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 Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]

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Fantaisie

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Féminin Bélier Messages : 633
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MessageSujet: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Lun 4 Mar - 17:01

Pour le même concours de nouvelles que Kawet (voir http://www.encre-nocturne.com/t976-la-vie-devant-soi-tp) mais dans l'édition de l'année dernière, j'avais écrit une nouvelle, que je vous fais partager, puisque Kawet me suggérait de mettre celle de cette année, ce que je vais faire aussi (incessamment sous peu…) :

(L'incipit est de François Place)

Love story

    Lou Ho se penche vers son maître.
—Fais aussi vite que possible ! ordonne ce dernier en reposant le pinceau. D’ici deux heures, tout le pays sera noyé dans le brouillard. Je compte sur toi ! “
    Il roule la lettre achevée dans un étui de cuir qu’il tend au jeune serviteur.
    Lou ho serre l’étui dans sa ceinture et salue son maître une dernière fois. Il enjambe le balcon de bois, s’aggripe d’une main ferme à la corde lestée d’un panier suspendu et se laisse glisser dans le vide. Un, deux, trois mouvements de balancier, il se jette sur une saillie de la falaise où il se rétablit d’un vigoureux coup de rein. Le voilà qui dévale à toute allure un sentier de chèvre longeant le précipice. Il ne lui a fallu qu’une poignée de secondes pour disparaître à la vue de son maître et s’éclipser dans la brume.
    Le vieux maître soupire.
    Des bruits de voix altérées par l’ascension trop rapide d’un escalier lui parviennent du fond de la pièce. Il range son écritoire, lisse les plis de son manteau de soie. Le bol de thé, sur la table, est encore fumant. Il l’enveloppe de la coupe de ses mains pour le porter à ses lèvres.
    On frappe à la porte: des coups sourds, de plus en plus forts, donnés à coups de poing. Voilà, se dit-il, c’est maintenant...
Enfin on peut penser que c'est ce qu'il se dit, à voir son expression à la fois résignée et déterminée.
    La porte vole en éclat. Deux guerriers apparaissent, sabres au clair. Calmement, le maître repose son bol et regarde les deux hommes. Ce sont des tueurs, ça saute au yeux : regard froid et sans âme, vêtements sombres, un sabre dans chaque main, taché de sang. Le vieil homme frémit.

    Lou Ho court sur un étroit chemin longeant les habitations troglodytiques. Leurs occupants sont invisibles. Pourtant, soudain, un jeune garçon sort de la brume et lui fait signe. Sans s'arrêter, Lou Ho lui crie « Cache-toi ! Ils arrivent ! ». Puis il emprunte un pont et s'enfonce dans la montagne, entre les sapins.

« C'est fini, annonce l'homme de droite, vous avez perdu la partie ! Jamais ton seigneur ne sera au courant ! Il ne s'apercevra de la trahison qu'une fois pris au piège !
-Mais rassure-toi, ajouta l'autre d'un air menaçant, tu ne verras pas sa chute. Tu ne verras même pas le soleil se lever demain !
-Le sage ne parait pas troublé, et, regardant le premier assassin dans les yeux, lui répond :
-Vous êtes sûrs de ce que vous dites ?
-De quoi, que tu vas mourir ? Ouais.
-Ou peut-être que tu fais allusion au gosse qu'on a vu s'enfuir ? demande l'autre, un brin plus fin. Laisse tomber vieux, c'est comme s'il était déjà mort.
-C'est sûr, avec les Jumeaux qui lui collent au train, il a aucune chance !
-J'ai confiance en ce petit. »

    Le petit en question est adossé à un tronc, l'air paumé. Il exhale un nuage de buée, pensif. « Bon, je vais tenter par là...» dit-t-il, hésitant, avant de s'engager vers un chemin pentu. On entend juste le bruit de ses pas sur les pierres du chemin. Bientôt, Lou Ho arrive au bord de la falaise. En contrebas, la vallée s'étend, et le village troglodytique est déjà noyé dans la brume. « Bon, il faut vraiment que je me dépêche, on y voit plus rien en bas !» s'exclame-t-il d'une voix un peu angoissée. Il sort alors de sa poche un papier froissé, qu'il étale sur une souche. Le jeune serviteur le maintient de ses mains bleuies par le froid et l'étudie attentivement en pensant à haute voix : « Alors, le maître m'a dit que la guérite était sur le mont de Roc, sur un éperon au Nord. Il va y avoir de l'escalade, mais normalement, les sbires du Tigre ne vont pas pouvoir me suivre là-haut. Ça tombe bien, j'ai pas vraiment envie de les croiser … Bon, donc il faut que je passe d'abord … Par là ! ». Lou Ho s'engage résolument dans la forêt, tout en rangeant la feuille dans sa poche. On aperçoit deux ombres qui l'y suivent, silencieusement.

