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Encre Nocturne   

A.L.I.V.E. - Chapitre 1 [TP]

Tifani | Publié ven 8 Déc 2017 - 0:06

I - Prendre ses marques et le château

 

-       Dites, c'est mon premier jour ici. A quoi on reconnait un bon joueur, que je me fasse pas descendre?

Un soupir. On sent tout de suite que cette fille est une débutante. Même si elle l'a clairement dit, ça se voit. Pas vraiment à son apparence, plus à sa question. On dirait qu'elle croit qu'il y a une unique réponse. Mais cette question est beaucoup plus compliquée qu'elle n'y parait.

-        C'est très simple...

Je le coupe d'un nouveau soupir. Ils ont décidé de mettre tous les débutants dans mon équipe, ou quoi?

-        Et toi, la naine, t'as fini de soupirer? On dirait que tu te fais chier, c'est saoulant à la fin.

Et il se demande pourquoi je soupire? Il suffit de voir l'étendue de leur stupidité pour comprendre que je désespère juste de remporter cette partie en équipe. Je devrais savoir que les compétitions en alliances, c'est pas pour moi. Mais bon, je n'ai pas trop le choix. Je me débrouillerai sans eux de toute manière. J'esquisse un sourire en voyant les autres fusiller le donneur de leçons du regard.

-        Calme toi, Rack-le-boss, on est en équipe, je te rappelle, on doit être soudés!

Oh. Mon. Dieu. Ca c'est le pompon! Je comprends mieux à qui j'ai affaire, tout de suite. Rien que le nom en dit long sur la personnalité de la brute que j'ai en face de moi. Même si bon, il faut reconnaître que son avatar aux muscles gonflés comme un chien ballon et la grosse épée qu'il a dans le dos étaient d'assez bons indices pour comprendre que j'avais affaire à une grosse brute sans cervelle, aussi appelé "bourrin". Je frappe d'abord, je réfléchis après, une fois que j'ai une flèche plantée dans la tête et que je commence à me faire éliminer du jeu. Enfin... J'en ai assez d'attendre passivement qu'ils se décident à dire quelque chose de sensé.

-        Dites, on est dans quel mode? Que je sache un peu à quoi m'attendre.

-        Oh mais c'est pas vrai, on se coltine deux boulets! Je vous avais dit qu'on aurait pas dû laisser deux places libres dans notre équipe, on y serait tout aussi bien arrivés à 18!

Qu'est-ce que c'est pertinent, Racky... Je me dis surtout que je devrais un peu plus soigneusement choisir les parties que je rejoins. Si j'avais vu son nom sur la liste des joueurs de l'équipe, j'aurais certainement passé mon chemin, et je me serais épargné tout ce cinéma...

-        Nan, mais c'est pas grave. Après tout ça changera pas grand chose...

Apparemment, ils ne sont pas tous des abrutis, dans cette équipe. Le grand typé japonais qui l'a interrompu avant a l'air d'avoir un peu plus de jugeote que l'homme ballon. C'est mieux que rien, je suppose?

-        ... et puis on peut toujours s'en servir comme appât!

... Je retire TOUT ce que je viens de dire en faveur de cet abruti fini. Nan mais il trouve que j'ai une tête d'appât?! Appât toi-même, va! Et puis cette fille est peut-être une débutante, mais elle a l'air au moins déjà plus intelligente et désireuse de faire de son mieux que la horde entière de gorille que j'ai en face de moi! On dirait une armée de l'époque romaine, avec toutes ces armures clinquantes et ces énormes épées ridiculement grandes. Le temps qu'ils arrivent à la brandir, n'importe qui aurait le temps de réduire leur groupe à l'état de poussière. Tiens, d'ailleurs cette fille a pas l'air de beaucoup aimer non plus d'être vouée à devenir une distraction pour les ennemis.

-        Je peux me battre, hein! C'est pas parce que je suis une débutante que je sais pas me battre! J'ai déjà joué à d'autres jeux de combat! Et puis j'ai passé près d'une heure à choisir mes équipements!

La dernière phrase était de trop. C'est ridicule. Enfin, je veux dire, passer une heure à choisir une arme dont on aura peut-être même pas le temps de se servir? Personnellement, je trouve que ça rajoute aussi au challenge de laisser le programme choisir pour moi, en cochant la petite case "équipement aléatoire" avant de me lancer dans le jeu. Et puis c'est une énorme perte de temps... Enfin, une heure...

-        Ca change rien, tu connais pas les règles. Et puis t'as rejoint notre équipe alors tu te plies à nos règles. Sinon on t'élimine direct.

On sent à quel point ils sont humbles. Bon, je vais quand même pas le laisser menacer cette pauvre fille comme ça. C'est pas mon genre. Même si je dois avouer que j'ai dû me retenir de rire quand j'ai vu son visage passer du pourpre au blanc.

-        Ca vous avancerait à rien de l'éliminer, c'est stupide. Et je peux savoir au moins à quel genre de partie en groupe on participe, et qui on a en face? Plutôt que de perdre du temps à se taper dessus les uns les autres pour un rien...

-        Ah oui, je t'avais oublié, toi, le boulet n°2.

Ah ah ah. Lui, il m'appelle encore une fois comme ça et je lui lance ma dague entre les deux yeux. Si j'en ai une...

-        On est dans une prise de fort. Je vous jure que si vous nous la faites rater, on vous poursuivra dans toutes les parties où on vous croisera pour vous descendre!

