Encre Nocturne
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 Les mondes d'Eko [-12]

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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Féminin Balance Messages : 4631
Date d'inscription : 17/05/2014
Localisation : Endormie dans un terrier de lapins.
Humeur : Lapinesque. (ça veut dire paisible et joyeuse)

MessageSujet: Les mondes d'Eko [-12]   Dim 8 Mar - 13:17




Vous vous souvenez d'Eko ?
Oui, la petite lapine en chocolat, qui après diverses péripéties a échappé au système des lapins de Pâques, et a découvert le vaste monde. Quelqu'un voulait absolument la suite, je ne sais plus trop qui... Rimi, je crois cute

Si Eko ne vous dit rien, c'est ici :la:

Et bien, voilà la suite. Long mais très rapide à lire, car, comme dirait Jacquouille dans son jargon, c'est du full dial (tout en dialogue, si vous préférez rire2)
Et bon sang, que j'aime Bogue et Racine. J'espère que vous les aimerez autant que moi... Ce sont de ces personnages qu'on n'a jamais envie de lâcher. Hélas... la fin sera dure... //SBAFF





Les mondes d'Eko

I. Les lapins qui s'aimaient




[Première partie]

       Ils étaient deux.
       Eko les épiait sans vergogne depuis sa haie, glissant des regards fascinés à travers l'émeraude des jeunes feuilles.
       L'un broutait délicatement de petits pissenlits ; le deuxième paraissait concentré sur sa toilette, mais Eko n'était pas dupe. Ses yeux passaient et repassaient. Derrière. Devant. Sur les côtés. Son nez bruni par le soleil goûtait l'air à petites inspirations précises. Il faisait le guet.  
       Aussi silencieuse qu'une pierre, mais la tête bruyante de questions et pensées qui s'entrechoquaient dans un vacarme insupportable, Eko ne les quittait pas des yeux.
       Leur pelage était ras et terne. Bien loin de l'éclat soyeux des coursiers de Pâques. Leurs oreilles étaient  abimées, leurs muscles longs et noueux. Le brouteur de pissenlits était petit, maigre comme un clou. Le second était mieux bâti… Il ne serait pourtant parvenu qu'à l'épaule d'Asmar.
       Eko serra les dents lorsque le prénom si familier effleura son esprit, aussi doux et léger que la caresse d'une plume. Puis elle frappa de toutes ses forces, le repoussa loin, le plus loin possible, là où reposaient tous ses souvenirs. Là où reposait toute sa courte vie.
       Elle reporta son attention sur les deux inconnus, et le pelage noir et brillant se fondit dans leurs poils fauves, les grandes oreilles aussi douces que la soie s'effacèrent devant les leurs, et la voix enjouée disparut derrière leurs babillements.
       Car les deux énergumènes, au contraire d'Eko broyée par son silence, étaient incapables de se taire plus de trois secondes. La pluie et le beau temps, les pissenlits et les pâquerettes, la terre et le ciel, les écureuils et les abeilles, rien n'échappait à leurs commentaires.  Et la petite espionne, bercée par leurs voix vives et nerveuses, buvait leurs paroles et apprenait ce monde qui lui était inconnu. Elle eut bientôt la tête vrombissante d'informations de toutes sortes, et toutes lui crachaient au visage la dangerosité de cette nature qu'elle ne connaissait pas. Le découragement pesa d'un coup sur tous ses os.
       Comment pouvait-elle seulement espérer vivre à la surface ? Elle était folle. Asmar était fou.
       Encore ce prénom malvenu ! Pire, cette présence aussi douloureuse que rassurante.
       Sans réfléchir, elle se frotta énergiquement les yeux, tentant de chasser cette image et toutes celles qui lui étaient associées. Qui revenaient en file indienne derrière ses paupières, telles un cortège de spectres décidés à la hanter.
       Ce ne fut que quelques secondes après que le silence vint lui frapper les oreilles.
       Les deux pipelettes s'étaient tues.