    Les deux hommes tiennent les bras du maître, dont je n'ai pas retenu le nom, et le tirent vers le vide. D'un coup de pied, l'un d'eux envoie la table par dessus le parapet. On l'entend se briser au pied de la falaise. « Au tour du vieux maintenant ! » s'exclame-t-il. Ils éclatent tous deux d'un rire gras. Leur victime affiche toujours un air très calme, mais teinté de tristesse. Ils le projettent dans le vide.

    Lou Ho se casse la figure, le nez dans l'herbe rase et humide. « Aie ! » murmure-t-il en se redressant. Il se masse un instant la cheville, puis repart en trottinant. Il débouche dans une clairière. Soudain, un bruit de pas retentit. Alarmé, Lou Ho se retourne. Un homme lui fait face, grand, l'air redoutable, vêtu d'une tenue de combat noire et armé de deux sabres, dont les fourreaux sont sanglés dans son dos. À sa droite, un deuxième homme, exactement semblable, si ce n'est qu'un bandeau rouge lui ceint le front. Décidément, les guerriers redoutables marchent par deux dans le coin !

    « Ha ! Nous t'avons enfin rattrapé ! s'exclame Bandeau Rouge,
-Tu es fait ! ajoute l'autre ponctuant sa parole d'un sourire narquois. Allez, reprend-il, donne nous gentiment le papier, mon petit...
-Non. répond Lou-Ho avec aplomb.
-Il ne me semble pas que tu sois en position de force petit … dit Bandeau Rouge d'un ton menaçant.
-Ce genre de chose peut vite changer ! raille le garçon sans s'émouvoir.
Dis donc, il a du cran ce gars !
-Bon, ça suffit ! s'énerve Bandeau Rouge, tu nous donnes la lettre maintenant !
-Vous êtes bouchés ou quoi ? J'ai dit non.
-Tu l'auras voulu. » conclu sombrement l'Autre, levant ses armes. Perdant un peu de sa superbe, Lou-Ho recule d'un pas. Les deux hommes s'approchent, menaçants.

    Les guerriers qui viennent d'assassiner le maître font face à une troupe de fantassins lourdement armés, commandés par un cavalier richement vêtu.
    « Alors ? demande impérieusement celui-ci.
-Vos ordres ont été suivis à la lettre mon général. annonce l'un des tueurs.
-Le vieux est mort. précise l'autre.
-Vous en êtes absolument sûrs ? questionne le cavalier, fronçant les sourcils.
-Oui. Personne ne peut survivre à une chute de cette falaise.
-Bien. Le voilà hors d'état de nuire. A-t-on des nouvelles des jumeaux ?
-Non, mon général, répond un des soldats, mais on peut être sûrs qu'ils ne vont faire qu'une bouchée de ce gamin.
-Certes. Bon, allons rejoindre le Tigre ! Allons soutenir le maître légitime de ces contrées ! Allons tuer l'usurpateur ! » braille le général sous les acclamations hystériques des guerriers qui l'entourent.
Maître légitime, tu parles : assassin mégalomane oui !