Oh comme j'ai peur...! Par contre la fille à côté de moi tremble presque de peur, elle. La perspective de se faire poursuivre de la sorte par ces 18 grosses brutes peut faire peur. Sauf quand on sait que leurs épées sont de très bas niveau et donc que c'est juste des grosses têtes vides, comme j'appelle les joueurs stupides qui se prennent pour des dieux comme eux.

-        Les cons de l'équipe d'en face nous ont foutu une raclée la dernière fois, et on va le leur faire payer! Si vous vous mettez en travers de notre chemin, on vous fera subir le même sort qu'à eux!

-        Moi ce que je comprends pas, c'est qu'on a eu beau élaborer des centaines de stratégies, on a jamais réussi à les battre.

Je hausse un sourcil, amusée. Nan, mais c'est bizarre, mais ça ne m'étonne pas du tout. S'acharner à prendre un ridicule petit fort sans y arriver, ça colle bien à leur profil. Ce qui me surprend plus, par contre, c'est que le japonais ose parler de stratégie. Enfin je ne devrais pas les juger comme ça, qui sait, peut-être qu'il y a un stratège génial et silencieux parmi cette meute de brutes exclusivement masculine. Ouais, nan. Je crois pas aux miracles.

-        Et c'est quoi votre stratégie, cette fois? Enfin, vous en avez une, non?

-        On défonce la porte principale, pendant que les appâts attirent l'attention des sentinelles. Clair, simple, concis.

Ouah, Racky remonte dans mon estime. Ca, c'est du vocabulaire. Il connaît même concis? Ce n'est peut-être pas un adolescent boutonneux, en fait. Si ça se trouve, c'est un adulte accro aux jeux vidéos. Ou alors il s'est juste fait assez réprimandé par ses profs pour que ça le marque. C'est plus probable. Dans tous les cas, il reste hors de question que je joue les appâts.

-        On va les descendre!

Oh... Voilà que gorille n°3 se réveille et brandit son épée. C'est le signal de l'attaque? Nan parce que si c'est ça c'est ridicule. Il est tellement balourd qu'il vient de s'assommer à moitié avec. Et un camarade de moins! Ah, c'est trop beau, je pleure de rire. Ils n'ont pas l'air d'apprécier, mais bon, je m'en fiche. Je ne peux pas me retenir de rire, là, c'est le summum! Finalement cette partie est plus amusante que je le pensais.

-        T'as un problème, boulet n°2? Tu te fous de moi, c'est ça? Tu vas voir ce que tu vas prendre!

Beuah. Merci pour les postillons, mon grand. Tu es bien gentil, mais ton visage en gros plan comme ça, c'est loin d'être un cadeau. Bon. Je me calme. Je ne le tape pas. Je ne l'envoie pas dans le décor. Calme. Bon, j'en fais quoi de ce gros lourdaud? Ca c'est une bonne question. Une petite leçon d'humilité, ça peut être sympa. Je n'ai aucune idée de ce que j'ai dans mon sac d'équipement, mais je ne vais certainement pas gaspiller mon énergie pour lui.

-        Ok. Je crois que tu devrais apprendre que l'avatar d'une personne ne dit rien sur son niveau et sa force. Je suis certainement bien plus forte que Racky le gros ballon, même si je ressemble à une brindille. Alors maintenant je te laisse le choix. Soit tu recules, soit je t'envoie rejoindre la liste des victimes du jeu.

Oh, on dirait qu'il est pas si stupide que ça. On voit presque les rouages tourner à travers son regard vide. Il est raisonnable, il comprend enfin à qui il a affaire, et il se recule prudemment. Par contre, Racky a pas l'air d'apprécier de se faire comparer à un ballon. Gros, qui plus est. Enfin, son orgueil blessé n'est pas ma priorité.

-        Tu te prends pour qui, la naine?! C'est toi qui va rejoindre la liste des victimes!

Oh... Il veut sa leçon? Et il vient la chercher comme un grand garçon, en plus. Bon, je vais lui faire le plaisir de me fatiguer un tout petit peu pour lui. Il fonce droit sur moi. Je me décale juste sur le côté au dernier moment, et je le frappe de ma paume ouverte à la jambe. Et hop! Une perte d'équilibre, et une baleine échouée dans la poussière. Bon, c'est pas que je m'ennuie, mais ça commence à chauffer pour moi. J'ai pas spécialement envie de me faire désintégrer par ma propre équipe.

-        Je vous laisse vous débrouiller pour le massacre, je reviens ramasser les morceaux après, promis. Amusez vous bien, les fillettes!

Ah ah ah. Le clin d'oeil, ils ont pas aimé, et le fait que je les compare à des petites filles, encore moins. Il est temps pour moi de tirer ma révérence. Je profite du fait qu'on soit apparus dans la forêt pour les distancer en moins de deux et disparaître derrière un arbre. En fait, j'y suis juste montée en un instant, mais pour eux, c'est comme si je m'étais tout bonnement téléportée. Ils renoncent. Quels abrutis. Dans une forêt, ils devraient savoir qu'on doit avant tout faire attention à ce qu'il y a au dessus. M'enfin, je ne m'attendais pas non plus à ce qu'ils me repèrent. Ils vont mener leur petit plan voué à l'échec. Et j'ai tout mon temps pour me préparer. Avant toute chose, il serait temps de voir à quel équipement j'ai eu droit. Oh... Là, j'ai une bonne raison de sourire. Je vais bien m'amuser, moi...

 

*       *       *       *       *       *       *       *

 

-        Ball- je veux dire Rack... On va quand même pas entrer dans la ville comme ça, si? Les figurants sont censés être du côté de l'équipe adverse, et ils vont immédiatement les prévenir qu'on est là quand ils nous verront.

