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Encre Nocturne   

Assassin [-13] [Chapitre 16]

Pako | Publié mar 13 Fév - 21:54 | 7 Vues

Chapitre 16 : Thimothée des Loups d’Hiver

 

-Théo, t’as vu ce que je viens de faire ?, s’exclame Thimothée en se tournant vers son frère.

Je me redresse d’un bond et lui décoche un coup de pied dans l’abdomen, l’envoyant rouler contre le mur.

-Ne te déconcentre pas, ne quitte jamais ton adversaire des yeux, assèné-je en levant les yeux au ciel. Debout.

-Quand même, je t’ai fait tomber, Malia !

-Ce n’est pas pour ça que tu avais gagné le combat.

Il se relève en bougonnant et nous recommençons à nous battre.

Ca fait bientôt trois semaines que je suis là. Souvent, je patrouille aux premières lueurs de l’aube, puis je fais une séance d’entrainement avec les autres, et après le repas de midi, j’ai mon propre entrainement avec Barnabé. Je sens que je progresse, mais trop lentement à mon goût. Je vais plus vite, je frappe plus fort et plus précisément, mais je n’arrive toujours pas à la cheville de mon oncle.

Barnabé et moi passons régulièrement nos soirées ensemble, à échanger. C’est une personne très intéressante, et nos points de vue sont souvent contradictoires. Sauf qu’il sait trouver les arguments pour étayer ses pensées, alors que je ne peux qu’affirmer ce que je crois vrai. Je développe mon esprit critique à son contact, J’apprends que tout n’est pas tout blanc ou tout noir, que des nuances sont présentes dans chaque situation.

Les Loups d’Hiver progressent extrêmement vite. Thimothée est le plus doué, et je lui demande souvent de me seconder en s’occupant de l’entrainement de Loan, Noé, Timi et Yoko. Il en est parfaitement capable et tout se passe bien. Pendant ce temps, j’enseigne à Alex, Max, Théophane, Evan, Clément, et parfois Cyril. J’ai le sentiment que Max ne prend pas bien le fait que je sois plus forte que lui, lui donne des conseils et le réprimande. Mais c’est un garçon intelligent, qui prend et intègre ce qu’il trouve intéressant.

Malgré tout ce que j’ai à faire, les journées s’enchainent se ressemblant toutes, sans changement. Je crois que je commence à me lasser.  

-Barnabé ?, appelé-je dans la pénombre.

L’homme est assis près du feu et se tourne vers moi avec un sourire.

-Malia, que puis-je faire pour toi ?

Je m’assois à ses côtés et contemple les flammes quelques instants avant de répondre.

-Je ne sais pas. Je crois… J’ai besoin de partir. Je veux changer d’air. Tous les soirs, j’escalade les toits, je vois le palais, je pense à mon ancienne vie. Je ne dirai pas que ça me manque, mais je me demande souvent comment ils vont, ce qu’ils font, s’ils s’en sortent.

-Je peux te faire quitter la ville. Mais n’oublie pas ta promesse. Tu ne peux pas abandonner les Loups d’Hiver maintenant. Tu es à la moitié du chemin, ils seront bientôt assez forts pour se débrouiller sans toi. Il faut juste que tu réussisses à partir sans les détruire.

Je hoche la tête. Je terminerai mon travail ici avant de partir, assez discrètement pour ne pas créer de scandale.

-Aide-moi à continuer à progresser encore. Je sais que je peux aller plus vite, être plus puissante.

-Si tu veux progresser, il faut que tu arrives à soumettre Eilrahc, à travailler avec elle, ou à la détruire. Nous ferons des séances de méditation à partir de demain. Si tu réussis à controler ta colère, ta haine et toutes les émotions négatives, elle n’aura plus de champ d’accès à ta conscience.

-Quand elle se manifeste, c’est généralement bref, et très violent. Je ne veux pas la forcer à apparaître. Si je n’arrive pas à garder le contrôle, je mettrai tout le monde en danger.

