvre, il n’a rien fait de mal, libérons-le !, minaude mon frère. Tu ne comprends donc pas, mon cher Sébastien ? Mon but est de vous faire souffrir. Et pour cela je suis prêt à utiliser tout ce qui est à ma disposition. Valérie, faites venir Py, et dites lui de s’occuper de Salim. Je veux qu’il soit en bon état pour ma prochaine séance d’amusement, ajoute-t-il à l’intention de sa secrétaire. En attendant, mettez-moi Sébastien à sa place, ordonne-t-il aux gardes en claquant des doigts.

La cellule de Sébastien est ouverte et mon maître est trainé vers les chaines libérées du corps de Salim. Sébastien se débat et réussit à plaquer au sol un des deux gardes. Il lui fait une clé de bras et lui déboite l’épaule sans hésiter. Il met hors-jeu le deuxième et se retrouve face à Théodore. Mon maître se place en position défensive, les sourcils froncés, une lueur de peur dans le regard. Théodore attaque le premier, sourire aux lèvres. Sébastien esquive son coup de poing, feinte et porte un coup à son tour. Mon frère saisit son poignet et le tire vers l’avant, se rapprochant de la table couverte d’instruments de torture. Il prend un couteau et lui plante dans l’avant-bras jusqu’au manche. Sébastien étouffe un cri, et tente de se dégager, mais la prise de Théodore est solide, et en un rien de temps une deuxième lame vient rejoindre la première, bientôt suivies d’une troisième et d’une quatrième. Le sang coule maintenant à flot le long de la main de mon maître. Je suis horrifiée, impuissante derrière mes grilles.

Théodore traine encore Sébastien sur quelques mètres et vient attacher son poignet aux menottes contre le mur du couloir. Il fait rapidement de même avec l’autre bras, immobilisant totalement Sébastien. Théodore retire ensuite les couteaux, lentement, en prenant soin de retourner les lames dans les plaies. Sébastien, impuissant, ne peut que crier et regarder son avant-bras se faire lacérer.

Théodore se lasse vite de cette torture qui parait trop simple et pas assez douloureuse à ses yeux. Il se détourne et revient vers la table, paraissant chercher un instrument en particulier. Il saisit une tige en métal et un chalumeau. Il allume la flamme et s’appuie contre le plateau, chauffant le fer qui devient rapidement rouge vif.

-Tu te souviens de ça chouchou ?  Je crois que c’est ce que tu préférais non ? Les brulures au fer chauffé à blanc, ça fait du bien hein ?

Théodore ordonne à un garde de retirer le t-shirt de mon maître. L’habit est déchiré en quelques secondes. Mon frère s’approche de lui, un sourire cruel sur les lèvres.

-Regarde ces jolies cicatrices qu’il te reste encore !

Le torse de mon maître est couturé d’anciennes coupures et brulures. Je frissonne et me terre encore plus loin dans ma cellule. Au fond de moi, je sens que même Eilrahc est impressionnée par tant de cruauté et de sang-froid.

Toujours pas décidée à collaborer ?, lui demandé-je.

Jamais. Théodore est de mon côté, il va bientôt me libérer.

Sébastien commence à crier. Le fer s’enfonce dans ses pectoraux, ouvrant un trou béant dans sa poitrine.

-L’avantage avec les brulures, c’est que je n’ai pas besoin de te soigner après. La plaie cautérise d’elle-même, et tu ne perds pas trop de sang. C’est pratique hein ?

Les tortures continuent. Je suis impuissante, condamnée à entendre les cris qui n’en finissent pas. Ils finissent par se muer en bruit de fond, ponctués par les petits commentaires de Théodore. Il finit par se lasser quand il ne reste pas un seul centimètre de peau vierge de traces sur le torse et le dos de Sébastien.

-Bon, je vais aller me coucher, dit-il en baillant. Gardes, remettez-le en cellule. S’il y a besoin, demandez à un assistant médical de la soigner. Je veux qu’il soit en forme pour demain. Valérie, est-ce que Py a avancé sur le sérum ? J’en ai marre d’attendre.

-Je ne sais pas monsieur, j’ai passé la journée ici avec vous.

-Hé bien va lui demander au lieu de rester plantée là ! Et profites-en pour prendre des nouvelles de Salim.

La secrétaire quitte le couloir au pas de course. Elle aussi a l’air terrifiée par le nouveau Théodore.

Mon frère s’étire longuement. Il s’approche ensuite des grilles de ma cellule.

-Ca va Charlie ? Tu ne dis plus rien. J’espère que je ne t’ai pas choquée avec tout ce sang et ces cris.

Il a un air… tendre. Mais comme ce n’est pas celui que j’ai connu, je sais que je ne peux pas lui faire confiance.

-Ne t’inquiète pas pour moi, je m’en remettrai, réponds-je d’une voix glaciale.

-De toute façon dans quelques heures tu ne seras plus là et je retrouverai enfin ma véritable sœur.

Il fait volte-face et quitte le couloir. Je ramène mes genoux vers ma poitrine et enfouis ma tête dans mes bras. Comment en est-on arrivés là ? 

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