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Encre Nocturne   

[-12] Prisonniers - Chapitre 1

Tifani | Publié dim 14 Jan 2018 - 0:55

[-12]: Le texte qui suit contient une scène courte d'automutilation 

Quel ennui… Le village était trop calme, comme d’habitude. Les gens qui passaient devant le jardin étaient toujours les mêmes, et j’avais tellement l’habitude de les voir que je savais exactement, à la minute près, l’heure à laquelle ils passaient. Carrément désespérant. Comme d’habitude, mes parents m’avaient interdit de sortir sous prétexte que j’étais suffisamment sortie prendre l’air pendant les heures de cours. J’aurais pu cesser de sécher les cours pour que cela change, mais je considérais que c’était à eux de changer leur attitude envers moi, pas le contraire. Pourquoi aurais-je fait un effort alors qu’eux n’en faisaient jamais pour moi ? La preuve, c’était encore ma sœur aînée qui me surveillait pour être sûre que je ne file pas en douce, faisant ses devoirs sur la table du jardin. Vu qu’il était absolument hors de question que je fasse les miens, je m’étais assise dans le jardin, m’amusant à regarder le paysage. Du moins s’ennuyant à regarder le paysage aurait été plus juste, vu que la seule chose que je pouvais apercevoir d’ici, je le connaissais tellement par cœur que j’aurais pu le dessiner les yeux fermés. Au bout d’un moment, agacée de voir que ma sœur ne faisait même plus attention à moi, trop concentrée à résoudre des problèmes, je lui volai un stylo sous le nez. Toujours aucune réaction, à part un grognement qui me fit comprendre que j’avais intérêt à ne pas l’abîmer. J’eus soudain un grand sourire, ayant trouvé une idée qui ferait réagir à coup sûr ma sœur. Le stylo serait probablement fichu, mais peu importe, ce n’était pas le mien après tout. Je pris la mine du stylo, et écrivis les mêmes lettres sur mon bras, jusqu’à ce que ma peau devienne rouge. Intriguée, ma sœur leva les yeux de ses cahiers, et pâlit quand elle comprit ce que je faisais. L’encre noire du stylo commençait à se teinter un peu de rouge, sous son regard effrayé :

-          Jo ! T’es folle ou quoi ? Arrête ça tout de suite ! s’écria-t-elle.

-          Sinon quoi ? la provoquai-je en levant les yeux de mon bras.

-          Sinon je préviens les parents et crois-moi, tu vas en entendre parler ! répliqua-t-elle en serrant les dents.

-          M’en fiche, répondis-je avec mépris. Retourne plutôt jouer avec tes poupées !

-          Même quand tu parles de manière correcte, c’est dingue à quel point on sent que t’en as rien à faire des autres !

-          Et alors ?