-Fais-moi confiance pour la mettre hors course si besoin. J’étais chargé de contenir les crises de colère de Théodore, à l’époque. Crois-moi que je serai capable de te retenir si tu pètes les plombs.

-Très bien. Nous essaierons alors.

Je ne sais pas si je peux lui faire confiance totalement, mais je décide de lui laisser les rênes pour cette fois. De toute façon, nous verrons bien comment ça se passe demain. S’il n’est pas capable de me battre, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même.

-Va te coucher, Malia. Tu auras besoin d’être en forme.

Je baille en me relevant. Il a raison. Je lui fais un signe de la main avant de partir dans la chambre, m’endormant rapidement.

 

***

Je suis forte.

Le mantra de Eilrahc tourne en boucle dans ma tête, comme si elle essayait de se persuader elle-même.

Je suis forte. Je suis forte. Je suis forte.

Tais-toi bon sang !, crié-je en pensée.

Je suis forte. Tu ne réussiras pas à m’avoir. Je suis forte. Je ne me laisserai pas faire. Je suis forte. Abandonne.

Tu es pire qu’un disque rayé ma parole ! Je suis venue te proposer un marché. Tu as deux options : soit t’allier avec moi et nous permettre de devenir plus puissantes ensemble, soit je ferai le nécessaire pour te détruire.

Je suis forte. Tu ne me donnes pas un vrai choix. Je suis forte. L’instinct de survie me pousse à accepter. Je suis forte.

Je commence à douter de ta puissance.

Je l’entends siffler sous mon crâne. Elle déteste que je lui dise qu’elle est faible.

Je suis forte ! Je serai toujours forte ! Jamais tu ne pourras me dépasser ! Je suis forte !

Tu essaies de te persuader. Laisse tomber tes barrières, nous sommes la même personne, tu ne peux pas me le cacher.

C’est à cause de toi. Je suis forte. A cause de toi ! Tout ! Je suis forte. Tu n’aurais jamais dû exister. Sans toi, je suis forte. Tu me rends… Aimable. Souriante. Je suis forte ! J’ai soif de sang. Pas d’amour. Je suis forte.

Elle n’est pas sure d’elle. Elle commence à entrevoir qu’il y a un monde au-delà de la terreur et la souffrance. Peut-être… J’y suis presque.

Travaillons ensemble. Entraidons-nous, ça ne sera que bénéfique. Supprimons le voile. Je te permettrai d’assouvir ta soif de sang, en échange tu m’aideras à devenir plus forte encore.

Tsss… Foutaises. Je suis forte. Je n’ai pas besoin de toi. Tu parles de supprimer le voile. Mais tu me permettras de faire ce qu’il me plait. Je suis forte. Tu veux diriger. Encore. Tu ne veux pas me laisser ma liberté. Je suis forte. Tu veux m’enlever la seule chose que j’ai. Je suis forte. Tu veux me retirer ma liberté de penser. Ce qui me différencie de toi. Je suis forte.

Accepte, ou je te détruis purement et simplement.

Si l’on avait le pouvoir de détruire l’autre, j’occuperais ce corps toute seule depuis longtemps. Je suis forte.

Si tu es si forte que tu le dis, prouve-le ! Allez, prends ma place ! Bats-toi !

Eilrahc ne répond pas et retourne se cacher d’elle-même derrière le voile. Elle est faible. De plus en plus.

J’ouvre les yeux. Barnabé est à mes côtés, prêt à réagir si ce n’était pas moi qui avait gagné la bataille.

-Elle est faible, craché-je. Elle ne veut pas se battre, et n’arrête pas de me rabâcher qu’elle a soif de sang. Je crois…

Deux pensées cohérentes s’enchainent alors dans mon esprit. Cela fait une éternité que je n’ai tué personne. Eilrahc a soif de sang et n’arrête pas de le répéter. Quand je me bats, quand je fais couler le sang, elle devient plus forte. Donc si je continue à ne tuer personne, si je réussis à ne blesser personne, elle disparaitra.

