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Encre Nocturne   

Semaine 7 | Projet Bradbury 2.0 | Phoenix [-12]

Phoenix | Publié lun 25 Déc 2017 - 21:45 | 32 Vues

L'homme était assis sur ce banc depuis plusieurs heures. Ses cheveux gris et blancs s'agitaient légèrement avec la légère brise qui soufflait, en cette matinée d'automne. Ses vêtements, un pantalon de velours noir usé et reprisé, un manteau sale et troué, une vieille écharpe élimée et des chaussures en cuir râpé presque sans semelles, ne le protégeaient guère de la fraîcheur et de la pluie fine qui tombait. Mais il restait là, immobile, sur ce banc en bois clair et à l'assise creusée. Son visage ridé et buriné trahissait un certain âge. Son regard était perdu, plongé dans le vague et dans des choses que lui seul pouvait admirer. Il était là, assit et figé.

Autour de lui, le parc, paré de ses couleurs automnales, était en pleine effervescence. Dans le terrain de jeux ensablé, quelques enfants s’amusaient sur les structures en bois et le toboggan, sous l'œil vigilants de leurs parents. Un peu plus loin, sur une herbe verte et rase, un autre groupe de bambins jouaient à chat entre les arbres aux couleurs orangés, manquant de glisser sur les feuilles aux couleurs chaudes, qui jonchaient la pelouse. Sur les chemins sableux, mouillés par la pluie, se croisaient travailleurs en costumes, familles nombreuses, joggeurs aux couleurs vives et quelques flâneurs venus profiter d'un coin de verdure.

Toutes ces personnes passaient et repassaient sans prêter attention au vieux monsieur, toujours assis sur le banc, juste devant la fontaine. Celle-ci ne coulait plus en cette période et une bande de jeunes y avait élu domicile pour fumer et passer la journée à discuter. L'homme restait là, sans bouger, ses mains jointes et posées sur ses genoux. Au fur et à mesure, il semblait se tasser de plus en plus, comme si ses forces étaient en train de l'abandonner. Il était de plus en plus recroquevillé.

La journée continua et l'homme était toujours prostré sur le banc, indifférent au froid et à la pluie qui continuait de tomber sur le parc. Le temps avait chassé les derniers promeneurs ainsi que les enfants et leurs parents. Seuls de rares sportifs traversaient encore les lieux, à grandes enjambées et sans se soucier de leur environnement. Un de ces joggeurs qui allait faire le tour de la fontaine, ralentit en apercevant le vieil homme, ramassé sur lui-même et affaissé contre le dossier. Le jeune, vêtu d'un caleçon de course noir et d'un imper léger et fluo, s'approcha du banc, tout en retirant ces écouteurs de ces oreilles.

—Monsieur ? Monsieur ? Vous allez bien, apostropha le coureur.

Il n'obtint aucune réponse, le vieux monsieur était toujours plongé dans ses pensées et avait le regard dans le néant. Le jeune homme arriva près de l'homme et lui toucha doucement l'épaule, tout en continuant de lui parler pour essayer de nouer le contact.

—Monsieur, vous m'entendez, demanda encore une fois le sportif avec son bonnet et ses écouteurs à la main.

Le vieillard se redressa, semblant sortir de sa torpeur. Il regarda l'homme qui lui faisait face, le détaillant de la tête aux pieds. Une silhouette fine et élancée, vêtue de vêtements ajustés et aux couleurs criardes avec des baskets de course, un smartphone, un bonnet et des écouteurs à la main. Le jeune joggeur regardait son ainé avec bienveillance, attendant une réponse sur l'état de celui-ci. Le vieillard ne répondit pas, il était replongé dans son monde et ne se préoccupait plus du jeune homme.

Le sportif rangea son téléphone et ses écouteurs, remit son bonnet sur ses oreilles et alla s'asseoir sur le banc, aux côtés de son ainé. Il posa sa main sur l'épaule du vieux monsieur et lui parla doucement.

—Vous allez bien ? Qu'est-ce qu'il vous arrive ?

Le vieillard se trémoussa et se tourna vers le jeune. Il semblait triste et mal à l'aise.

—Je... ça va..., finit par dire le vieux monsieur. J'étais juste plongé dans mes souvenirs... Je me souvenais d'elle, vous comprenez ?

Le sportif était un peu interloqué, les propos de l'homme aux habits usés étaient un peu incohérents mais il décida de l'écouter. Ce dernier semblait avoir envie de parler à quelqu'un.

—Elle était tellement belle vous savez... Une belle chevelure noire comme la nuit, des yeux vert comme l'émeraude qui vous transpercez à chaque regard, un nez fin et quelques grains de beauté sur les joues... Et sa robe blanche, parsemée de petites fleurs roses et bleues... Elle lui allait tellement bien et ça faisait ressortir ses belles jambes et ses hanches... Je l'aim....

La phrase du vieillard se perdit, il était repartit ailleurs.

—Elle s'appelait comment ? demanda le jeune homme.

—Yvonne... Ah si elle me voyait aujourd'hui... Elle me manque tellement... J'aimerais qu'elle soit à mes côtés mais..., la voix du vieil homme se cassa, partant dans un sanglot.

La main du jeune, sur l'épaule de son ainé tenta de se faire réconfortante.

—Je comprends, fit le sportif dans un souffle.