       Le cœur battant à tout rompre, Eko glissa un œil à travers les feuilles.
       Tomba nez à nez avec un regard accusateur.
       – Hé, Bogue, viens un peu voir qui est là.
       Elle poussa un cri et bondit en arrière, se tordit la patte entre les cailloux et tenta de déguerpir.
       – Ça alors.
       – Une petite indiscrète.
       – Une petite espionne…
       – Une petite peste ?
       – Non, je ne pense pas. Regarde la tête qu'elle fait.
       – On ne mange personne, ma chère.
       – Hihi.
       Elle releva le regard, croisa les yeux d'or du petit maigre. Plissa les narines, frappée de plein fouet par leur odeur forte et sèche.
       – On dit bonjour, peut-être ? ajouta-t-il.
       – Bon… bonjour, répéta-t-elle, dégoulinante de honte.
       – Tu nous espionnes ?
       – Cela voudrait dire qu'elle nous trouve intéressants. Tu nous trouves intéressants ?
       – Non !
       Ils froncèrent les sourcils de concert. Le plus grand remua les moustaches d'un air contrarié.
       – Ah non ?
       – Je veux dire, si ! dit-elle précipitamment. Mais je ne voulais pas vous espionner. Je… Je voulais juste…
       Elle leva des yeux implorants vers le plus grand.
       – Elle a succombé à ton charme, Bogue, commenta le petit.
       – Oh, non, soupira l'autre. Pas encore.
       – Non ! Je ne suis pas d'ici, je voulais juste… savoir.
       Ils penchèrent la tête en même temps, et du même côté. Eko cligna des yeux.
       – Je ne sais pas vivre… dehors, ajouta-t-elle d'un ton plein d'excuses.
       Sans bouger d'un poil, ils se consultèrent du coin de l'œil. L'effet miroir entre ces deux êtres pourtant pleins de différences la fit hausser un sourcil. Elle tenta de saisir ce qu'ils se transmettaient ainsi, sans succès.
       – Je me disais aussi, reprit Bogue en remuant les moustaches d'un air savant, que tu avais un petit air… exotique.
       – Exotique ? Elle n'a même pas de poils !
       Ils se jetèrent sur elle d'un même élan, faisant rouler les cailloux légers et elle couina, tétanisée par la peur. Les yeux fermés, elle sentit leurs moustaches la chatouiller à divers endroits de son corps, et leurs narines renifler avec suspicion. Puis le supplice s'acheva enfin et elle rouvrit un œil. Un air perplexe était peint sur leurs visages.
       – Tu ne sens pas le lapin.
       – Effectivement, elle ne sent pas le lapin.
       – Enfin, la lapine.
       – C'est ce que j'allais dire. Tu vas arrêter de me voler mes mots ?
       – Tu viens des hommes ?
       – Mais non. Même les lapins des hommes sentent le lapin. Souviens-toi de la Noiraude.
       – Ah oui. Pauvre Noiraude.
       – Bon, tu comptes nous dire d'où tu viens, oui ou non ?
       Etourdie par cette avalanche de mots, Eko mit quelques instants à comprendre qu'on lui laissait la parole.
       Vite !
       – Je suis une lapine en chocolat, je vivais avec les lapins de Pâques dans un immense terrier, on m'a condamnée à mort mais j'ai réussi à m'enfuir grâce à Asmar, lâcha-t-elle en vrac.
       Un silence.
       – Et j'ai perdu mon oreille droite, ajouta-t-elle très vite. Un enfant me l'a mangée.
       Le silence attrapa son duo d'interlocuteurs. Eko les vit tenter de digérer ces informations, grinçant des dents dans leur réflexion. Puis le plus petit cessa son grignotement, renifla d'un air décidé et lâcha quelques mots :
       – Bon, lui c'est Bogue, moi c'est Racine.
       Le premier ne la quittait pas des yeux. Le deuxième vérifia les environs d'un lent mouvement de ses grands yeux dorés, puis frappa le sol de ses larges pattes, prêt à détaler.
       – On y va ? proposa Bogue.
       Eko comprit qu'il ne faisait que traduire.
       – Tu as l'air d'avoir des trucs à raconter… ajouta Racine. Ça tombe bien, nous avons des oreilles.