Je croise le regard de Barnabé. Il a compris aussi. Un sourire timide se forme sur mon visage. Je vais pouvoir l’annihiler, assez facilement.

-Bravo, Malia. Mais il serait mieux que tu réussisses à travailler avec elle. Sa force est impressionnante, et elle agit en permanence à l’instinct. Ses actions sont imprévisibles. Si tu arrives à la faire travailler avec toi, vous pourriez être invincibles.

-Je recommencerai demain. J’y arriverai, ne t’en fais pas.

Je me relève, époussetant mon pantalon sommairement.

-Malia, il faut que tu ailles aider Cyril !, crie alors Théophane, qui vient de débouler dans l’usine en courant. Il est au puits, en train de se battre !

Je ne prends pas le temps de réfléchir et quitte l’usine. J’observe quelques secondes en restant hors du combat. Thimothée, Cyril et Loan tiennent tant bien que mal face à cinq autres garçons. Timi est maintenue en l’air par un autre, qui la tient par la gorge. Il jubile, et parle de la ramener avec lui.

Je ne réfléchis pas plus longtemps et me jette dans la mêlée. Je commence par envoyer valser celui qui retient Timi, et rattrape la petite fille avant qu’elle ne tombe. Je lui fais un sourire et lui dis de rentrer à l’usine le plus vite possible, de ne pas rester trop longtemps seule dans les rues. Après une brève étreinte pour la rassurer un minimum, je vais aider les autres.

Deux contre Cyril, un chacun pour Thimothée et Loan. Je m’occupe d’un des deux qui affrontent Cyril, puis débarrasse Loan de son adversaire. Thimothée à l’air de s’en sortir bien mieux que Cyril, et je retourne donc vers le chef de notre bande.

Cyril est acculé, et l’autre, plus grand que lui, l’attrape par le col et lève le poing. Je bloque son poignet avant qu’il n’ait pu frapper, et le lui brise en le tordant dans son dos. Il tombe à genoux en hurlant, et je lui décoche un coup de genou dans le nez, le faisant chuter en arrière. Je finis par un coup dans le ventre.

Un cri résonne derrière moi. Je me retourne, plus vive que jamais, et envoie un coup de pied dans la poitrine du dernier adversaire. Je bloque la main qui tient le couteau, et retourne son arme contre lui, lui enfonçant la lame dans le bras. Il crie à son tour, puis part en courant après un dernier regard autour de lui. C’est fini.

J’ai bien cru défaillir et céder à mes pulsions de meurtre à la vue du sang sur son bras. Eilrahc était toute proche, prête à prendre le contrôle.

-Malia !, appelle Cyril.

Je me tourne et rejoins le chef. C’est alors que je le vois. Thimothée se tient le ventre, son t-shirt taché de sang. Il est agenouillé sur le sol crasseux, une grimace de douleur plaquée sur ses traits.

-Thim, ça va ? demande Loan en s’approchant. Tu… Tu as mal ?

Les yeux de l’enfant se remplissent de larmes quand il se rend compte de la blessure de son ami.

-Loan, tu rentres à la base, tu préviens Barnabé qu’on arrive. Il nous faut du matos pour recoudre la plaie, si vous avez des aiguilles, des linges propres, une bassine d’eau bouillante, tu me prépares ça, assénè-je, sure de moi. Cyril, aide-moi, on le ramène.

Nous prenons Thimothée chacun par une épaule, le soutenant en le tenant par la ceinture. Le trajet me parait durer une éternité. Le sang continue de couler de sa plaie, imbibant le tissu. La seule chose à laquelle je pense est à retenir Eilrahc, qui s’échauffe à la vue du liquide qui lui permet de rester en vie. Tout ce qu’elle veut est tuer Thimothée, le plus lentement possible. Elle pousse pour sortir, pour le regarder se vider de son sang à ses pieds, pendant qu’elle jubile.

Nous arrivons enfin en vue du bâtiment. Alex et Max nous relayent pour porter Thimothée à l’intérieur. Les petits pleurent, Théophane a l’air profondément choqué. J’attrape le bras de Barnabé quand il passe à ma hauteur, le poing serré sur son poignet, beaucoup plus fort que nécessaire.