-        Je croyais que tu savais pas jouer?

La jeune fille serra les poings pour se retenir d'en coller une à la brute qui la jaugeait, mais continua de marcher aux côtés du groupe sans broncher, bien qu'un peu plus raide. Ca faisait bien 5 minutes qu'ils marchaient sans réel but. Enfin si. Ils se rendaient au château qui se trouvait au centre de la ville médiévale. Tu parles d'un but. Il se voyait de loin, et elle commençait à comprendre pourquoi cette autre fille s'était enfuie. Ce truc était gigantesque, et tout bonnement imprenable. Ou du moins pas sans une bonne stratégie. Et ces types avaient l'air soit de ne pas le savoir, soit de l'ignorer en se croyant trop forts pour que ce soit un obstacle.

-        Pour info, je SAIS jouer. Je n'ai juste jamais joué sur cette version.

-        Ah merde, on se tape une vieille! C'est une de l'ancienne version! Vous vous souvenez, les gars? C'est le truc où on avait pas encore les casques d'intégration. Un vrai dinosaure, ce jeu! T'imagines, ils jouaient avec une souris et les touches du clavier!

-        Oh purée... Mais ils sont pas déjà morts ceux de cette génération?

-        Mais ils le font exprès...? Hé oh, je suis là, donc vivante, donc ta question est stupide.

-        Oh, calme toi, mamie! C'pas parce que t'es une vieille que je vais pas te virer si tu nous fais chier!

-        ... Pourquoi j'ai écouté mes collègues, moi?

Elle laissa échapper un gros soupir, puis les laissa ricaner dans leur coin en essayant d'imaginer à quoi elle pouvait bien ressembler physiquement, en réalité. Pour l'instant, la représentation qui avait le plus de voix positives était celle de la folle en déambulateur qui ne se souvenait pas d'où elle habitait. S'ils savaient à quel point ils étaient loin de la réalité. Ces types étaient clairement des gamins. Après tout, ce n'était pas si vieux que ça, 25 ans. Elle avait bien 15 ans quand elle s'était mise pour la première fois à ce jeu. Ok, ça faisait longtemps, mais quand même! Pour aller jusqu'à l'imaginer comme une septuagénaire sénile... Pour eux, l'ancienne version était juste vieille, donc les gens qui y avaient joué étaient vieux. Ils n'allaient pas plus loin dans leur analyse. Enfin... Ca lui rappelait tellement de bons souvenirs. Il ne fallait pas qu'elle se laisse décourager par une bande d'abrutis. D'autant que ce nouveau système était vraiment formidable. Elle serra et desserra le poing avec un léger sourire, ravie de sentir ses muscles se tendre et ses doigts contre sa paume comme si c'était réel. Ils avaient vraiment fait du bon boulot. Le travail finissait toujours par payer, quand on s'obstine un peu, elle l'avait toujours dit. L'immersion était parfaite cette fois, et totale. Pari réussi, pour cette nouvelle version. Elle accrocha soigneusement en marchant son bouclier à son bras, en appréciant les détails et le poids de l'objet, avant de s'arrêter quelques secondes le temps de mettre son plastron par dessus son t-shirt. Elle prendrait le premier drap qu'elle trouverait pour s'envelopper dedans et cacher qu'elle n'était pas figurante. Se promener en armure dans la ville était le meilleur moyen de se faire repérer. De toute évidence, à part elle et cette autre fille, personne dans leur équipe ne savait jouer intelligemment. Donc, au fond, elles étaient deux contre une vingtaine de guerriers dont elles ne connaissaient pas le niveau. Formidable. Enfin ça, c'était à condition que la "naine" n'ait pas abandonné la partie. Mais quelque chose lui disait que non. Si ça avait été le cas un message audio aurait retenti dans la tête de chaque joueur pour les en informer... Cette fille l'intriguait au plus haut point.

Il existait des types de personnages. Un classement avait été établi pour les trier en fonction de leur personnalité et de leur comportement. Dans l'échelle, des plus faibles et détestés aux plus redoutés et admirés, venaient d'abord les bourrins. Les brutes de son groupe étaient de toute évidence des bourrins de faible catégorie, plus communément appelés boulets. Autrement dit des joueurs sans cervelle qui n'usaient que de la force à l'état brute, et sans la moindre technique. Donc tout simplement inoffensifs et ridicules. Après, il existait aussi des bourrins de haute catégorie, qui à force d'acquérir de l'expérience, étaient plus forts, donc plus redoutables, mais ils restaient un type peu dangereux. Voués à l'extinction, comme les dodos. De toute manière, ils ne pouvaient rien espérer d'un jeu aussi stratégique que Virtual Era. Alors à moins d'être acharnés, ils finissaient souvent par aller voir ailleurs. Ou alors on les retrouvait en tant que pions dans le mode "chess army". Il existait ensuite les marchands, qui étaient évidemment spécialisés dans le mode "communautaire", ou plus précisément la partie constante du jeu, un monde virtuel classique régulé par des modérateurs qui s'assuraient de faire respecter la loi et que personne ne soit maltraité. Ils jouaient un rôle clé dans ce monde, mais avaient plutôt mauvaise réputation, à cause du nombre croissant d'escrocs. Mais ils restaient indispensables à ce système. Les artisans et les paysans étaient eux aussi réduits à un groupe, mais légèrement mieux vus que les marchands, étant donné qu'ils avaient moins de chances d'être, ou tout simplement de pouvoir être malhonnête. Dans tous les cas, vu la technique et l'aisance avec laquelle cette fille avait évité le coup, elle ne pouvait pas faire partie de ces deux groupes. Elle faisait partie d'un type de combattants. Mais tant qu'elle ne l'aurait pas vue combattre, pas moyen de savoir s'il s'agissait d'une stratège, d'un chevalier, d'un fourbe, etc... Il ne risquait plus qu'à espérer qu'elle en aurait l'occasion. Parce que dans un groupe pareil, elle risquait de vite se faire éliminer, surtout si ses "alliés" la considéraient comme une menace pour leur groupe...