La provocation avait fonctionné, je sentais qu’elle était sur le point de partir. Elle ne répondit pas, me dévisageant d’un air sombre. Elle se reprit et tourna finalement les talons, s’engouffrant dans la maison. Une fois qu’elle fut partie, je me frottai douloureusement le bras. Un peu radical, mais efficace. Ca marchait à tous les coups, même si j’aurais peut-être pu trouver un moyen un peu moins douloureux d’être remarquée. Mais bon, j’avais d’autres problèmes que celui-là pour le moment. Je savais parfaitement ce qui allait suivre. Mes parents allaient débouler, furieux, pour me punir encore. Quelle importance, j’étais déjà consignée jusqu’à l’année prochaine ! Cela ne ferait que quelques jours de plus. J’avais juste cassé un stylo et provoqué ma sœur, mais je savais qu’ils trouveraient un prétexte pour me prouver qu’ils avaient raison, et moi tort. C’était toujours comme ça, pourquoi cela changerait-il ? Un détail m’alarma soudain, et un sentiment de malaise m’envahit. Quelque chose n’allait pas. La voisine aurait dû passer depuis au moins trois bonnes minutes, et elle était de ceux qui sont toujours ponctuels, à la seconde près. Je l’avais même déjà vu attendre que l’aiguille de sa montre atteigne le douze avant de se rendre à un rendez-vous. Alors que je me demandais si je devais essayer de prévenir mes parents, ou s’il valait mieux attendre que quelqu’un d’autre s’en rende compte, la raison de son retard apparut devant moi. Un inconnu, suivi de trois énormes chiens qui visiblement ne lui servaient pas seulement de compagnie. Les deux bergers allemand n’avaient pas l’air commode, et je n’aurais pas aimé me retrouver seule face à eux. Leur manière de se déplacer rapidement, reniflant et grondant en permanence, indiquait clairement à mes yeux qu’ils avaient été entraînés au combat plutôt qu’à ramener une balle. Par contre, le saint-bernard avait vraiment l’air d’un chien normal. Plus grand que les deux autres, il était surtout plus pataud, reniflant un peu partout et traînant, ralentissant son maître pressé.  Je reportais mon attention sur l’homme, intriguée. Il avait quelque-chose de louche, et pas seulement à cause de ses chiens, aussi dans ses vêtements, totalement noirs et déchirés par endroits, et dans sa façon de marcher. Il ne cessait de jeter des coups d’œil autour de lui, comme s’il avait peur d’être suivi. Un autre détail me frappa soudain, et je me figeai, pétrifiée par la peur. Une de ses mains était dans une poche, et je voyais dépasser une arme à feu, qu’il tenait fermement. Alors que je m’apprêtais à ramper à reculons pour rejoindre le plus discrètement possible la maison, je vis le saint-bernard, pris d’une soudaine affection, sauter sur son maître. L’homme poussa un cri de surprise, et le repoussa brusquement, visiblement furieux, sans se rendre compte qu’il avait toujours l’arme en main. En retombant lourdement au sol, le chien appuya involontairement sur la détente du pistolet. Le bruit résonna aux alentours, et je sentis aussitôt une douleur atroce à la jambe. Il se figea, les yeux horrifiés lorsqu’il me vit et qu’il comprit ce qu’il venait involontairement de faire. Pendant quelques secondes, nos regards se croisèrent, jusqu’à ce qu’il tourne les talons en entendant des cris. Les voisins. Alertés par la détonation, ils rappliquaient en masse. Enfin, une masse d’une dizaine de personnes au grand maximum. En bref, pas si effrayant que ça, mais de toute évidence, c’était suffisant pour l’homme. Mes parents ne tardèrent pas à débouler, mais pas du tout en colère. Terrifiés. Je ne les avais jamais vu comme ça, à vrai dire je ne pensais même pas qu’ils pouvaient ne serait-ce que s’inquiéter pour moi. Ils se précipitèrent sur moi, et mon père me prit dans ses bras pour m’emporter à la maison, en sécurité, alors que je ne courais aucun danger. Tout le monde paniquait autour de moi, criait, passait des coups de fils, et je devinais que les ragots iraient encore plus vite aujourd’hui pour se propager dans tout le village. Je jetai un coup d’œil à ma jambe. Le trou dans mon jean ne venait que s’ajouter aux nombreux autres que j’avais fait moi-même, la seule différence c’était qu’on voyait le jean autour se colorer en rouge. Bizarrement, la douleur me paraissait à peine plus forte que celle causée par le stylo de ma sœur. Dans toute leur agitation, je me sentais sereine, comme si rien ne s’était passé. Une seule pensée me revenait sans cesse, me troublant : ils s’inquiétaient pour moi ?

 


 

Je courais à en perdre haleine, suivi de près par mes trois chiens. Du moins, deux, vu qu’Alberto traînait encore derrière. Qu’est-ce qui m’avait pris de m’arrêter dans ce village ? Je pensais que ce serait l’endroit idéal pour être à l’abri des regards, contrairement aux grandes villes dont j’ai l’habitude. Quelle erreur ! J’aurais dû me souvenir que dans ce genre d’endroit les rumeurs se répandent d’autant plus vite qu’il y a peu d’habitants. Moi qui voulais me faire oublier… Je pestais contre mon imbécile de chien, trop stupide pour seulement réaliser qu’il risquait de causer ma perte, mais au fond je ne lui en voulais pas. Je m’en voulais à moi, d’entraîner ma seule famille dans cette galère avec moi. Tout ça pour de l’argent ! Le paysage défilait devant mes yeux, et plus j’avançais, plus je me sentais coupable. J’avais blessé quelqu’un que je ne connaissais même pas, une enfant en prime ! Je n’aurais jamais dû me laisser embarquer dans tout ça. J’entendis rapidement une sirène, et je n’eus même pas besoin de tourner la tête pour savoir ce qui m’attendait. La police. C’était la fin. Je commençai à freiner, bien conscient que je n’irais pas plus loin. Moi j’étais à pied, eux en voiture, et en plus Alberto me ralentissait. La voiture se stoppa, et un homme et une femme en sortirent, armés. Je laissai tomber mon pistolet au sol, vaincu, mais tandis que l’homme me plaquait au sol, j’eux soudain un regain d’énergie. Je n’allais quand même pas me laisser attraper comme ça, sans me battre ! Je me débattis, puis criai :

-          Typhon, César, à l’aide !