-Barnabé, je ne vais… Le sang, balbutiai-je. Elle…

Le voile se déchire alors. Je ne suis pas assez forte.

Je suis forte. Le sang, le sang, je veux du sang ! Je suis forte, je vais tous les tuer, leur sang… Je veux voir leur sang couler. Doucement. Lentement. Je veux m’en délecter…

Je repousse Barnabé contre un mur et avance dans la pièce. L’odeur du sang m’enivre. Le meilleur des cocktails est juste là. A ma portée.

Je tends le bras vers Thimothée. Je sens son cœur qui bat. J’entends le sang qui coule dans ses veines. Je veux ce sang !

Un coup m’envoie valser dans la poussière. Barnabé. Je vais devoir le battre. Je me place, position offensive. Il attaque, je riposte. Je suis forte. Il réussit à me toucher. Je glisse, me remets en position. Attaque. Je ne lui laisse pas de répit. Je suis forte. Il est vieux. Usé. Ses techniques sont usées. Déjà vues. Je suis forte.

On m’attrape par les épaules. Théophane. Faible. Je le plaque au sol et lui déboite l’épaule. Je suis forte. Je me délecte de ses hurlements. Me complait dans sa souffrance.

Je suis forte.

Aucun d’eux ne fait le poids contre moi. Je suis forte. Barnabé lance des assauts sans arrêt. Il ne me laisse aucun temps. Je suis forte. Il réussit à m’acculer. Je suis dos au mur.

La fatigue me rattrape. Je suis rouillée. Trop longtemps que je ne suis pas sortie. Je suis… épuisée. Je suis forte. Je suis forte. Je suis forte. Je suis forte.

-Je suis forte !, crié-je

-Pas assez, répond Barnabé en me frappant.

J’essaye de me défendre. De me protéger. Je me sens glisser vers l’inconscience.

Charlie pousse. Elle sent ma… Faiblesse.

Je suis forte…

-Barnabé, c’est moi !, crié-je pour échapper aux coups rageurs de mon oncle. Arrête !

Il s’éloigne de quelques pas.

-Charlie ?, murmure-t-il.

Je hoche la tête, m’appuyant au mur et me laissant glisser jusqu’au sol.

-Va les aider. Ne t’en fais pas pour moi, chuchoté-je vidée de mes forces.

Il me lance un dernier regard et se détourne.

Je fais un rapide bilan de mon état. J’ai mal à la tête, je ne sens plus ma mâchoire, mon bras gauche me lance, mon genou droit est salement amoché. Je me relève doucement et fais quelques pas. C’est bon, je survivrai.

Je rejoins le reste de l’équipe au centre de l’usine. Ils se tournent tous vers moi quand j’apparais. Je viens de les attaquer, ils ne peuvent plus me faire confiance. C’est fini.

Théophane est assis entre Max et Alex, qui viennent de lui remettre l’épaule en place. Il a les joues luisantes de larmes et se laisse bercer par les deux garçons. Evan et Clément rassurent les filles, les prenant dans leurs bras, leur murmurant des paroles de réconfort. Loan, Barnabé et Cyril sont au chevet de Thimothée. Barnabé vient de commencer à recoudre la plaie, avec une aiguille chauffée à blanc. Il a nettoyé la plaie avec des linges trempés dans de l’eau bouillante.

Thimothée est évanoui, sans doute à cause de la douleur ou de la perte de sang trop importante. Je m’approche et m’assois près de lui. Loan s’écarte brusquement et va rejoindre Théophane. Barnabé me lance un regard désolé mais reste concentré sur sa tâche.

Je prends la main de Thimothée dans la mienne. Elle est froide. Je sens mes doigts se perdre dans ses cheveux blond foncé, cherche ses yeux bleu marine derrière ses paupières closes.

-J’ai fini. Malia, aide-moi, on l’amène dans la chambre.