... Groupe qui l'avait apparemment abandonnée. Ils ne l'avaient pas attendue pour rentrer dans la ville, de toute évidence, vu qu'elle se retrouvait tout à coup seule au beau milieu de nulle part. Elle avait été tellement plongée dans ses pensées pendant qu'elle mettait son équipement qu'elle n'avait pas remarqué qu'ils ne l'avaient pas attendue. Elle soupira, avant de se diriger vers la ville médiévale qui paraissait plus grande et plus impressionnante au fur et à mesure qu'elle avançait. Finalement, la discrétion n'allait plus servir à grand chose, vu que cette bande d'imbéciles venait de signaler leur présence en rentrant dans la ville en armures aussi imposantes qu'inutiles. En tout cas, c'était vraiment réaliste. Les bâtiments, le bruit de ses pas sur l'herbe puis les pavés de la ville... Ce qu'elle n'aimait pas du tout, c'était ce silence. Les habitants avaient déserté cette zone après le passage des guerriers. Ca voulait dire que les figurants avaient avertis leurs ennemis de leur présence. Et à sa connaissance, il n'était pas précisé dans les règles que leurs adversaires ne pouvaient pas sortir du fort. Elle était en territoire ennemi, seule, et ça ne lui disait rien qui vaille. Ses doigts se resserrèrent un peu sur la garde de son épée, tandis qu'elle avançait en scrutant prudemment les environs. Ce qu'elle n'avait pas pensé à surveiller, en revanche, c'était les toits. Alors si elle ne remarqua pas les deux guerriers ennemis qui s'y étaient perchés, eux l'avaient bien vue. Ils esquissèrent un sourire, et le premier tendit la corde de son arc pour viser la jeune femme, tandis que le deuxième sortait son épée et se laissait tomber du toit, juste derrière elle. Il n'avait rien à craindre, elle n'avait pas sorti son arme, encore, et en cas de problème, son ami assurait ses arrières. C'était presque trop facile. Son sourire s'élargit lorsqu'elle s'arrêta, probablement perdue. Il leva son arme au dessus de sa tête, et après quelques secondes, l'abattit de toutes ses forces.

 

*       *       *       *       *       *       *       *

 

Si il y a bien un équipement que j'adore, c'est la paire de bottes que je viens d'enfiler. La découvrir dans mon sac d'équipement a été encore mieux que quand j'étais enfant et que je déballais mes cadeaux de Noël pour découvrir que mes parents m'avaient acheté LE jouet dont je rêvais. La même excitation, la même joie en reconnaissant ces petites merveilles, en mieux, parce que c'est comme redécouvrir de vieilles amies. Ces bottes sont un peu mon porte bonheur. Je n'ai jamais perdu avec. Et pour cause. Il ne faut pas sous estimer ces bottes usées en cuir noir, parce qu'elles sont de très haut niveau, et leur pouvoir est à la hauteur.

Je cours à vive allure, bondissant de toit en toits à une vitesse ahurissante. Je suis devenue une professionnelle dans ce domaine, à force, et quand bien même quelqu'un m'aurait entraperçue, personne n'aurait été à la hauteur pour me poursuivre et me rattraper. En plus, les toits sont glissants, et même moi, en temps normal, je ne me risque pas à sauter d'un toit à l'autre comme ça. Il y a quasiment 99% de chances de glisser, à moins d'être vraiment très doué pour ça. Alors quand je vois une silhouette au loin bondir d'un toit à l'autre et continuer sa route comme si de rien n'était, je ralentis progressivement l'allure, interloquée. Cette fille... Ce n'est pas la débutante de tout à l'heure? Mais comment fait-elle ça? Un autre joueur tente de la poursuivre, et me prouve que non ce n'est pas que les toits sont moins glissants là bas, lorsqu'il se mange le toit sur lequel il vient d'atterrir. Ow, ça doit faire mal, ça... Vu le message sonore que j'entends, en effet, en tombant du toit, il est "mort", et s'est fait éliminer.

Je le répète tout le temps, à moins d'être équipé pour, il ne faut pas oublier qu'on n'est pas invincible... Trop d'excellents joueurs ont perdu bêtement des parties parce qu'ils ont oublié cette règle fondamentale. Alors c'est bien beau de jouer les torches humaines ou de vouloir faire le grand saut, mais bon, très peu pour moi, parce que c'est aussi spectaculaire que suicidaire. Bon, maintenant que je suis plus proche, je comprends mieux où elle veut en venir. C'est risqué, ce qu'elle fait. C'est même plus que suicidaire, là... Il n'est pas recommandé de foncer sur un archer qui vous tire dessus, surtout si vous n'avez pas de quoi vous protéger, comme un bouclier, par exemple. Son petit plastron ne l'empêchera pas de se faire éliminer si elle se prend un projectile. Pourtant, petit à petit, elle se rapproche, cette fille... Et l'archer a l'air de s'en être rendu compte, parce qu'il essaye de reculer. Mais au fond, il est piégé sur son toit... Intéressant. En fait, cette fille est vraiment douée. Parce que maintenant je comprends mieux pourquoi elle ne s'est pas faite toucher. A chaque fois que ce type tend son arc, elle sort son épée pour détruire la flèche au vol, tout en courant sur ces toits... C'est juste inouï, je n'ai jamais vu une chose pareille. Et voilà, elle l'a rejoint sur le toit. Le pauvre, il a tellement peur qu'il essaie de fuir en rampant. Cible facile pour elle qui a dévié ses flèches avec autant de facilité... Et hop, un ennemi de moins.

