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Encre Nocturne   

La créature [-18]

Tifani | Publié jeu 23 Aoû 2018 - 15:30 | 45 Vues

Ce rêve est classifié [-18] pour les raisons suivantes : évocation de mort, de violence, de sang, et horreur. Si vous n'êtes pas à l'aise avec ces thèmes, je vous déconseille la lecture de ce qui suit. Si vous êtes malgré tout curieux, n'hésitez pas à me MP pour un résumé moins sombre.

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Ce rêve, ou plutôt ces rêves, étaient très différents de ceux que j'avais l'habitude de faire.

Le premier était relativement classique, dans le genre de rêves que j'ai classés en tant que terreurs nocturnes. Ces rêves se caractérisent par le fait que tout est plongé dans une obscurité plus ou moins dense. Impossible d'allumer la lumière, et ne comptez pas sur les quelques lampes torches que vous trouveriez. Ici, les piles ont une durée de vie de "jusqu'à ce que le monstre arrive". Car dans ce genre de cauchemar, il n'y a pas d'espoir. On n'est qu'une proie, qui prie pour mourir de peur avant que les créatures de l'obscurité ne nous trouvent.

J'étais en équipe sur ce coup. On traquait une créature interdimensionnelle, réputée pour les massacres qu'elle perpétrait sur son passage. Et bien évidemment, nous devions l'arrêter, avec de simples armes à feu. Mais parce que je n'avais pas d'autre choix ici, et que se séparer du groupe était la meilleure manière de finir premier tué, je les ai suivis. Puis dans une pièce, nous avons senti sa présence. Le radar était clair. Elle était là, dans la pièce, invisible, mais bien présente. La légende disait que quiconque tournait la tête et posait son regard sur elle mourait dans les cinq secondes qui suivaient. C'est ainsi qu'étaient morts les premiers du groupe. Subitement, ils ont semblé manquer d'air, et se sont effondrés, simplement morts.

Mais si la créature ne tuait qu'en croisant notre regard, c'aurait été trop facile. Il aurait suffi de fermer les yeux, et de tirer un peu partout autour de soi. L'un d'entre nous a eu le malheur de fermer les yeux. Nous n'avons pu que le voir du coin de l'oeil, traîné vers une porte au fond de la pièce, en essayant de tirer autour de lui pour atteindre la créature. Ses hurlements et le sang rendu gris par l'obscurité, tachetant la porte, étaient plus que clairs sur son sort.

Mais alors que nous fixions la porte en silence, une pensée m'est venue à l'esprit, et m'a paralysée de peur. Il y avait une autre porte. Je me suis retournée vers cette dernière, sans réfléchir. Puis mon regard est tombé sur lui. Son corps de pierre, sa bouche entrouverte, et ses yeux vides fixés sur moi, j'ai senti comme mon âme être aspirée hors de mon corps. Mes forces m'ont abandonnée, mais alors que je me sentais m'effondrer, j'ai entendu mes camarades tirer en rafale, et la créature hurler, d'un hurlement inhumain et crissant. Je suis morte, mais elle aussi. Un point partout.

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J'ai vite compris dans ce nouveau rêve qu'elle était toujours là. Le radar dans ma poche était clair. Mais cette fois, la situation était différente, et le soleil éblouissant était clair. Cette fois, j'étais le chasseur, et elle la proie. Mais pas seulement. Cette fois j'étais... deux.

Elle avait une apparence différente que la mienne, et un nom différent, même si familier. Tifani Stanley. Pour ma part, je portais mon véritable nom, pour la première fois, dans ce rêve. Elle et moi n'étions qu'une seule et même personne. Et c'était une expérience véritablement étrange. Elle était autonome, et pourtant, chacun de ses choix, chacun de ses mots, chacun de ses gestes m'étaient propre. Même sa manière de me regarder et de me sourire avait quelque chose de familier. C'était juste une évidence. J'étais elle. Elle était moi.

Je pouvais passer ma conscience d'un corps à l'autre sans difficulté, par ma simple volonté, mais je pouvais aussi me retrouver hors de mon corps, et me déplacer librement. C'est comme ça que j'ai découvert le manoir, à quelques kilomètres de la ville où je chassais. Un manoir luxueux, au milieu d'un grand domaine, où vivaient une poignée d'adultes, une cinquantaine d'enfants, et une bonne vingtaine de domestiques et encadrants. Je leur ai rendu plus régulièrement visite que je l'aurais dû, mais j'appréciais tellement ces pauses, et pour cause. Chacun d'entre eux était capable de sentir ma présence, et était toujours ravi de me voir. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais chez moi, tout simplement.

Ce manoir n'était pas qu'un simple manoir. Il avait été fondé par quelques adultes dotés de capacités surnaturelles. Tout le personnel était également au minimum sensible au surnaturel, mais parfois doté de capacités surnaturelles assez impressionnantes elles aussi. Mais les enfants n'étaient pas en reste. Ils étaient tous la réincarnation de grandes figures ou créatures surnaturelles, et ici pour apprendre à maîtriser leur potentiel à l'abri du monde réel.

J'étais toujours la bienvenue ici, depuis si longtemps que j'avais le sentiment que cela avait toujours été le cas. La joie des enfants quand je passais leur rendre visite était juste adorable. Ils se bousculaient presque pour me montrer leurs nouvelles capacités, ou leurs dessins, ou parfois les deux à la fois. Mais même le personnel était assez content de me voir interagir avec les enfants, et tous discutaient volontiers avec moi. La solitude de vivre reclus dans le manoir la majorité du temps, ou juste mon comportement serviable et sympathique ? Allez savoir, dans tous les cas, ici... j'étais chez moi.