Barnabé place un pansement de fortune sur sa plaie, puis le redresse en position assise. Nous lui mettons un t-shirt puis le transportons dans la chambre. Nous le couchons à sa place, doucement, avant de remonter les couvertures sur lui. Je reste quelques instants près de lui, replaçant une mèche de cheveux qui lui vient dans les yeux. Je soupire et me lève, le laissant seul. Je dois maintenant affronter Cyril et les Loups d’Hiver.

-Malia. Tu nous dois quelques explications, commence Cyril.

Je prends le temps de m’asseoir près du feu et de rassembler mes pensées. Que révéler ? Que dire ? De toute façon j’ai perdu leur confiance.

Je cherche de l’aide dans le regard de Barnabé. Il baisse les yeux, mais prend néanmoins la parole.

-Charlie, tu ne peux pas tout leur dire. Ca les mettrai en danger.

J’acquiesce.

-La première chose que je dois vous dire est que je vais partir. Dès que je serai sûre que Thimothée va mieux, je partirai.

Je fais une pause, le temps de trouver les mots.

-Je m’appelle Charlie Steinway. Je… Disons que j’ai des problèmes de personnalité.

Pathétique. Vraiment Pathétique.

-C’est tout ? Après ce que tu viens de faire, c’est tout ce que tu as à dire ?, crie Cyril en se levant et en m’attrapant par le col.

Je me lève à mon tour et saisit son col.

-Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?, grondé-je. Que j’ai passé toute mon enfance à tuer des gens et à obéir aux ordres comme un chien ? Qu’on a modifié mes gènes pour que je sois insensible et que je puisse tuer parfaitement ? Que j’ai une psychopathe qui occupe ma tête et qui prend possession de mon corps dès que je vois du sang ? Que mon frère jumeau est le roi et qu’il me recherche pour me supprimer ? Que…

Barnabé prend mon poignet et me fait lâcher prise.

-Ca suffit. Ils n’y sont pour rien. Je prépare ton départ pour dans trois jours.

Je ne réponds pas et me libère le poignet. Je lance un dernier regard à Cyril, à Barnabé et à tous les autres. Puis je fuis, une fois de plus. Je quitte l’usine. J’ai besoin d’air.

Je ne sais plus quoi faire. Je ne peux pas retourner à l’usine, pas tout de suite du moins. Je me retrouve rapidement près du palais. J’hésite. Je ne suis pas en sécurité ici, mais je veux me sentir libre.

J’observe les alentours, vérifiant que personne ne peut me voir. J’escalade rapidement le mur d’enceinte, puis me glisse jusqu’en bas de la tour de jade. J’inspire un bon coup et commence à monter. Je sens ma colère descendre au fur et à mesure que je m’élève.

J’arrive enfin en haut de la tour. Je m’assois au bord, et observe le soleil couchant. Ce paysage magnifique m’avait manqué. Les rayons de l’astre se répercutent sur les passerelles de verre de la ville haute. Les tours de pierre se découpent en contrejour sur le ciel embrasé, et les plaines s’étendent à perte de vue de l’autre côté du mur d’enceinte.

Dans trois jours, je quitterai Asogno pour la première fois de ma vie. Je franchirai les remparts, je traverserai ces immenses plaines. Je découvrirai une nouvelle ville, de nouvelles personnes, une façon de vivre différente. Je n’aurai plus le palais et cette maudite tour de Jade devant les yeux à longueur de journée, je ne passerai pas mon temps à penser à tous ceux que j’ai quitté, que j’ai abandonné. Je pourrai changer, je pourrai progresser.

Je ne retourne à l’usine qu’en plein milieu de la nuit. Barnabé est parti, et tous les autres sont allés se coucher.

Je reste quelques minutes à observer le feu en train de s’éteindre, puis rejoins la chambre. Je me glisse contre Thimothée, près du mur.