    Lou Ho se baisse, évitant un coup de sabre qui l'aurait à coup sûr décapité, il se retourne, tentant de porter un coup à Bandeau Rouge qui arrivait par derrière. Il a sorti le poignard que le maître lui avait offert après l'escarmouche sur le pont pourpre. Mais, son arme ne lui sert qu'à parer les coups furieux dont il fait l'objet. Soudain, l'autre, d'une attaque fulgurante, le blesse à la cuisse. Lou Ho, déséquilibré pousse un cri de douleur. Profitant de son désarroi, Bandeau Rouge lui inflige une deuxième blessure, à l'épaule. « Alors, on fait moins le fier hein ! » s'exclame-t-il avant de tomber, face contre terre, le crâne perforé par une flèche. L'autre abasourdi, regarde autour de lui, cherchant le tireur. Un deuxième trait fend l'air en vrombissant avant de se ficher dans sa cuisse. Il tombe à genoux et Lou Ho l'achève.
    « Heureusement que je suis là ! Hein, Lou Ho ! s'exclame le tireur, ou plutôt la tireuse, en sortant des buissons.
-Lin ! Mais qu'est-ce que tu fais ici ?
-Je viens de te sauver la vie là, il me semble ! s'insurge la jeune fille, faussement vexée.
-Oh, tu sais, je m'en serais très bien sorti tout seul...
-Mais oui, bien sûr... Bon, c'est pas tout ça : t'as pas un message à apporter ?
-Si. Et toi, il vaut mieux que tu rentres à la maison.
-Et puis quoi encore ? Tu crois pas que ton départ en pleine nuit et ta lettre pitoyable de la dernière fois c'est suffisant ? Non mais c'est bon là ! J'en ai marre ! Je te signale que je suis plus âgée que que toi et que je sais tirer à l'arc, moi. Toute façon, j'm'en fous. Je te suis. Tu peux pas m'obliger à rentrer.
Dis-donc, elle fait peur quand elle est énervée celle-là. Heureusement que ma sœur est pas comme ça …
-Désolé Lin. J'ai juste peur pour toi, répond Lou Ho d'un ton contrit, avant d'ajouter, malicieux : au fait, depuis quand tu tires aussi bien à l'arc ?
-Je m'entraîne dur depuis que tu es parti. Mais je te raconterai plus tard, le temps joue contre nous.  Et ne t'inquiète pas : j'ai autre chose à faire que mourir. Allez montre moi tes blessures que je voie ce que je peux faire, et en route. »

    Un promontoire rocheux surplombe la vallée noyée dans la brume. Soudain, une main s'agrippe à la roche, sur le côté droit. C'est celle de Lin. La jeune fille apparaît au fur et à mesure de ses efforts pour prendre pied sur le promontoire. Elle parvient enfin à s'y asseoir. « Allez Lou Ho, encore un petit effort ! » murmure-t-elle à l'adresse de son frère, gêné par ses blessures. « Je vais te tirer. » ajoute-t-elle avant  d'empoigner la corde qui la relie au garçon. Un instant après, celui-ci arrive sur le promontoire. « Merci » balbutie-t-il, épuisé. Lin le prend dans ses bras. Il finit par se dégager, en répétant son remerciement. « On est arrivé. » lui dit sa sœur d'un ton apaisant. Ils vont vers une petite cabane qui se dresse derrière eux, et Lou Ho frappe à la porte.
    Elle leur est ouverte par un vieil homme vouté qui les salue d'un air las. Il leur dit d'entrer et Lou Ho lui donne la lettre. Le vieillard parcourt les quelques mots. Sa lecture achevée, il crache un juron et demande aux jeunes gens de le suivre. « Vous allez me donner un coup de main, les jeunes. » annonce-t-il, en les entraînant dans un escalier sombre qui conduit à une réserve de bois.
    « Il faut descendre du bois ! Toi, mon gaillard, occupe toi des bûches. Et toi, la demoiselle, prend le petit bois, ordonne-t-il.
-Je suis plus âgée et moins fatiguée que mon frère, vous n'avez aucune raison de me ménager, a moins que vous le fassiez parce que je suis une fille, stupide et faible ? » interroge Lin d'un ton presque agressif.
Le vieux, l'air surpris par la révolte de la jeune fille, grommelle « Oh, faites comme vous voulez ! ». Ils se mettent au travail.