Mais quelque chose cloche. Elle ne l'a pas perçu, trop occupée à s'assurer que son adversaire est bien "mort". Mais je sais qu'une tuile ne tombe jamais toute seule. Et ce très léger décalage dans le décor... Deux? Trois? Bon, on verra bien. Je prends un peu d'élan, et un petit clic se fait entendre, alors que le second pouvoir de mes bottes s'active. Ce coup de pied là, ils ne le verront pas venir... Mais si je ne leur laisse aucune chance de l'esquiver, ce n'est pas drôle. Alors quand je suis à un toit d'eux, je crie un bon coup, autant pour leur donner la peur de leur vie, que pour avertir ma partenaire qu'elle a des assassins aux trousses. Et vlan, un assassin de moins! Il faut dire qu'un coup de pied à la vitesse du son, ça a de quoi désintégrer un joueur en moins de deux. Par contre, ce qui est moins marrant, c'est la réception. J'atterris en roulant sur le toit suivant, et à cause de l'élan, je finis accrochée de justesse à la gouttière de celui d'après. Oui, je me suis un peu pris le mur, et alors? Un autre avantage de ces bottes. Les dégâts de chute, elles ne connaissent pas! En fait, ces bottes annulent tous les effets "réalistes" de terrain. Terrain glissant, chute trop haute, sol instable... Avec je peux même courir sur l'eau. Et ça plus la vitesse supersonique ne sont que quelques uns de ses pouvoirs. A condition de les maîtriser un minimum, on est quasiment invincible avec. Oui, parce qu'il vaut mieux éviter de lancer la vitesse supersonique devant un ennemi qui brandit son épée devant lui. Je précise, hein, on ne sait jamais. Après avoir eu affaire à Racky et sa bande, je me dis que ce n'est peut-être pas évident pour tout le monde. Enfin bref. Je ne vais pas rester pendue pendant deux heures à cette gouttière. Le craquement que je viens d'entendre me le confirme. J'espère que la fille s'en sort sans moi, avant de chuter de plusieurs étages.

 

*       *       *       *       *       *       *       *

 

Si elle avait entendu le guerrier derrière elle? Bien sûr que oui. Enfin... presque. Disons que le petit miroir qu'elle avait discrètement accroché à sa main n'y était pas pour rien. La jeune femme n'avait pas passé 3 heures à choisir son équipement pour rien. Elle avait passé des heures à comparer les différents équipements, jusqu'à trouver ceux ayant les caractéristiques les plus proches de celui qu'elle avait sur l'ancienne version. Pourquoi? En un mot. Instinctif. Elle était connue sur l'ancienne version pour son équipement de très bas niveau, qu'elle n'avait jamais changé. Ca faisait partie de sa technique. Elle utilisait la totalité de son équipement au maximum de son potentiel, et même au delà, parce qu'elle le connaissait par coeur. Les heures d'acharnement avaient payé, et depuis longtemps. Avec cet équipement, elle était invincible. Alors quand il abattit lourdement son arme sur elle, elle était déjà hors de portée. Elle s'apprêtait à foncer sur lui pour riposter, quand elle vit la flèche se planter à l'endroit même où elle se trouvait il y a à peine quelques secondes. C'est alors qu'elle comprit. Il n'était pas tout seul. Son copain l'archer était bien à l'abri sur son toit, et allait lui mener la vie dure. Mais pour combien de temps? Un sourire mauvais se dessina sur son visage, et à leur grande surprise, elle tourna les talons, et s'enfuit en courant. Est-ce qu'elle fuyait vraiment? Non. Pas du tout. Elle fonçait droit vers un bâtiment encore en construction. Elle avait un plan. Mais même si elle s'attendait à ce qu'on la poursuive, elle ne pensait pas que le guerrier à l'épée serait aussi collant. Quelle plaie, celui là! Il avait failli l'atteindre à plusieurs reprises, alors qu'elle grimpait sur l'échafaudage... Et l'autre qui continuait à lui tirer dessus... Elle fut intensément soulagée lorsqu'elle se retrouva sur les toits. Là, ça allait aller mieux. Elle était chez elle, maintenant. Elle s'élança sans la moindre hésitation dans le vide,  pour atterrir sur le toit suivant, et ainsi de suite, se rapprochant dangereusement de l'archer, qui commençait à paniquer. Elle savait quelque part que l'autre finirait par s'éliminer tout seul s'il continuait, mais elle fut quand même ravie d'entendre le petit message annonçant sa mort. Maintenant, ils étaient seuls. Et rien ne pourrait sauver ce pauvre archer. Il faut dire, elle était habituée à ce genre d'exercices, il n'avait aucune chance. Elle savait exactement comment courir et sauter, où, et à quel instant, pour ne pas glisser. Elle connaissait par coeur le poids combiné de son corps et de son équipement. Elle ne pouvait tout simplement pas tomber. Et c'était sans le moindre effort, un léger sourire aux lèvres, qu'elle détruisait chacune de ses flèches en plein vol. Il était précis, mais elle plus encore. Elle atterrit sur le toit sans effort, et son ennemi eut tellement peur de se retrouver face à face avec elle qu'il en tomba à la renverse, et tenta de reculer en rampant. Sans la moindre pitié, elle fit tournoyer son épée, et l'abattit sur lui. Et voilà. Un adversaire de moins.