Mais ce n'était pas le cas ailleurs. La créature faisait des ravages ici aussi. Le manoir était à l'abri heureusement, mais mon école était devenue rapidement la cible préférée de la créature. J'avais beau essayer de les sauver, j'arrivais toujours trop tard. Elle était rusée, et s'assurait de me faire croire qu'elle ciblait telle personne, avant de changer de cible au dernier moment, et de la massacrer au détour d'un bâtiment ou d'une ruelle. Le temps que je la poursuive, ses griffes acérées avaient déjà ôté toute vie de ses victimes. L'état était assez horrible à voir, mais ce n'était ni le premier, ni le dernier, et je tâchais de la blesser avant qu'elle n'aie le temps de s'échapper, histoire de pouvoir la traquer et l'achever. Mais elle était très douée pour disparaître, et je n'arrivais à retrouver sa trace qu'une fois qu'elle recommençait à chasser.

Mais très vite, cela s'est retourné contre moi. Je me retrouvais toujours la dernière personne à avoir été vue avec les victimes, ou la seule personne à avoir été vue sur les lieux du crime. Et très vite, les rumeurs ont commencé à s'élever. J'étais l'assassin. J'ai ignoré ou démenti les rumeurs autant que je le pouvais, sans pouvoir dire que je chassais une créature millénaire, sous peine de passer pour une folle. Mais très vite, c'était devenu plus qu'une rumeur, et une enquête a été levée. Jusqu'au jour où j'ai craqué.

Alors que je m'asseyais sous les regards lourds de sens pour une nouvelle heure de cours, le professeur m'avait fixée, avant de me demander ce que je faisais ici. Je n'ai pas répondu, me contentant de le regarder. Il a paru gêné, puis a continué. "Vous ne devriez peut-être pas venir en cours, alors que vous êtes coupable de...". Il s'est interrompu, mais mon regard s'est durci. Alors, lui aussi. Je me suis levée lentement, et j'ai esquissé un sourire faux.

"Parce que je suis coupable de ? Allez-y, finissez votre phrase ! Coupable du meurtre de mes trois camarades? C'est ce que vous pensez, pas vrai ?"

J'ai vu un peu de regret et de peur dans ses yeux, mais ma colère était toujours noire et glaciale, et je me suis contentée de souffler "vous savez quoi, j'en ai marre", avant de sortir de la pièce avant que qui que ce soit n'ait le temps de me retenir. Je suis partie en ville, je voulais juste marcher, vite, et le plus loin possible de cette salle de cours. Mais très vite, j'ai compris que c'était une erreur qui risquait de m'être fatale.

Je m'étais assise à un banc pour essayer de me calmer, puis j'ai entendu deux hommes discuter un peu à côté. Ils parlaient de cette fameuse fille, accusée du meurtre de trois de ses camarades de classe. Ils étaient persuadés qu'elle était coupable, et laissaient entendre que s'ils lui tombaient dessus, ils n'hésiteraient pas à lui faire subir le même traitement. Je suis partie, un peu vite, mais petit à petit, tout autour de moi est devenu beaucoup plus oppressant. Le même sujet de conversation, partout. Tous étaient persuadés que j'étais coupable, et que je méritais les pires traitements qu'il soit. Puis quelqu'un m'a reconnue, et j'ai senti mon sang se glacer, et la panique m'envahir.

Je ne savais pas comment je m'étais retrouvée là. En fuyant et cherchant à me mettre hors d'atteinte de la foule, je suis grimpée sur un toit, et pas n'importe lequel. Celui d'une église. Et je me retrouvais accrochée à son aiguille, les larmes aux yeux, terrifiée, à regarder la foule amassée en bas. Certains tentaient de calmer le jeu en rappelant que je n'étais "qu'une enfant", mais le reste était incontrôlable, et hurlait contre moi. Les mots qui revenaient le plus souvent étaient tuer, écorcher et défoncer. Et j'étais là-haut, impuissante, avec un vertige monstrueux, tout simplement tétanisée.

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C'est dans ces moments là qu'on se retrouve contente d'avoir plusieurs corps. En projetant ma conscience dans Tifani, j'ai pu demander l'aide du manoir, qui était beaucoup plus influent que je ne le pensais, pour avoir sauvé la ville par le passé. Ils ont envoyé un hélicoptère pour me décrocher de là, et m'ont totalement blanchie. A un prix : mon identité, et mes capacités ont été dévoilées au public pour les persuader de mon innocence. Et dès lors, j'ai commencé à travailler pour eux. Enfin, devrais-je dire, "nous".

C'était une expérience très particulière de travailler avec soi-même, surtout quand les deux corps peuvent parler indépendamment l'un de l'autre. J'ai réussi à m'exaspérer moi-même à force de me donner des ordres, à me faire rire de mes blagues décalées ou auto-dégradantes, mais surtout, la chasse à deux était quelque chose... d'incroyable. Etant donné que les deux corps avaient la capacité physique d'un insecte (certaine force, capacité de faire des sauts plus importants, et d'escalader facilement) sans que ce soit physiquement visible, la traque en ville était assez passionnante. De nuit, pouvoir sauter de toit en toit, se coordonnant pour coincer et attaquer une ombre, était juste palpitant. Surtout quand dans les moments d'action il était possible de changer de corps pour pouvoir perturber l'adversaire.


Mais j'avais beau réussir à blesser plus d'une fois la créature, je n'ai jamais vraiment réussi à la tuer. Mais au moins, elle n'a plus tué qui que ce soit d'autre. Et tôt ou tard, je savais qu'elle commettrait une erreur, une seule, qui la conduirait à sa perte. Et ce jour-là, elle ferait face à son pire cauchemar. Tout comme elle a été le mien pendant si longtemps.

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