    Une flamme s'élève d'un petit monticule de brindilles. Lin ajoute deux bûches, Lou Ho approche ses mains du feu. Il se tourne vers le vieil homme et lui dit :
-J'ai deux questions.
-Lesquelles ? répond-il calmement.
-D'abord, pourquoi on a fait du feu ?
-Et la deuxième ?
-Pourquoi le faire dans un lieu aussi isolé ?
-Je vais vous expliquer. Cet endroit est très important, la difficulté d'accès le protège des attaques. Là-bas, de l'autre côté de la vallée, il y a une guérite comme celle-là. Si j'allume un feu, le guetteur d'en face peut le voir, et en allumer un à son tour. Ce second feu sera repéré par un troisième guetteur, placé en face, qui allumera un troisième feu, un quatrième guetteur le verra, et ainsi de suite. Ce signal arrivera à la forteresse du seigneur d'ici deux heures environ. Cela laissera le temps au seigneur de préparer sa défense. Le signal de feu est utilisé lors de situations extrêmes, dès qu'on y a recours, la capitale doit être fermée et préparée à se défendre, en attendant l'arrivée d'un groupe de messagers qui préviendra le seigneur du danger qui le menace.
-Je vois. C'est pour ça qu'il fallait se dépêcher : pour ne pas que le brouillard empêche les guetteurs de voir le signal, dit Lou Ho.
-Oui, confirme le vieil homme, et je crains qu'il ne soit déjà trop tard.
-C'est vrai que le brouillard s'est épaissi, observe Lin, inquiète. Un signal visuel n'ira pas loin.
-C'est terrible ! se lamente son frère, On a quand même pas fait tout ça pour rien...
-Ils se taisent et réfléchissent, l'air sombre.
-Hé ! crie soudain Lin. Dites, Monsieur le guetteur, vous auriez pas quelque chose de bruyant ?
-Euh, je dois bien avoir ce vieux tambour dans un coin de la salle … Pourquoi ?
-Parce que la brume arrête la vision, mais pas l'ouïe ! Viens m'aider Lou Ho !
    Traînant son frère par la manche, elle s'engouffre dans la petite maison, sous le regard médusé du guetteur. Ils ressortent en tirant un grand tambour orné de fleurs rouges et tendu d'une fine membrane. L'instrument placé à côté du feu, Lin se saisit d'une paire de grosses mailloches et entreprend de taper comme une sourde sur la peau. Son frère se met à l'aider avec ses poings, imité par le guetteur. On voit les six mains s'employer à marteler le cercle de peau, produisant un rythme sauvage. Cela dure une minute, deux … On ne sait plus, on perd la notion de temps, emporté par le battement.
    Soudain, le tambour se tait. Pour écouter la réponse qui lui parvient de l'autre côté de la vallée.
    « Ça a marché ! s'écrie Lin exaltée, un large sourire au lèvre.
-Oui, ça a marché !», répond son frère, avec le même sourire.
Le vieux guetteur ne dit rien. Mais il sourit aussi.

    En face, un autre guetteur sourit, mais avec inquiétude. Il vient d'arrêter de jouer et écoute celui qui vient de commencer. Le battement s'éloigne et se tait. Une voix impériale troue le silence «Voilà la fin de ta félonie, le Tigre ! Qu'on l'emmène. »

    Noir.

    Dans la salle, la lumière se rallume progressivement, tandis que le générique défile à l'écran. Clara, qui a pris ma main, ne la lâche pas. Au contraire, elle se tourne vers moi avec un grand sourire. Ça y est, c'est dans la poche ! Excellent choix ce film, excellent choix !



Voilà pour la première… Et maintenant, celle de cette année (je n'ai pas choisi le même incipit que Kawet)



Réminiscence

      Le château soufflait de la musique dans la nuit. 
Les invités étaient si nombreux que l’on peinait à avancer dans les couloirs pour passer d’une salle à l’autre. 

« Tu t’appelles vraiment Europe ? me demanda le jeune homme à la tête de taureau. Ce n’est pas un surnom ? »
      Les cartes du temps étaient brouillées dans cette fête costumée où les époques se chevauchaient, où les modes vestimentaires de plusieurs siècles se croisaient, se bousculaient, s’enlaçaient. 

« C’est vraiment le prénom que m’ont donné mes parents. » 

      Toges maculées de vin, gantelets de chevaliers, longues poulaines à la mode tudesque, chasubles avec orfroi brodé gorgées de sueur, ivoire sculpté des cols de dentelles parsemé de débris de chips ou tâché de rouge à lèvres, robes à paniers en velours de soie imprégné de tabac froid, justaucorps léopard, masques, tout cela se mêlait dans une explosion de couleurs et de parfums. 