***


       Le soir tombait. La nuit tirait doucement son voile d'obscurité, dessinait des volutes d'encre dans le ciel enflammé de couleurs. Eko observait, fascinée, la lumière teinter chaque brin d'herbe et nimber chaque pierre, pour finalement disparaître, noyée dans les ombres voraces.
       – C'est ton premier coucher de soleil ? demanda la voix chaude et tranquille de Bogue.
       Ils étaient étendus au pied d'un buisson, dans un creux terreux que le duo appelait son "gîte", et qui était leur coin sieste, inconnu des prédateurs. En principe.
       – Crépuscule, bougre d'inculte, soupira Racine avec ses accents distingués. On dit crépuscule, c'est tellement plus joli.
       – Oui, le premier, répondit Eko dans un sourire timide.
       – Crépuscule, répliqua Bogue. Crêpe. Pus. Pustule. Je continue ?
       Racine voulut probablement baisser un regard plein de mépris sur son acolyte. Mais étant plus petit que lui, il dut à la place lever le menton en lorgnant sous ses paupières mi-closes. Eko retint un rire.
       – Tu as l'air d'avoir un torticolis, mon vieux, commenta Bogue. Le regard hautain, c'est mon privilège, n'essaie pas de me le piquer.
       – Illettré. Je parie qu'Eko est de mon avis.
       – Euh, pari gagné.
       Racine, couché de tout son long, s'étira encore davantage pour venir agacer l'oreille de Bogue à l'aide de sa patte arrière.
       – Illettré, illettré.
       – Arrête, sinon je te tape, répondit Bogue dans un sourire vicieux qui n'échappa pas à Eko.
       Un rire étouffé s'échappa des babines de son ami.
       – Hohoho, mais c'est qu'on sort l'artillerie lourde ! Vas-y, grand fol. Tape-moi si tu l'oses.
       – "Grand fol". Il me fait rire.
       – Je savais que tu ne me taperais pas, ricana Racine.
       – Ne me tente pas.
       – Tu crois que tu le feras un jour ?
       – Ça m'étonnerait.
       – Pourquoi ?
       Eko suivait l'échange avec un sourire d'incompréhension. Quelque chose lui échappait, même si elle ne savait pas quoi.
       Racine roula sur le flanc et planta son regard dans celui de Bogue.
       – Arrête de te foutre de moi, répondit celui-ci d'un ton paisible. Tu sais que tout ça me rappelle de mauvais souvenirs ?
       – Hé, c'est toi qui a commencé à me menacer, répliqua Racine avec un sourire taquin.
       – Vous êtes frères ? demanda Eko.
       Ce n'était sans doute pas la question la plus adéquate ni la plus urgente, mais cela faisait un moment qu'elle lui trottait dans la tête. Elle n'avait jamais vu deux lapins aussi intimes.
       Ils braquèrent leurs yeux sur elle au même instant.
       – Oh, non, rit Racine.
       – Quoique, plaisanta Bogue. J'ai toujours pensé que tu étais mon cousin au troisième degré, ou peut-être au quatrième.
       Racine se remit d'aplomb sur ses pattes d'un coup de hanches.
       – Eko, tu nous as raconté ton histoire. Tu veux savoir la nôtre ?
       – Quoi, tu veux qu'on lui raconte ?
       – Oui. Ça te pose un problème ?
       – Non. Tu crois qu'elle va en penser quoi ?
       Ils l'étudièrent du coin de l'œil comme ils en avaient l'habitude.
       – Je crois qu'elle va trouver ça bien. Mais de toute manière, je m'en fous. L'important, c'est que tu sois avec moi. Non ?
       Un sourire illumina les yeux bruns de Bogue.
       – Si. Je raconte ?
       – Non, moi je raconte.
       – Grmbl.
       Racine s'éclaircit la voix et Eko s'installa plus confortablement, posant son menton sur la mousse.
       – Fut un temps, commença-t-il en faisant craquer ses cervicales d'un geste majestueux, Bogue et moi appartenions à une garenne.
       – Elle ne sait pas ce que c'est.
       – Bon sang, il commence déjà à m'interrompre.
       – Je te dis qu'elle ne sait pas ce que c'est. Eko, tu sais ce que c'est qu'une garenne ?
       – Non.
       – Une garenne, reprit Racine, est un groupe de lapins. Appelle ça une famille si tu veux. Une grande famille.
       – Une grande famille ? Ça sonne bien trop gentil, grommela Bogue.
       Eko pensa immédiatement à Meka, Lino et toutes ses anciennes voisines, babillant, se racontant des histoires, jouant à longueur de journée. Mais en pleine nature, les oreilles au vent et les pattes faisant trembler la terre sous des galopades effrénées.