J’avais volontairement utilisé ces termes pour éviter qu’ils ne les blessent. Après tout, ces gens, même s’ils en avaient après moi, ne faisaient que leur travail. Mes deux bergers allemands grondèrent, puis Typhon tint la jeune femme à distance en aboyant, tandis que César tirait férocement la manche de mon agresseur pour le faire lâcher prise. Je roulai au sol, ne voyant plus ce qu’il se passait, toujours maintenu fermement par l’homme, malgré l’aide de mon chien. Au bout d’un moment, il poussa un cri de douleur et lâcha prise, juste assez pour que je parvienne à me dégager. En me relevant, je compris que César s’était finalement résolu à le mordre pour accélérer les choses. Mon chien se plaça entre moi et le policier, le pelage hérissé, bien décidé à ne pas le laisser s’approcher. Celui-ci recula prudemment, la main posée sur son arme, titubant un peu. Inquiet à l’idée qu’il n’abatte mes chiens, et conscient que cela allait trop loin, je criai soudain :

-          César, Typhon, couchés ! Ils ne vous feront aucun mal, mais soyez sympas, leur faites pas de mal, je suis seul responsable, dis-je en m’adressant cette fois aux policiers, levant les mains bien haut pour qu’ils comprennent que je me rendais.

Les deux policiers se concertèrent du regard, suspicieux, puis voyant que mes deux chiens obéissaient, bien qu’à contrecœur, l’homme s’avança et me menotta en s’assurant de rester à une distance suffisante des deux molosses. La femme s’avança elle-aussi, prudemment, et musela  Typhon et César, qui se laissèrent faire en gémissant. En passant à côté d’eux, je leur murmurai:

-          Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

Je tentais de les rassurer autant que moi, devinant que la suite n’allait pas me plaire, loin de là… La femme sembla m’entendre, et lança en me jetant un regard noir:

-          Pour eux c'est certain. Les chiens ne sont pas responsables des fautes de leurs maîtres. Mais pour vous, rien n'est moins sûr. Je ne m'attendais pas à avoir à vous croiser, alors vous arrêter, encore moins. Que faisiez-vous dans les parages?

-          Ca se voit, non? Je rends visite à de la famille, à pied, ironisai-je. Je suis en fuite, ou plutôt j'étais. Mes associés m'ont laissé tomber.

La femme me pointa alors son pistolet devant le nez, et souffla entre ses dents, visiblement furieuse:

-          Qui sont-ils? Donnez-moi leurs noms immédiatement!

-          Hé, faites gaffe avec ce truc! Vous là, c'est votre assistante, non? Demandez-lui d'arrêter, elle pourrait me blesser!

La jeune femme rit, sans cesser de me menacer avec son arme, et l'homme éclata rapidement de rire à son tour. Je me renfrognai, incapable de savoir pourquoi se moquaient-ils de moi soudainement.

-          Je peux savoir ce qu'il y a de si drôle?

-          C'est moi la chef de cette brigade, répondit la jeune femme avec un sourire. Et je crois que si je vous blessais, ce ne serait pas une grande perte.

-          Je vois que vous êtes civilisés et polis dans ce trou paumé, c'est impressionnant, grommelai-je.

-          N'espère pas qu'on va te plaindre. Je n'ai aucune pitié pour la vermine dans ton genre.

-          Bon, mais ayez-en au moins pour mes chiens! Je les ai élevés depuis leur naissance. Sans moi, ils seraient désemparés. Laissez-moi les emporter avec moi, dans la prison, je vous en supplie.

Alberto tournait autour de la scène depuis le début, avec son habituel air déboussolé, mais comme pour appuyer mes propos, il s'avança et posa son énorme tête contre mes jambes en gémissant doucement. César et Typhon eux-aussi gémirent de plus belle en comprenant que nous risquions d'être séparés. La jeune femme semblait hésiter. Si elle n'éprouvait aucune compassion pour moi, elle avait l'air d'aimer les animaux et de ne pas rester insensible aux plaintes déchirantes de ma seule famille. Voyant qu'elle n'avait pas l'air convaincue par mon regard suppliant, j'ajoutai:

-          Ils ne sont pas agressifs, ils se sont juste contentés de m'aider, de me protéger. Je vous jure que si vous acceptez, je ne tenterai jamais de m'échapper. Si vous ne voulez pas le faire pour moi, faites-le au moins pour eux!

-          Je sens que je vais le regretter, mais c'est d'accord, soupira la jeune femme. Notre brigade est composée de peu de membres, mais notre bâtiment accueille un centre de dressage de chiens policiers. Nous pourrions les garder avec les autres chiens en attendant votre jugement. Mais par la suite, vous devrez négocier avec les juges pour conserver leur garde, ce dont je doute qu'ils acceptent.

-          Merci infiniment, soufflai-je, soulagé. Je vous suis.

Je lançai un dernier regard derrière moi en montant dans le fourgon des policiers, ayant parfaitement conscience que je disais adieu à jamais à la liberté. C'était peut-être exagéré, mais en tout cas le monde ne m'avait pas à la bonne, et j'allais indéniablement payer le prix de mes erreurs. Pourtant, une seule pensée me tiraillait. Est-ce que la gamine allait s'en tirer?

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