« Tu es la première Europe que je rencontre. » 

      Furieux désordre des âges, bacchanale de fantômes ivres de musique sur les pistes de danse. 

« Je crois bien être la seule. » 

      Orgie où Zeus lui-même et quelques autres divinités étaient sans doute venus s’encanailler et poursuivre de jeunes mortelles chavirées dans les couloirs de l’Histoire. Une fête comme je n’en avais jamais vécu. Une opulence scandaleuse ! 

« Suis-moi ! » me dit ce garçon à la voix grave dont je ne voyais que les yeux dans les trous du masque.
      Il me prit la main et m’entraîna parmi les loups

      Un dernier regard à mes quelques amies, derrière moi, loin déjà. Leurs regards incrédules m'accompagnèrent un moment. C'est vrai que je ne les avais pas habituées à les quitter de manière aussi cavalière. Puis ce fut le couloir. Large. Rectiligne. Envahi par le flot déchaîné de la foule euphorique. Les invités, monstrueux de démesure avec leurs costumes bigarrés, leurs cris et leurs rires hystériques. Les danseurs qui tourbillonnaient, comme inconscients de la cohue, et jaillissaient parfois de la foule houleuse. Ici, un jongleur moyenâgeux aux vêtements bigarrés, là, un hoplite éméché dont l'armure jetait des reflets métalliques, ici encore, une danseuse égyptienne à la perruque dorée. La musique assourdissante qui troublait mes sens. Un cortège de jeunes filles, apparues tout autour de nous, accompagnant notre remontée. Sur elles, un voile léger comme un zéphyr, et un filet de perles flottant parmi les vaguelettes de leur longue chevelure blonde. L'impression troublante que le sol tanguait sous mes pas, embarquée que j'étais dans le sillage du garçon. Sa main dans la mienne, mon unique point d'ancrage dans le chaos ambiant. Son autre main qu'il leva soudain dans un salut adressé à un jeune homme, qui émergeait à cet instant d'une des pièces latérales. Il lui répondit d'un sourire moqueur. Il était entouré de flûtistes. De ma main libre, je remontai l'étoffe pourpre de mon péplos, qui traînait sur le sol.
      « Où va-t-on ? » criai-je à mon guide, oppressée par la cohue. Il se tourna à demi, et, sans cesser de m'entraîner, il me répondit : « Ne t'inquiète pas, nous arrivons. ».
      En effet, bientôt, le jardin, tel une île de verdure, nous accueillit par une brise fraîche au sortir du tumulte de la fête. Le garçon ne lâcha pas ma main. Dans la fraîcheur nocturne, je respirais enfin. Nous marchions sous un clair de lune qui nimbait sa clarté sur une scène idyllique. L'ondoiement de l'herbe, les frémissements des arbres caressés par une légère brise, tout était paisible. Évadés de la spirale endiablée du temps, ré-humanisés par la douce luminescence de l'astre, quelques invités déambulaient, épars, le murmure feutré de leurs conversations se substituant au vacarme de la musique. Alors les ombres que tous semblaient devenus étaient rassurantes. Soulagée d'avoir échappé à leurs alter-ego grimés, s'ébattant dans l'éblouissante débauche de la fête, je poussai un soupir.
      Je reprenais peu à peu mes esprits, et me pris à regretter d'avoir accompagné mes amies à une telle fête. J'étais si peu habituée au monde. Mes parents étaient assez riches pour me faire instruire à la maison, et les leçons de mon précepteur, si elles m'avaient fait acquérir une très bonne culture, ne m'avaient pas permis de lier connaissance avec des gens de mon âge. Mes quelques amies étaient des filles de bonnes familles, des connaissances de mes parents. Il leur avait fallu bien des heures pour me convaincre de venir, et plus encore pour faire fléchir mon père, qui n'aimait pas me voir « perdre mon temps à des occupations futiles », comme il disait. C'est vrai que tout cela était démesurément futile, et plus oppressant qu'amusant. Le but des invités n'était que d'afficher leur richesse en se montrant plus opulents et exubérants les uns que les autres. J'aurais dû me douter que cela ne me plairait pas. Heureusement qu'on m'avait sortie de là.
      Le calme apaisa peu à peu le tumulte de mes pensées et, goûtant la fraîcheur de cette nuit d'été, le laissai mon regard vagabonder aux alentours.