       Voilà ce que c'était qu'une garenne. Voilà ce que c'était qu'une vie !
       – Dans une garenne, tu as toute une hiérarchie. Il y en avait une chez les lapins de Pâques ?
       – Chez les coursiers, oui, je pense, puisqu'Asmar faisait partie des plus prestigieux. Chez les lapines, non.
       Asmar. Elle serra les dents. Cesserait-elle jamais d'y penser, de tourner et retourner ce prénom dans sa tête, de le faire vivre à cause de mots irréfléchis ?
       – Qui est Asmar ?
       – On s'en fout. Enfin non, mais on verra ça plus tard. Je viens juste de commencer et vous me faites déjà perdre le fil, c'est extraordinaire, quand même ! râla Racine. Bref, Bogue et moi faisions partie des jeunes de l'année. Autrement dit…
       – Autrement dit, déjà presque adultes et en cours de rejet de la part d'à peu près toute la garenne. Et en particulier des lapins dominants, qui n'aiment pas trop qu'on vienne marcher sur leurs plates-bandes.
       – Ce qui veut dire ? demanda vite Eko avant d'être perdue.
       – Hé bien, intervint Racine en volant la parole à Bogue, moi je ne posais pas trop de problèmes puisque j'étais encore plus rachitique que tu me vois aujourd'hui, mais monsieur jouait le séducteur, ce qui ne plaisait pas aux grands pontes, en particulier au manitou.
       – Le… le séducteur ?
       – Je me demande bien lequel de nous deux était le plus détesté, en fait, réfléchit Racine. Moi parce que j'étais faible et la honte de la garenne, et lui parce qu'il était fort et trop sûr de lui.
       – Hé, coupa Bogue, je ne jouais pas le séducteur. Ce n'est pas ma faute si toutes les lapines ont une étrange tendance à se jeter sur moi.
       Racine leva les yeux au ciel.
       – Trop de généralité. Eko ici présente n'a pas l'air de te trouver irrésistible. Eko, tu confirmes ? Bref, Bogue tapait - ou essayait de taper - toutes les lapines de la garenne…
       – Sauf la Galeuse, précisa vite l'intéressé en grinçant des dents. Cette vieille peau qui…
       – … était Mère Garenne, accessoirement, compléta Racine. Ne fais pas le fier, jamais tu n'aurais osé l'insulter ainsi devant elle, et tu aurais été flatté de la taper.
       Un ange passa. Les prunelles d'Eko, emplies d'incompréhension, passaient de Bogue à Racine.
       – Non, dit enfin Bogue, du rire plein les yeux.
       – Mais si. Taper la Mère, c'est un immense privilège qui t'aurait amené au niveau du vieux.
       Eko, stupéfaite, décrocha quelques instants du dialogue, et réécouta mentalement le début de la conversation. Ainsi, lorsque Bogue plaisantait en menaçant de taper Racine…
       – Eko, tu m'écoutes ?
       – Tu vois bien que non, elle est comme deux ronds de flanc.
       – C'est quoi ces yeux de soucoupe volante ?
       Un ange passa. A nouveau.
       – De soucoupe volante ?
       – Euh…
       – Je rêve ou le cultivé Racine vient de nous sortir "des yeux de soucoupe volante" ?
       Eko sanglotait et reniflait sans pouvoir s'arrêter. Elle n'avait jamais autant ri de sa vie. Elle manqua s'étouffer lorsque des poussières de mousse lui chatouillèrent le nez.
       Racine leva le menton majestueusement.
       – Il s'agit juste de mon intelligence surdéveloppée. Je voulais dire "ces yeux ronds comme des soucoupes", mais cela aurait provoqué une répétition disgracieuse avec ce que tu venais de dire.
       Bogue émit un petit bruit, hilare derrière le dédain qu'il affichait.
       – Bon, et si je veux savoir la suite ? reprit Eko d'une voix où pétillaient des étincelles de rire.
       – Tss, reprit Racine en baissant les paupières d'un air souverain. Je disais donc… je souffrais dans mon coin, et monsieur faisait le coureur de jupons. Et un jour, je m'en souviens comme si c'était hier, alors que je l'observais d'un air malheureux comme à mon habitude, et qu'il tapait allègrement la Farouche à quelques mètres de moi…
       – Ah, la Farouche, soupira Bogue d'un air rêveur. Toute une hist…
       Racine lui tapa sur le nez.
       – Deux lapins se marraient en les regardant et commentaient de leurs voix égrillardes, juste à côté de moi. Sans seulement imaginer que j'avais quelque chose à dire, ou même à penser.
