Encre Nocturne
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 Toujours fuir

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DreamMaker

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Féminin Taureau Messages : 13
Date d'inscription : 26/12/2014

MessageSujet: Toujours fuir   Mer 18 Fév - 21:50

[Yo.
Je te souhaite une bonne lecture, petite asperge à la mayonnaise.]
PS : un commentaire fait toujours plaisir  rire2





Toujours fuir




    Aujourd’hui, quelqu’un d’entre nous mourra.
    Je le sais. Je le sais toujours, quand la Mort se déplace.
    Par pitié, arrête de me regarder comme ça. Je t’en supplie. Arrête, ou je vais craquer. Tu ne veux pas que je pleure, n’est-ce pas ? Cela alerterait Iute, et je ne veux pas.
    Je ne veux pas avoir à lui annoncer que ce sera lui, aujourd’hui.
    – Arrête…
    – C’est lui, n’est-ce pas ? Le prochain…
    Ta voix n’est qu’un souffle mais je l’entends parfaitement. Elle résonne, résonne, et ravage ma raison. Je ne veux pas…
    – Oui.
    Un petit mot. Murmuré, mais pourtant assourdissant. Je baisse les yeux, je ne veux pas voir le soulagement puis la douleur traverser ton regard, comme ils l’ont fait avec le mien. Soulagement, parce que ce n’est pas nous qui sommes destinés à mourir aujourd’hui. Douleur, parce que c’est Iute. Un ami, un frère. Une partie de nous, malgré tout.
    Tu restes un instant silencieux et ce silence-là fait mal. Il pulse dans ma tête, diffusant son venin entre nous, étirant ses tentacules malsains jusqu’à appuyer sur le cœur, oh, pas très fort, mais juste assez pour raviver la culpabilité.
    Doit-on lui dire ? Non, je ne pense pas. On doit lui laisser une chance. Ne pas courir avec un adolescent résigné, mais avec un ami qui met toutes ses forces dans sa survie.
    Je relève la tête. Le soleil émerge et la nuit s’étire, s’effiloche sous sa pression. Elle meure à petit feu, dans une explosion de couleurs embrasées, si riches mais si froides.
    Pourquoi notre mort n’est-elle pas aussi belle ?



    – …Et moi ?
    Tu demandes, mais tu ne veux pas savoir, tu veux que j’élude et que je me défile. C’est-ce que je fais toujours, et tu le sais. Je suis un lâche.
    – Je ne sais pas.
    Je sens que tu te détends, tout doucement. Tu sais que je mens mais tu ne dis rien, tu me remercies en silence.
    Personne ne veut savoir ce genre de choses.



    Je sautille sur place pour m’échauffer en détaillant notre chef, ses cheveux trop longs, trop clairs, trop reconnaissables, la cicatrice qui traverse son visage et se perd sous le bandage qui cache son œil arraché, la dague trempée dans l‘eau de la rivière empoisonnée accrochée à la cordelette qui lui tient lieu de ceinture. Je suis sûr que tu fais de même, derrière ta crasse et tes mèches ternes. Tu noues tes lacets avec cet air impassible que j’ai appris à apprécier avec le temps, mais le tremblement de tes mains te trahit. Je te connais, tu sais ? Malgré ton rejet des sentiments, je sais que tu ne veux pas nous perdre, le perdre. Que tu as peur.
    – Il est temps, les gars.
    Iute n’ajoute rien. Il n’y a rien à ajouter, dans ces moments là. Il évite de nous regarder. Il a peut être senti que c’était à son tour de saluer la Mort.