      Un couple, là-bas, s'éloignait d'une statue qui tendait la main vers eux. La peau sombre de la jeune femme tranchait sur sa longue robe claire. Son compagnon portait une épée au côté et un casque grec sous le bras. Me retournant, je contemplai un instant le manoir. Toutes les fenêtres, tous les balcons étaient éclairés et, de temps à autre, une silhouette s'y encadrait. Je remarquai une jeune fille penchée sur la rambarde ouvragée d'un balcon. Elle portait une jolie robe rouge sombre à lisérés dorés, et regardait son Roméo, debout quelques cinq mètres plus bas. Je souris, leur souhaitant une histoire plus agréable que celle de leurs illustres prédécesseurs.
« Ça va mieux ? » me demanda le garçon, me sortant de ma rêverie.
      Alors que j'opinais, son allure de Minotaure se fit terriblement oppressante. Le clair de lune se reflétait dans sa toison postiche. Ses cornes en croissant luisaient. Son regard brillant, lointain, peinait à éclairer les orbites vides de son masque que l'obscurité avait colonisées. Un frisson parcourut mon échine.
« Ah oui, j'oubliais. » dit-il, percevant mon trouble.
      Et il retira son masque. Il était vêtu d'une chlamyde blanche attachée sur l'épaule droite par une broche dorée. La clarté lunaire mettait en valeurs de discrètes broderies rouges qui ornaient le bas de l'étoffe. Ses sombres cheveux bouclés encadraient son visage aux traits délicats, mais affirmés. Même la pénombre échouait à ternir l'éclat de sa beauté, qu'illuminaient ses yeux d'un incroyable bleu ciel. Et, alors qu'il me regardait en souriant gentiment, son regard indéchiffrable me donnait l'impression déroutante qu'il savait tout de moi. Gênée, je regardai le défilement de l'herbe sous nos pas. Il avait abandonné son masque derrière nous, sur un banc. Je me laissai guider, et nous marchâmes ainsi quelques minutes, entrant dans un petit bois, jusqu'à atteindre une clairière.
« C'est beau, n'est-ce pas ? » me murmura-t-il.
      L'endroit était incroyablement parfait. Pas un papier gras ou un sac plastique abandonné, pas le moindre écho de la route, là bas, hors de l'enceinte de la demeure. Rien que l'herbe douce sous mes sandales, le lit de mousse au pied des arbres, le bruissement de la brise, celui d'un proche ruisseau. D'un accord tacite, nous nous assîmes. Sa main chaude pressait toujours la mienne. Je me sentais bien, exactement là où je devais être.
« Oui, c'est beau, répondis-je, Très beau. »
      Et pourtant, soudain, j'eus la sensation affolante de n'être plus maître de rien, ni de mes actes, ni de mon destin. D'être prise au piège dans cet endroit hors du temps. D'être perdue à tout jamais, comme ces héros poursuivis par leur destinée. Les ombres projetées par la forêt sur ma conscience égarée évoquaient des créatures fantasmagoriques. Un rocher moussu, une branche morte et c'est un centaure qui m'apparait. Un groupe d'arbustes et de buissons feuillus, c'est une ronde de satyres dansant parmi les dryades. Et cet endroit qui me semblait silencieux un instant plus tôt s'emplit d'échos de la musique de la fête, étouffés, déformés, transfigurés en harmonies élégiaques. La ronde sauvage semblait peupler chaque recoin, furtive. C'était sans commune mesure avec le maelström temporel faisant rage au château, mais presque plus oppressant, puisque incompréhensible. Surréaliste. Réprimant une impérieuse envie de fuir, je me reprochais d'avoir bu cette coupe de champagne qu'on m'avait offerte. Que le jeune homme m'avait offert.
      Je chassai ces pensées alarmées, me persuadant que mes inquiétudes étaient aussi ridicules qu'infondées, et qu'il n'y avait aucun mal à se promener en compagnie d'un jeune homme qui avait eu la bonté de me sortir d'une situation des plus désagréables.
      Devinant sans doute le cours de mes réflexions, il passa son bras autour de moi, m'attirant contre lui, protecteur. Je laissai aller ma tête contre son épaule. Dans ma poche, mon portable vibra. Mon père m'en avait même confié deux, afin d'être sûr que je sois joignable. Mais ce devait être mes amies qui me cherchaient pour les accompagner je ne sais où.
« Peu importe, me dis-je, les filles attendront. Qu'elles aillent danser parmi ces forcenés sans moi. »
    Comme pour approuver ma pensée, mon compagnon me sourit, avant de s'absorber dans la contemplation du ciel étoilé.
« Tu ne m'as toujours pas dit ton nom. » remarquai-je.
    Il tourna vers moi son visage incomparable, me souriant toujours, et répondit :
« Zeus. »
« Je m'disais aussi. »