Un cri retentit, et elle se retourna d'un bloc, juste à temps pour voir une scène assez surréaliste. Cette silhouette familière, d'un coup de pied, venait de passer en travers de... rien à première vue. Mais les fragments qui reflétaient la lumière qui tombèrent à cet endroit même, et le message qui s'ensuivit étaient plus que clairs. La fille de tout à l'heure venait de désintégrer un ennemi. Et de se manger un mur...? Mais comment pouvait-elle ne pas être morte, à une vitesse pareille? Quand sa camarade disparut dans le vide, lâchement abandonnée par la gouttière à laquelle elle était accrochée, la jeune femme se souvint alors d'un détail. Ce type était un assassin, l'une des rares classes à pouvoir se rendre invisible de la sorte, pour éliminer les gens. Qui lui disait qu'il était venu seul? Un léger flottement dans l'air à quelques mètres d'elle le lui confirma, et elle sentit son coeur cesser de battre pendant quelques secondes. Là elle était vraiment mal. Cette classe, c'était sa faiblesse. Elle n'avait jamais réussi à les battre en combat loyal, vu qu'elle ne pouvait pas les voir... C'est ce pourquoi elle avait pris un équipement de plus. D'un coup sec, elle rangea son épée pour en sortir une épée similaire, mais dont la lame était d'un beau rouge sombre. Sans la moindre hésitation, rapide comme l'éclair, elle frappa là où le flottement s'était trouvé il y a quelques secondes. Comme elle l'espérait, son épée toucha quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Et il s'enflamma instantanément, en hurlant de frayeur. Avec un léger sourire, elle se mit à frapper dans le vide tout autour d'elle, et finit par en toucher un autre. Un craquement et un bon nombre de tuiles qui tombaient à la fois lui apprirent qu'un troisième venait de s'enfuir comme il pouvait... ou de tomber du toit, plus probablement. Peu importe, elle le retrouverait plus tard. Chaque chose en son temps, elle devait d'abord s'occuper de ses deux torches vivantes. D'abord tentée de les laisser dans cet état en songeant qu'ils finiraient par s'éliminer tous seuls en tombant ou en perdant toute leur vie à brûler, elle finit par avoir pitié d'eux et les acheva proprement en reprenant sa bonne vieille épée. Elle se souvint alors de l'existence de sa mystérieuse partenaire en entendant un cri de surprise étranglé quelques maisons plus loin, puis l'éternel message signalant la mort du dernier assassin. Mais le temps qu'elle se rende sur place, elle avait à nouveau disparu, de toute évidence. Décidément, elle avait la bougeotte celle là. Mais quelque part elle avait raison. Rester statique était la meilleure manière de se faire repérer, et donc éliminer.

Il était temps de se rendre à ce satané fort. Pas qu'il y ait une limite de temps, mais bon, il faudrait s'y rendre tôt ou tard de toute manière, histoire au moins de voir combien d'adversaires le gardaient. Et puis elle commençait à se demander où était passé le reste de son équipe. Elle était franchement surprise qu'ils ne se soient pas encore fait éliminer. Alors qu'elle se déplaçait discrètement de toits en toits en évitant les patrouilles des ennemis, elle comprit pourquoi ils avaient eux aussi disparu. Ils étaient tous solidement ligotés dans la cour du château. De toute évidence, la porte leur était grande ouverte, et ils s'étaient fait ridiculiser en tombant dans une embuscade. Levant les yeux au ciel, avec un soupir, elle descendit d'un toit plus bas que les autres, et s'approcha prudemment de l'entrée du château, collée aux murs. Un coup d'oeil l'assura que les gardes étaient trop occupés à scruter les ruelles à la recherche d'elle et de l'autre fille, qui avaient semé une belle pagaille dans leur petit règlement de compte, pour surveiller ses pauvres partenaires sans défense. Ils lui faisaient presque de la peine, les yeux baissés et l'air désemparé. C'est presque s'ils n'allaient pas se mettre à pleurer. C'était vraiment des gamins, et même si c'était des sales gosses, ils ne méritaient pas ça. Le peu de compassion qu'elle avait pour eux disparut quand ils faillirent la faire repérer en l'apercevant, et qu'elle dut presque sortir de sa cachette, à gesticuler pour les faire taire. Un peu renfrognée, elle attendit que les gardes se désintéressent à nouveau de leurs prisonniers, puis elle s'approcha rapidement d'eux.

-        Je vous préviens tout de suite, le premier qui parle autrement qu'en chuchotant, je lui tranche la langue, compris?

Les hochements de tête un peu effrayés la firent sourire d'un air un peu satisfait, et tout en coupant leurs liens, elle murmura à nouveau:

-        Je veux pas savoir comment vous vous êtes retrouvés ici, je m'en fiche. Vous savez combien ils sont?

-        Beaucoup trop! On arrivera jamais à gagner!

-        Ta gueule toi, écoute la, plutôt que de pleurnicher! Elle est bien plus forte que nous tous réunis, on a une chance!

Elle s'interrompit quelques secondes, jetant un regard étonné à Racky. Celui-ci baissa les yeux d'un air gêné, ce qui acheva de la surprendre, mais elle se remit à couper les liens en essayant de cacher le sourire qui tentait de s'afficher sur son visage.