Le vieil homme eut un rapide sourire. Il ferma les yeux pendant quelques secondes.

—Je.... Merci d'avoir pris le temps de parler un peu avec moi... Je... Ça me fait chaud au cœur vous savez... Mais j'aimerais être un peu seule avec elle maintenant.... Je... Vous comprenez ?

—Vous êtes sûr que ça va aller ? s'enquit tout de même le jeune joggeur.

—Je... Oui ça ira... Merci..., termina le vieil homme avec une voix un peu essoufflée.

Le regard dans le vide, le vieillard était retourné à ces pensées. Le jeune joggeur jeta un dernier regard sur son ainé en se levant... Il était un peu inquiet par rapport à lui mais il semblait juste un peu triste et fatigué. En quittant le vieil homme aux cheveux grisonnants, le sportif se promit de repasser une fois sa course finie pour voir si l'homme était toujours ici.

En sortant à l'autre bout du parc, ses écouteurs de nouveau sur ses oreilles, le joggeur vit une patrouille de la police municipale lui faire signe. Il arrêta son footing et alla à leur rencontre.

—Bonjour monsieur, police municipale, es ce que vous auriez vu ce monsieur ? demanda le policier en tendant une photo. Nous le recherchons depuis plusieurs heures... Il est sorti de la maison de retraite...

Le sportif détailla la photo et il reconnut le vieil homme qu'il venait de quitter.

—Oui, je l'ai vu. Je me suis même arrêté discuter un peu avec lui...

—Où l'avez-vous vu ? Et il y a combien de temps ?

—J'ai dû le quitter il y a quelques minutes... Il était assis sur un des bancs du parc, juste en face de la fontaine, celle qui est en calcaire blanc et surmontée d'une statue. Il était un peu plongé dans ses pensées et triste...

—D'accord, merci beaucoup monsieur !

Le gardien de la paix fit signe à ses collègues.

—Nous l'avons trouvé, ce monsieur l'a aperçu il y a quelques minutes, fit-il en désignant le sportif. Il est dans le parc à priori. Nous allons aller voir et si c'est bien lui, il faudra appeler la famille, comme nous l'a indiqué la maison de retraite. Monsieur, vous voulez bien venir avec nous ? Pour nous dire exactement où vous l'avez rencontré ?

Le joggeur acquiesça d'un signe de tête et repartit en direction du parc, suivi par la patrouille. Ils traversèrent la partie du parc destinée aux enfants puis arrivèrent en vue de la fontaine. En jetant un rapide coup d'œil, le jeune homme vit que le vieux monsieur était encore assis sur le banc, il n'avait pas bougé d'une semelle. Le policier responsable fit signe au groupe de stopper et prit son téléphone pour appeler la famille, au numéro que la maison de retraite lui avait fourni.

—Bonjour. Madame Samartin ?

—Oui, c'est bien moi...

—Police à l'appareil, j'appelle de la part de la maison de retraite... C'est au sujet de votre père...

—Oui, la maison de retraite m'a prévenue qu'il était encore parti...

—Nous l'avons retrouvé, nous sommes au parc Tuillat, pas très loin de la fontaine...

—Je vous rejoins, si vous y allez, il ne voudra pas vous suivre... Je serai là dans dix minutes...

—Nous vous attendons, merci.

Le gardien de la paix raccrocha et ils patientèrent en attendant la fille du vieux monsieur. Tout était calme dans le parc, même la pluie semblait s'être arrêtée... Seule la brise subsistait, faisant s'agiter les feuilles des arbres. Une jeune femme à la silhouette fine, aux cheveux bruns et aux yeux verts se présenta aux forces de l'ordre.

—Madame Samartin, l'apostropha le chef de section.

—Oui, c'est moi. Où est mon père ?

—Il est sur le banc, juste là.

La jeune femme se dirigea vers le vieil homme, suivie à quelques distances par la patrouille et le jeune sportif. Parvenue près de lui, elle le secoua et se mit à crier. Les policiers et le joggeur arrivèrent au pas de couse. Le vieil homme ne respirait plus... Deux policiers, assistés du sportif, tentèrent de réanimer le vieil homme tandis que le chef des forces de l'ordre fit appeler les secours et emmena la jeune femme un peu à l'écart.

Le SAMU arriva rapidement sur les lieux, prenant le relais des gardiens de la paix et du sportif. Malgré tous leurs efforts, le vieil homme ne reprit pas connaissance. Une fois tout le matériel rangé, la jeune femme regarda son père en essuyant ses larmes. Il avait le visage paisible. Les yeux fermés, il semblait seulement dormir. La brune esquissa un sourire.

— Je crois que je comprends pourquoi il est encore sorti de la maison de retraite ce matin... C'est ici, dans le parc, sur ce même banc qu'il a rencontré ma mère pour la première fois...

Des larmes coulaient sur les joues de la jeune femme. Le jeune joggeur la prit par les épaules et la fit asseoir sur le banc, sous l'œil attentif des médecins qui emportaient le corps.

—Votre mère vous ressemblait non ? Il m'en a dit quelques mots, un peu plus tôt quand je me suis assis à côté de lui...

—Oui... Elle était très belle... Elle est morte il y a juste un an... Elle lui avait dit qu'elle l'attendrait... Ils s’aimaient tellement tous les deux…, fit la jeune femme entre deux sanglots. Au moins ils sont réunis à présent…

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