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Dernière édition par Fantaisie le Sam 28 Sep - 22:39, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Sam 9 Mar - 16:27

Bravo pour ton classement ! :P

Sinon... Je trouve que ta première phrase, "Enfin on peut penser que c'est ce qu'il se dit, à voir son expression à la fois résignée et déterminée.", ne va pas avec le style d'écriture de l'incipit... Ça fait un changement "brutal", on voit bien que ce n'est plus le même écrivain...
Les commentaires "à part" m'ont étonnés jusqu'à me gêner durant la lecture, mais comme j'ai compris la fin...
Et justement, la fin du film, on ne la comprends pas... Je sais bien qu'on à pas le début, donc que des choses peuvent nous échapper, mais ça serait bien d'un peu près saisir....
Quand à la vraie fin, c'est bien une chute, mais je n'aime pas la dernière phrase, perso...

Très critique, mon commentaire :P Paske sinon, j'aime ton texte ! (et vive les filles ! Twisted Evil )

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Merci Maw' :D:
 



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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Sam 9 Mar - 16:39

Merci :)
Oui, cette rupture au début, j'ai essayé de la tourner dans tous les sens mais j'ai pas réussit à la marquer autrement. Et comme c'est un film, on ne peut pas savoir ce qu'il se dit. Donc, dilemme. Quand aux autre commentaires, comme tu l'as dit, c'était pour introduire la chute, qui n'aurais pas de raison d'être sinon : ça aurait été coller une chute pour coller une chute… Et j'aime pas. Déjà que je la trouve un peu "facile"… Mais je crois que c'est l'image qui était donnée avec l'incipit qui m'y a fait penser, et comme l'ambiance se prêtait particulièrement bien à un grand film d'aventure…
La fin du film n'est pas très claire… Elle l'était dans la tête, parce que j'avais choisi un thème un peu "bateau" : la lutte contre des méchants gros vilain que veulent devenir calife empereur à la place de l'empereur. Mais bon, j'ai sans doute pas bien réussit à faire passer ce côté là… Et à la limite, c'est normal, parce que ce n'était pas mon but premier…
En tout cas merci pour tes critiques (même si je ne pourrait pas en profiter pour améliorer mon texte… Vu qu'il à fait son temps… ^^)…

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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Sam 9 Mar - 17:17

OK :)

(et pour l'image je l'ai cherchée partout mais je l'aie pas trouvéééeee !!!! sniff )

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Merci Maw' :D:
 



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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Dim 10 Mar - 11:20

Tiens, je l'ai trouvée sur un site (j'en avais une mieux en PDF, mais ça marche pas…) :

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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Dim 10 Mar - 14:23

Et celle pour l'édition de cette année ? :P

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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Dim 10 Mar - 19:29

Ça vient ça vient, elle est sur ma clé USB qui est dans mes affaires de cours que j'ai relégué aux oubliettes… Bon, ce soir, j'ai la flemme de monter à l'étage pas trop le temps, mais demain, c'est promis !!! Wink

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MessageSujet: Re: Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]   Sam 23 Mar - 15:43

J'adore la deuxième ! je la préfère à la première... et je n'en dirai pas plus pour ceux qui lisent le commentaire avant de lire la nouvelle (qui est en-dessous de la première)

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Étonnants voyageurs[Attention : pas de Balise!]
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