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Encre Nocturne   

Le Golem [-18]

K | Publié sam 9 Déc 2017 - 12:20

Chapitre 1

L’appareil traversa une couche nuageuse et l’on ne vit plus rien. Dans l’espace réservé aux premières classes, le fauteuil bien droit, M. Vosta sirotait son scotch, l’œil rivé sur un livre papier. On aurait pu se dire que cette figure de l’informatique préfèrerait le confort d’une liseuse mais l’approche de l’Aéroport International de Riga le rendait toujours nostalgique, lui faisant préféré pendant une demi-heure l’utilisation de support physique. L’ouvrage qu’il tenait, malgré sa couverture de cuir noir refaite à neuve, semblait avoir vécu particulièrement longtemps. L’en-tête sur les pages jaunies indiquait le titre de l’ouvrage : le Golem, de Meyrink.


« Puis-je reprendre votre verre, monsieur ? Nous allons bientôt atterrir. »


Vosta acquiesça et lui adressa un sourire, avant de relever la tête de son livre.


« Excusez-moi, demanda son voisin, un homme entre-deux âges, masse corpulente en costume gris. Je me pose la question depuis notre départ à Paris. Êtes-vous le boss du Cyrcle ?


- Je crains que vous n’ayez lu votre magasine trop vite, monsieur. Je ne suis que le directeur de recherche. »


Dans l’allée, l’hôtesse de l’air pouffa. Alors qu’il faisait une interview sur son patron, un journaliste du Times s’était persuadé que M. Vosta, du fait de ses compétences techniques et de sa vision, était l’homme le plus influent de la Silicon Valley. Depuis, sa vie était devenue un enfer, au grand amusement de son employeur qui voyait se retournement de situation comme une vengeance bien mérité. L’impudent ne se laissa pas décontenancé.


« Ah. Et que venez-vous faire à Riga ? Construire un nouveau centre de recherche ?


- Non monsieur, répondit le directeur, je viens ici retrouver ma famille et prendre quelques jours de vacances.


- Vous habitez ici ?


- Tieši. »


A ce moment, le voyant annonçant des turbulences s’alluma, et l’avion descendit d’une traite. L’homme au costume gris sera les dents. Un quart d’heure plus tard, l’avion atterrit sous une pluie mêlée de neige. Il était cinq heures mais faisait déjà nuit.


« Cela semble improbable, mais si vous avez besoin de vaisselle, contactez mon entreprise, » ajouta l’homme en présentant une carte avec son nom PAUL VOJTEK – LES CERAMIQUES LETTONES. Il s’éloigna avant de revenir un peu plus tard. Au fait, je n’osais pas mais vu que nous risquons de ne plus jamais nous recroiser, pouvez-vous signer mon exemplaire du Times ? »


Récupérer sa valise, faire vérifier sa pièce d’identité, traverser de longs couloirs. Depuis quelques mois, Aleksander n’avait l’impression de faire que çà. Il en avait gagné un teint pâle qui avait estompé son bronzage californien dont il était si fier, fait fondre ses muscles et apparaître un petit bourrelet de graisse au niveau du ventre, bien qu’il avouait avec une certaine fierté que la diminution récente de sa consommation de tabac avait sans doute joué sur ce dernier point. La fatigue cependant n’avait jamais réussi à faire disparaitre la lueur un peu folle dans les yeux qui s’allumait à chaque fois qu’il parlait de robotique.


Sans doute pour ça que le journaliste l’avait pris pour un gourou illuminé. Il est vrai que ses prises de positions spectaculaires avaient fait le tour de la toile, que chacun de ses conférences étaient filmés par une foule d’étudiants avides d’entendre le dérapage… En y réfléchissant, il s’étonnait de ne pas avoir encore perdu son emploi. Cela avait failli ce passé quand il avait parlé de sécurité informatique et de l’impossibilité de contrôler internet. Il était déjà interdit de séjour dans une dizaine de pays – notamment après qu’un espion à Shanghai avait réussi à dérober un clé USB contenant un virus de son invention ayant infecté jusqu’au système de contrôle d’une centrale électrique.


« M. Vosta ? Alex ? » Il se rencontra, essayant d’identifier d’où venait la voix et tomba sur un petit bout de femme de moins d’1 m 50, qu’elle essayait de compenser par des bottines à talon. Elle semblait jeune – pas loin de la trentaine – bien que les cheveux blonds tirés en arrière tentait de lui donner une sévérité et de l’assurance. Ce qui l’étonna, c’est qu’il était sûr d’avoir déjà vu ses yeux caramel quelques part, mais sans pouvoir dire où exactement…


« Excusez-moi, on se connait ?


- Rachel Zubarski, je travaille pour le Rigas Balss et j’aimerai vous poser deux-trois questions.


- Je ne veux pas de gratte papiers, grogna-t-il, je suis en vacances. »


Son interlocutrice ne sembla pas se démonter malgré la rudesse du directeur. Elle revint rapidement à la charge. « Vous n’êtes pas revenu au pays depuis longtemps, M. Vosta. Et vous repartez dans peu de temps. Pourquoi avoir pris une pause maintenant alors que votre emploi du temps n’a jamais été aussi chargée ?


- Vous venez de le dire, Mlle Zubarski, j’ai un emploi du temps chargé et c’est le seul moment que j’ai trouvé pour voir mes proches.


- Alors cela n’a rien à voir avec le projet de laboratoire qui devrait s’ouvrir sur Kipsala ?


- Ce projet n’est qu’une légende urbaine lancé par un élu qui voulait se faire mousser. Nous avions effectivement envisagé ce site avant de l’abandonner pour des questions logistiques, préférant installer un entrepôt de stock en Voïvodie. Il n’a jamais été question d’un laboratoire.


- Et la présence de Lukas Mikulik, le directeur de recherche du laboratoire praguois et du Père Robot en même temps que votre retour au pays, c’est une simple coïncidence ?


- Madame, répondit M. Vosta d’un air sévère, les employés du Cyrcle ont droit de faire ce qu’ils veulent de leur week-end. Et arrêtez d’appeler Antoine ‘‘Père Robot’’. Il a d’autres occupations auprès de la Conférence des Evêques de France que de parler technologie. »


Il sortait de l’aéroport, fit signe à un taxi et s’engouffrant dans le véhicule, ne prenant même pas la peine de regarder Rachel. Lorsque le chauffeur lui demanda sa direction, il répondit simplement : Latvijas Nacionala.


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