    Nous y voilà.
    L’avenue des ponts, notre dernier obstacle.
    Le martèlement de nos pieds sur la terre dure, associé au sang battant contre mes tempes, me rend malade, et aujourd’hui plus qu‘un autre jour. Voici notre quotidien : courir, survivre, traverser, s’enfuir, mourir.
   Je croise le regard fiévreux de Iute et le soutiens un millième de seconde, juste assez pour que sa flamme me brûle, m’électrise, relance mon cœur. Je détourne le regard, mâchoires serrées.
    Le premier pont n’est plus qu’à quelques mètres. Les balles sifflent de nouveau à nos oreilles, comme un écho de la veille, de la semaine dernière, de si longtemps…J’ai oublié, je ne compte plus les jours mais désormais le nombre de camarades morts. Ton sursaut puis ta raideur contre moi m’informe que tu es blessé, sans doute gravement puisque ton souffle devient rauque en un rien de temps. Toi si endurant,  tu faiblis,  néanmoins tu ne t’effondres pas, tu ne ralentis pas, tu te contentes de souffrir en silence, d’arracher chaque pas au sol traître et de serrer les dents.
    Ils sont là, ils nous visent en aboyant des ordres. Ce ne sont que des automates, des chiens à notre poursuite. Je ne devrais plus me laisser impressionner et pourtant…Seule consolation : ils tirent très mal, leur conscience ayant disparue.
    L’herbe laisse place aux pavés sous nos pieds nus, mais j’ai l’impression de m’enfoncer à chaque pas, toujours plus profondément. Iute se détache de toi d’une poussée, bifurque, saute sur le parapet et court comme un équilibriste qui joue avec la vie sans se soucier du vide, vers eux, vers les balles. Ses mèches blondes flottent derrière lui comme un étendard maintes et maintes fois tâché de sang, que les lavages auraient délavé.
    Il avait compris depuis le début.
    – Iute, fais pas l’imbécile ! T’as encore une chance ! Iute !
    Le cri m’arrache la gorge et remue les pierres qui me nouent le ventre,  pèsent si lourd en moi. Aucun de nous n’est dupe. C’est à son tour de chuter, il n’y a pas d’échappatoire.
    – Bordel, cours Kaëll, te laisse pas avoir aussi !
    Je sais que cela veut dire «  je ne veux pas vous perdre tous les deux », mais tu es trop réservé pour l’admettre.
    Tu ralentis brièvement et je me rends compte avec un sursaut que c’est pour m’attendre, alors je donne un coup de talon contre la pierre chaude pour te rattraper en quelques respirations saccadées et nous accélérons d’un même mouvement.
    Je regarde le sol brouillé entre mes larmes qui défile sous mes orteils sales tandis que tu comptes à voix basse ; tu fais toujours ça quand tu cours. Je me demande si tu pleures. Est-ce que ces saccades dans tes marmonnements sont dues à un point de côté, à ta blessure ou à des sanglots ?
    Le pont est dépassé d’à peine quelques misérables mètres que je me retourne, arrêtant subitement  ma course au grand dam de mon cœur malmené.
    J’ai besoin de voir.
    Il est à la moitié du pont, traversant les vagues de balles. Il lance ses dagues acérées, les unes après les autres, ses pas de plus en plus grands, de plus en plus légers, comme s’il cherchait à prendre son envol, comme s‘il était déjà mort et qu‘il cherchait à quitter ce monde. Je n’ai aucun mal à imaginer le feu courant dans ses veines, l’adrénaline pulsant sous sa peau.
    Et la peur, la peur écrasante, irrationnelle de la Mort, qui ronge de l’intérieur et rend fou.
    Combien de temps tient-il ainsi, les bas écartés comme un oiseau, courant vers sa fin ? A peine deux respirations…
    Il finit par trébucher et replie ses ailes contre lui dans un spasme de douleur, plusieurs traînées pourpres fleurissant sur ses loques crasseuses.
    Le temps s’arrête un instant, brusquement. Se remet en marche. Mais lentement…très lentement, trop lentement, comme pour savourer le moment. Et je me sens couler inexorablement, étouffer, m’emmêler, m’empêtrer dans la vision cauchemardesque et pourtant si belle de Iute basculant dans le vide.




    Une main brûlante et moite se glisse dans la mienne. Je reconnais tes cicatrices rugueuses sous mes doigts et je ne te repousse pas.
    Je me retourne. Doucement, doucement, pour ne pas tomber. Le monde vacille, seuls tes yeux sombres restent immobiles. Tu me fixes dans les yeux, j‘aimerais bien te dire d’arrêter de pleurer, mais je n’y arrive pas, ma gorge est brûlée, ma voix est partie et des larmes dévalent mes propres joues.
    Je sais que tu n’as pas regardé, que tu ne regarderas pas, c’est pour ça que tu me dévisages comme ça n’est-ce pas ? Pour ne pas voir derrière.
     – …Iute ?
    Tu ne veux pas voir, mais tu veux savoir. Mes lèvres gercées s’entrouvrent pour extirper la réponse de mes entrailles.
     – Fauché en plein vol.
    Tu acquiesces sans un mot de plus. Il n’y a rien à dire de plus. C’était à son tour.

    Une détonation.
    Un sifflement.
    Nous ne tressaillons même plus. Une mèche rousse s’envole, coupée par la balle, avant de tournoyer entre nous deux. Tu me regardes étrangement avant de l’attraper du bout des doigts. Tu la caresses un instant, puis l’emprisonnes dans ton poing calleux avant de resserrer ton emprise sur ma main.  
    Nous nous remettons à courir, main dans la main, toi légèrement voûté par la douleur, te remettant à compter comme un enfant.
    A dix, tu déplies tes doigts et ma mèche glisse derrière nous, jouant avec les courants d’airs.
    Et nous accélérons.