       – Et là il a pété les plombs…
       – C'est là que subitement j'en ai eu assez. Je me suis dressé comme un ressort face à eux, face à toute la garenne, et j'ai fait ma déclaration à Bogue.
       – Ta… déclaration ? répéta Eko, ses yeux ronds passant de Bogue à Racine, et encore à Bogue, et encore à Racine.
       – Ça a fait des étincelles, ajouta Bogue avec un sourire en coin.
       – Je lui ai dit - crié serait plus exact – : " Et moi ? Moi qui t'observe en permanence et auquel tu n'accordes pas un regard. Mon cœur saigne chaque jour et tu persistes à me penser ami, et tu tapes les lapines devant moi ! Alors que moi je t'aime !"
       Racine cligna des paupières. Eko n'osait pas faire un bruit. Bogue remua le nez, toussota un peu.
       – Dis donc, mon vieux, tu n'as pas dit ça.
       Il y eut un silence. Moment de gêne absolue qui fit errer le regard d'Eko au sol, pour ne pas voir le lapin maigrichon incendier Bogue du regard.
       – Comment ça, je n'ai pas dit ça ?
– Non, tu n'as pas dit ça. Je me souviens au mot près de ce que tu as dit, et ça n'avait strictement rien à voir. Tu veux entendre la vraie version ?
       – "Tu veux entendre la vraie version ?" Et en plus il fait le fier ! grommela Racine.
       Bogue eut un sourire discret et se racla la gorge. Les bruissements de feuilles, les chants des oiseaux, les échos de la nuit, tout se tut soudain. Eko cessa de respirer et tendit l'oreille. La gauche.
       – "Pousse-toi de là salope, allez dégage. Toi tu ne le connais pas, toi tu ne l'aimes pas ! Moi je crève quand il te tape, moi je souffre pour ce salaud. Et qu'est-ce que vous avez à regarder, bande d'imbéciles ? Bordel ! Ça vous fait rire ? Non, ça vous fait peur ? Tiens… c'est bien la première fois que j'effraie quelqu'un, c'est drôle que ce soit pour ça, haha."
       Son sourire s'élargit et il ferma les yeux.
       – Là, tu as éclaté d'un rire dément, sauf que tu as fini en sanglots. Je n'oublierai jamais le silence qui est tombé sur toute la garenne.
       Racine faisait une tête adorable. Celle d'un crapaud boudeur regardant passer les mouches.
       – Bravo, tu viens de me faire passer pour un lapin vulgaire et totalement dépourvu de romantisme.
       Juste trop mignon. Eko ne se retint pas plus longtemps.
       – Mais non, bougre d'andouille ! C'est magnifique ! Bogue la connaît par cœur, ta déclaration, parce qu'avec tous ses jurons elle vaut dix mille fois la version creuse que tu nous as servie au début. Demande-lui ce qu'il en pense, allez, demande-lui !
       Racine eut enfin un sourire.
       – Je sais ce qu'il en pense, il me l'a déjà dit.
       – On continue l'histoire ?
       – Oui. Là Bogue a lâché la lapine – elle n'a pas dû comprendre ce qui lui arrivait – et a hésité quelques minutes, planté en plein milieu.
       – Racine était tout petit et tout maigre, ses grands yeux noyés de larmes. Trop chou. Les autres – tu aurais vu leur tête – le regardaient comme si c'était le diable.
       – Un diable minable, alors.
       – Là, j'étais face au choix de ma vie. Mon meilleur ami, ou la garenne.
       – Le choix était vite fait, argua Racine en levant le menton.
       Bogue envoya une bourrade à son ami.
       – Là, il a été génial.
       – Enfin, encore plus que d'habitude.
       – Il a – tu vas arrêter avec tes petits commentaires, toi ? – compris direct mon dilemme et, comme il n'avait plus rien à perdre, exposé les choses à plat, comme ça, devant tout le monde.
       – "Difficile, non ? Les autres ou moi. Être un paria, ça te tente ? Non ? Moi non plus, pourtant j'en suis un maintenant. Et toi, hein ? Tu pars avec un taré ? Ou tu restes ici faire le taureau ?"
       Racine avait les yeux fermés. Plongé dans ses souvenirs.
       – Ah là là, j'ai même réussi à faire un superbe jeu sur les sonorités. Taré - taureau. Je suis un génie.
       – Eko, tape-le pour moi, s'il te plaît.
       Il y eut un silence. Eko le considérait avec des yeux ronds. Racine rouvrit les siens et les trois se regardèrent un instant. Puis éclatèrent de rire.
       – Je voulais dire vraiment taper, pas taper !
       – C'est très clair, répondit Eko avec un fin sourire.