Il est brûlant de fièvre. Sa peau luit de sueur, et il respire fort. Je repousse les couvertures et soulève son t-shirt. La plaie suppure, et n’est pas belle à voir. Il nous faut du désinfectant, de l’alcool. Je sais où je peux en trouver. A l’infirmerie du foyer, j’aurai tout ce dont je peux rêver pour le soigner. C’est risqué pour moi, mais vital pour lui.

Je ressors de l’usine, puis pars au pas de course vers le foyer. Je vérifie mes arrières avant d’escalader la grille, puis me colle au mur. Je reste cachée dans les ombres jusqu’à la porte vitrée de l’infirmerie, plongée dans la pénombre. Je pousse le battant et me glisse dans la pièce. Je repère rapidement l’armoire contenant les désinfectants, comprimés et autres médicaments.

La porte grince horriblement. Je grimace et me dépèche de prendre ce dont j’ai besoin : désinfectant, compresses, bandes, pansements, sparadrap, aiguilles et fil stérilisés.

Je referme l’armoire et sors de l’infirmerie. Je m’attarde quelques instants, observant la cour et l’endroit où j’ai grandi. Je me demande ce qu’est devenue ma chambre.

Contre toutes mes alarmes internes, je rentre dans le bâtiment principal. La loge du concierge est vide. Je monte les étages rapidement, et rentre dans ma chambre, innocupée. Rien n’a bougé. Mes affaires sont toujours à la même place, comme si j’avais dormi ici hier.

Je prends un sac à dos dans mon placard et y fourre le matériel médical que je viens de voler. J’avise alors la valise de cuir noir, rangée contre le fond de l’armoire. Ma robe de princesse. Je ne peux pas partir sans.

Je mets le sac sur mes épaules et attrape la valise. Je n’ai rien d’autre à emporter.

Je pourrai passer dans la chambre de Thibault, retrouver son odeur, ses affaires… Je ne m’accorde que trois minutes.

Je suis le couloir rapidement et rentre dans la chambre de mon ami. Elle n’a pas bougé non plus. Les classeurs en vrac sur le bureau, un t-shirt sale qui traine, ses chaussures pleines de boue, son uniforme accroché à un cintre… Je plonge mo nez dans son oreiller quelques secondes.

Je jette un dernier regard autour de moi. Il me faut quelque chose de lui. Posée sur le bureau, une bague qu’il portait à longueur de temps. Un simple anneau en or. Je le mets dans ma poche et quitte les lieux.

Je ferme la porte sur mon deuil en même temps que le battant de bois. Thibault Nightwish n’est plus. Charlie Countryman n’est plus. C’est de l’histoire ancienne.

Je quitte le foyer par là ou je suis arrivée et rejoins l’usine au pas de course, uniquement concentrée sur ce que je dois faire : sauver Thimothée.

Je pose ma valise dans un coin puis me fabrique une torche de fortune avec un bout de tissu et une bûche. Je retourne dans la chambre. Thimothée est dans le même état que quand je suis partie. Brulant de fièvre, avec sa plaie purulente, qui suinte.

Doucement, je sors un couteau qui était caché sur ma cuisse et défais les points de suture. J’enlève les chairs nécrosées, le plus tendrement possible, en essayant de ne pas lui faire mal. Je désinfecte ensuite l’entaille, puis pose une compresse imbibée d’alcool sur la blessure. Je la laisse quelques minutes, puis commence à recoudre la coupure qui est maintenant parfaitement propre.

Il me faut douze points pour refermer totalement le ventre de Thimothée. Je suis soulagée quand j’arrive au bout. Je m’éponge le front et soupire. Je désinfecte une nouvelle fois et entreprends de lui bander le ventre.

Je suis obligée de le soulever à chaque tour, et la tâche est laborieuse. Quand je finis, je repose les couvertures sur lui et range mon matériel. Je suis épuisée. Je sors de la chambre, éteins ma torche en la couvrant de terre et laisse mon sac avec la valise.

Je retourne me coucher. Je me love près de Thimothée et pose la tête sur son épaule, attentive au moindre changement dans sa respiration ou ses battements de cœur. Je m’endors sans m’en rendre compte. 

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