    Deux oisillons déterminés à apprendre à voler…

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        La vie est tellement irraisonnée qu'elle n'a pour sens que celui qu'on lui donne.
(Une amie)



Je lui souris, elle me sourit, et je me dis qu’on doit avoir l’air fin tous les deux, à faire ainsi semblant d’aller bien alors que notre monde part en lambeaux.



 
"Il faut viser la lune car même en cas d'échec, on atterrit dans les étoiles."
   "Il n'y a rien de plus inhumain qu'un monde où il n'y aurait que des êtres humains."

(Oscar Wilde ? Je ne sais plus. Un sage...)[/size]
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Magostera

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Masculin Sagittaire Messages : 78
Date d'inscription : 10/03/2014
Localisation : La ou je rêve être
Humeur : Volatile

MessageSujet: Re: Toujours fuir   Mer 18 Fév - 22:12

Ton récit comment fort. Tu nous transmet les tourments et les émotions avec une certaine efficacité, on ressent un bon début d'empathie dès le début du texte. Une fois arrivé à la fin, on commence à entrer en résonance avec les personnages. Je pense que tu a du potentiel pour nous écrire quelque chose de poignant, de vraiment beau.

Continue comme ça, J'approuve !

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Even in the deepest madness, Lancelot of the Lake stay the unrivaled Knight of Honor.
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Bongo

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Masculin Gémeaux Messages : 79
Date d'inscription : 17/02/2015

MessageSujet: Re: Toujours fuir   Mer 18 Fév - 22:15

L'écriture est fluide, ce qui rend la lecture agréable. Le cadre permet seulement difficilement de délimiter les personnages, de comprendre qui ils sont vraiment. Si je comprends bien, ils sont un peu chacun de nous, non ?

Toutes les images utilisées lors de ce texte ressortent bien, et le temps semble comme arrêté. C'est mon impression.

Après, c'est un peu surnaturel et étrange, ce qui fait que je n'adhère pas à 100%. Mais rien que pour la qualité j'ai hâte de lire d'autres de tes écrits !
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DreamMaker

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Féminin Taureau Messages : 13
Date d'inscription : 26/12/2014

MessageSujet: Re: Toujours fuir   Mer 18 Fév - 22:26

Merci beaucoup à vous deux...(snif)
Savoir que l'on ressent de l'empathie envers les personnages me plait car c'est principalement mon but : sans aucun contexte précis, repère historique ou informations sur les personnages, on parvient à accrocher à l'histoire et à s'identifier à eux.
Effectivement, je fais beaucoup dans le surnaturel, donc désolée Bong' ^^'
Quand à l'absence d'information précises...C'est un peu ma marque de fabrique. Pour laisser les lecteurs s'imaginer tout ce qu'ils souhaitent. Qui sont ces personnages ? Qu'ont-ils vécu ? Cela dépend de chacun...

Enfin, j'aime que les phrases soient..vivantes. Que chacune d'elles soit belle. Donc merci encore, Magostera, pour penser que j'arriverai un jour à faire quelque chose de beau Cute 2

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Noctama-Sky

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MessageSujet: Re: Toujours fuir   Sam 21 Fév - 10:58

J'adore ton texte :p
Il donne une pulsion sentimentale au départ qu'on se retrouve dans l'histoire, même avec l'absence de décor au début, et qui nous transporte jusqu'au moment fatidique ou le temps se fige
J'ai eu un petit frisson dans le dos quand j'ai terminé ^^'
Bref je vois que tu nous réserve pas mal de surprise, alors j'attends tes autres textes avec impatience

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Je sais pas pourquoi je fais une signature je post rarement des trucs //SBAFF  

Dans ma folie perpétuel à l'interieur de la CB
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l'avenir est il un long passé ?
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Ilya
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Féminin Messages : 754
Date d'inscription : 19/09/2012

MessageSujet: Re: Toujours fuir   Dim 22 Fév - 17:40

Franchement, je trouve ton récit très intense, chouette et la chute est vraiment surprenante.

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REJOIGNEZ LE MOUVEMENT OFFICIEL DES LAPINS ROSES FONDE PAR ILYA, REINE DES MORD SITHS AMOUREUSE DE SON LIT!!!
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MessageSujet: Re: Toujours fuir   

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