-        Merci. Pour le moment restez immobile pour éviter qu'on me remarque derrière vous.

-        Tu as un plan?

-        Pas pour le moment, j'aurais besoin de savoir où sont les 14 ennemis qu'on a pas encore éliminés pour ça.

En voyant le regard mal à l'aise que s'échangeaient les guerriers, elle comprit que quelque chose clochait, et elle s'interrompit, fixant Racky, puisqu'il était visiblement le chef du groupe. Au bout d'un moment, il finit par répondre à sa question sous entendue.

-        A propos de ça... Il y a un problème. Ils sont beaucoup plus de 14, c'est pas normal, pour ça qu'on s'est fait avoir.

Passant sur le "c'est pour ça qu'on s'est fait avoir", en songeant que contre 14 de ces bons guerriers ou 20, ils se seraient fait avoir de toute manière, elle se figea. C'était impossible, et pourtant elle avait bien remarqué qu'il y avait beaucoup de patrouilles et de garde. Beaucoup trop. Et les figurants qui manquaient tous à l'appel... La vérité lui apparut tout à coup, froide et cruelle. Ils avaient profité du fait que les figurants puissent eux aussi choisir leur équipement pour tous les enrôler comme soldats! Et il pouvait y avoir jusqu'à 50 figurants... Ils étaient terriblement mal, surtout maintenant qu'ils étaient au cœur de leur base... En entendant un hoquet de terreur, elle se retourna pour voir la vingtaine de guerriers qui leur faisait face dans la cour, un sourire mesquin aux lèvres. Effectivement. Ils étaient plus que mal là, ils étaient morts.

 

*       *       *       *       *       *       *       *

 

Décidément, heureusement que j'ai toujours ces bottes aux pieds. J'ai beau être plus prudente que bon nombre de joueurs, je finis toujours par me crasher ou faire deux trois chutes mortelles par-ci par-là. Enfin, je note au moins que je ne suis pas la seule quand je vois une pluie de tuiles un peu plus loin. Un des assassins que je n'ai pas eu l'occasion de désintégrer. Il ne m'a pas vue, et il est bien amoché le pauvre, vu ses grognements. Mais moi aussi j'ai les capacités des assassins, et je me faufile derrière lui sans même qu'il ne s'en rende compte, avant de lui planter ma dague dans le dos. Mon inventaire automatique doit connaitre mes sales habitudes, puisque j'en ai quasiment toujours dans mes parties. Enfin, j'ai intérêt à filer, parce que son cri n'est pas passé inaperçu, vu que j'entends deux gardes derrière moi. Il faut bien qu'une de nous deux finisse cette partie. Et même s'il faut reconnaître que si cette gamine est douée et surprenante, je doute qu'elle soit capable de faire son petit tour pour les 14 guerriers restants. Il me faut un peu de temps pour semer mes poursuivants, puisqu'à chaque poursuivant perdu j'en regagne deux, à courir un peu trop vite. Oui, il faut dire que vu que je ne peux pas tourner à angle droit, je ne peux pas trop éviter les autres patrouilles qui croisent ma route, juste esquiver leurs coups et les entraîner eux aussi à ma suite. Mais ils poussent comme des champignons, c'est pas possible, quand même! Ou alors tous les gardes du fort se sont donnés le mot pour me courser? Nan, c'est pas possible, ils prendraient pas le risque, pas sans avoir éliminé Racky et ses petits copains d'abord. Il faut que je vérifie ça par moi même.

Je finis par les attirer vers l'extérieur de la ville, puis en activant le pouvoir de mes bottes, je les distance avant de retourner dans la ville en sautant par dessus un mur, les perdant dans le labyrinthe de rues. Maintenant, direction ce fameux fort. Je tourne autour un moment, cherchant un endroit sur la muraille où je pourrais monter sans me faire repérer par des gardes, en vain. Il y a clairement un problème, ils sont nombreux, même là! Je peste intérieurement, cherchant à comprendre comment c'est possible, quand ils se concertent du regard, et que bon nombre d'entre eux descendent à l'intérieur. De toute évidence, ils ont repéré quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Enfin, ce n'est pas mon problème, il faut juste que je trouve cette satanée sphère et que je l'explose. Et vu le nombre de gardes dans le château, c'est là qu'elle se trouve. Logique, mais d'un tel manque d'originalité. Certes, c'est l'endroit le plus facile à défendre, mais il est tellement plus amusant de la cacher ailleurs dans le gigantesque décor pour tourner ses adversaires en bourrique! Enfin, on va pas se plaindre, déjà qu'ils rendent la tâche difficile en trichant allègrement. Parce que je ne vois pas d'autre possibilité. Ils doivent avoir trouvé une faille quelconque et l'exploiter pour avoir autant de soldats dans leur camp. Mais ça non plus ce n'est pas mon problème, pas comme si j'y peux grand chose. Je m'élance pour monter sur la muraille, et profitant qu'ils soient trop occupés à encercler la gamine et la bande de brutes que j'ai comme alliés, je me mets à l'abri des regards, scrutant la cour du fort, à la recherche d'un signe particulier. Ah, évidemment. La sphère a été placée au cœur du bâtiment, probablement dans les sous sols. Je ne peux pas prendre le risque de foncer dans le tas et de me retrouver prise au piège à quelques mètres de son objectif. Mais je n'en aurai pas besoin... Laissant mes pauvres alliés se charger de distraire le tas de gardes en bas et un sourire aux lèvres, je mets mon anneau et disparais comme si je n'avais jamais été là.

 

*       *       *       *       *       *       *       *

 

Alors que les gardes se déployaient pour les encercler, et que ses camarades s'empressaient de libérer les quelques brutes qui étaient encore prisonnières de leurs liens, la jeune fille réfléchissait à vive allure, cherchant désespérément une échappatoire. Cette fois-ci, elle le devinait à leurs sourires, ils ne se contenteraient pas de les faire prisonniers. Ils comptaient les éliminer, et si elle pouvait certainement battre chacun d'entre eux en combat singulier, à 30 contre un, ce n'était pas la même histoire. Et même sans les avoir vu se battre, elle doutait que ses partenaires lui soient d'une grande aide. Il ne lui restait plus qu'une seule option. Le chantage. Serrant les dents, elle s'avança pour leur faire face, et les toisa.

-        Je parie que plus de la moitié d'entre vous sont des figurants. C'est interdit, vous trichez!

L'un d'entre eux ricana, et les autres suivirent rapidement. De toute évidence, voir une gamine les affronter et leur rappeler les règles était devenu la blague du siècle. La jeune fille se renfrogna, et les fusilla du regard.

-        Et alors? Tu vas faire quoi, fillette?

-        Hé, un peu de respect, c'est une vieille d'abord!

Les rires redoublèrent devant l'intervention d'un de ses "alliés", et elle se prit le nez dans les mains, excédée.

-        D'abord je ne suis pas si vieille que ça. Et ensuite, vous savez ce qui arrive aux tricheurs? Ceux qui exploitent des failles comme vous le faites? Ils sont exclus de la communauté.

-        Genre! Les modos ont pas que ça à foutre, ils sont trop occupés sur la partie communautaire du jeu! On est des génies, tu peux rien contre nous!

-        En attendant, vous avez rien de mieux à faire que de tricher pour ridiculiser des gamins comme ça! Tu parles de génies! En fait vous avez juste peur qu'ils vous battent en combat loyal, bande de pleurnichards!

Piqués au vif par son arrogance, les guerriers foncèrent sur eux, et elle eut à peine le temps de sortir son épée que 5 d'entre eux l'encerclaient. Ils la séparaient du reste du groupe, et elle tourna sur elle même, prise au piège, et tentant une percée de temps à autre, en vain. Elle ne pouvait qu'assister, impuissante, au massacre de ses camarades. Ils avaient beau tenter de se protéger les uns les autres et de riposter, ils tombaient les uns après les autres. Leurs ennemis étaient de meilleurs guerriers, mais elle n'aimait pas leur manière de combattre. Ce n'était qu'un ramassis de lâches, à s'en prendre à plusieurs à un même combattant, alors qu'ils auraient clairement eu l'avantage. Sur ce coup, ils avaient beau être des chevaliers et eux des brutes de bas niveau, les gamins avaient clairement plus de cran et de noblesse. L'un d'entre eux tenta même de l'aider à se libérer à un moment, mais fut désintégré sans ménagement, et elle ne put que regarder avec désespoir son corps tomber en morceaux puis disparaître. Une fois sa troupe entièrement éliminée, ils se tournèrent tous vers elle avec un sourire narquois, la voyant presque les larmes aux yeux.

-        Alors, c'est qui qui pleurniche maintenant?

Elle ferma les yeux un instant, réalisant qu'il disait vrai, mortifiée. Mais c'en était trop pour elle. Ce sentiment d'impuissance, à les voir tomber les uns après les autres autour d'elle... Et elle, toujours debout... Ses jambes tremblaient, ou alors c'était son corps tout entier? Non. Elle ne pouvait pas céder à nouveau. Pas après tout ce travail qu'elle avait fait. Cette fois ce serait différent. Plus jamais elle ne laisserait tomber. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, ils brillaient de colère et de rage, mais elle trouva malgré tout la force de leur répondre calmement, en serrant les dents.

-        Vous avez oublié un détail. Primo, en dehors du mode communautaire, vous ne pouvez pas savoir qui est modo ou pas. Après cette partie, je vais me faire un plaisir de vous exclure un bon moment. Deuxio, oui je suis une vieille de l'ancienne version. Et j'y étais la meilleure joueuse, j'ai remporté absolument tous les championnats. Vous allez regretter votre geste.

Sans attendre leur réponse, elle activa le miroir accroché à son poignet, et instantanément, plusieurs dizaines de "clones" de la jeune fille apparurent face à eux, brandissant leur épée avec le même petit sourire empreint de colère. Le temps qu'ils réagissent, il était déjà trop tard. Trop occupés à faire face aux reflets, simples fantômes sans consistance qu'elle avait matérialisé, ils n'avaient pas remarqué que pendant ce temps là, l'original avait déjà commencé à les éliminer un par un. Lorsqu'ils se rendirent compte que ce n'était que des leurres, et qu'ils les éliminèrent rapidement, ils n'étaient déjà plus que 5. Voyant la véritable jeune fille les jauger du regard, ils se regroupèrent, un peu apeurés, puis eurent un hoquet de terreur en levant les yeux. Comprenant que quelque chose se passait, en dehors de leur petit règlement de compte, elle se retourna et leva les yeux vers la tour centrale, surprise. Sa partenaire la regardait d'un air indéchiffrable, la sphère du fort à la main. Pendant un instant, elle se demanda si elle avait assisté au combat. Mais avant qu'elle ait eu le temps d'esquisser un geste, la fille se ressaisit, et brisa la sphère sous ses pieds, mettant fin à la partie.

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