       – On n'a pas fini l'histoire, bande de bulbes. Du coup, je ne sais comment, Bogue a eu une espèce de frisson en mode "je passe d'une mue à l'autre" et a crachiné les autres  – j'ai ricané intérieurement, j'avais ma vengeance. Puis il m'a dit…
       – Tu sais ce que veut dire crachiner, Eko ?
       – Cracher sur ?
       – Euh… presque.
       – Ça veut dire envoyer un jet sur. Si tu vois ce que je veux dire.
       – Oh.
       – Je reprends ! Il m'a dit…
       – "Bon, on y va ? J'ai choisi le paria. Sans hésiter."
       – Ce qui m'a bien fait rire puisqu'il avait effectivement hésité.
       Bogue éclata de rire.
       – Jamais de la vie ! C'était une fausse hésitation.
       – Mon œil, grommela Racine en reprenant son air de crapaud.
       – Vous voulez savoir ce qu'il s'est passé pendant cette fausse hésitation ? proposa Bogue.
       – Oui ! lancèrent-ils en chœur.
       – Tu le sais déjà, crétin, répondit-il affectueusement à Racine. Pendant cette minute de silence, je me suis demandé – je veux dire réellement demandé – que tu représentais pour moi. Je me suis aussi demandé si ça me faisait peur que tu sois un taré.
       – Un taré ? Ce n'est pas un peu excessif ? demanda Eko, étonnée de cette indélicatesse.
       – Lorsque nous disons taré, Eko, c'est au sens biologique du terme. Il y a les tarés qui n'ont aucun instinct de survie ; les tarés qui ont un problème caractériel ou social ; les tarés physiques…
       – Les anormaux, si tu veux. Les parias.
       – Et les tarés qui aiment les mâles et pas les femelles. Ou l'inverse.
       – Ceci étant la pire tare aux yeux de la garenne.
       – Vu qu'elle augure l'amour et pas seulement le besoin de se reproduire.
       – Ainsi, très souvent, que la monogamie.
       –  Très mal vu.
       – Très très mal vu.
       Ils échangèrent un regard. Toute la joie du monde dansait dans leurs prunelles.
       – Et au final, intervint Eko, tu en es arrivé à la conclusion que ?
       Il remua le nez, et eut un sourire jusqu'aux oreilles. Ses yeux couvaient Racine d'une manière qui remua profondément Eko. Elle baissa les yeux, les joues en feu, ayant l'impression d'assister à quelque chose de beaucoup plus intime qu'un simple regard.
       – Que j'étais un taré moi aussi.
       Elle éclata de rire.
       – Et vous vous êtes enfuis comme ça, tous les deux ? Qu'ont fait les autres ?
       – Rien.
       – Ils s'ébrouaient.
       – Ah oui, c'est vrai qu'il leur avait crachiné dessus...
       – C'était il y a longtemps ? demanda encore Eko, du rire plein les joues en imaginant la scène.
       – Euh…
       – Je ne sais pas.
       – Quelques saisons…
       – Aucune importance. Je suis ici maintenant. Et avec toi.
       Ils se regardèrent du coin de l'œil. Puis reportèrent leur attention sur la lapine en chocolat.
       – Tu as vu, en matière de grande famille, on peut faire mieux que la garenne.
       Un sourire pétilla dans les prunelles de caramel.
       – Oui. Une petite famille, c'est bien mieux. Toute petite famille.
       – Tu parles de nous, là ?
       – Vous préférez que je parle de couple ?
       Ils se considérèrent un instant.
       – Non, dit enfin Bogue. Une toute petite famille, c'est mieux. C'est exactement nous.
       Racine leva ses grands yeux dorés sur Bogue. La fierté y brillait. La fierté et l'amour.


A s u i v r e . . .

------------------------------------------------------------------------------------------------
Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

.[/center]


Dernière édition par Cornedor le Dim 28 Fév - 13:15, édité 5 fois
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MessageSujet: Re: Les mondes d'Eko [-12]   Mar 10 Mar - 20:48

Bl, voilà un petit commentaire pour toi ^-^

Tout d'abord, je n'imagine pas à quel point tu as dû souffrir et toute la patience que tu as pour avoir fait tous ces alinéas x) Par conséquence, le texte est mieux agencé, et la lecture plus agréable.
Et celle-ci le fut particulièrement, car, comme tu le précises dans ton synopsis, c'est presque entièrement du dialogue, à la limite une scène de théâtre avec ses didascalies.
Ils sont d'autant plus savoureux que le trio Bogue-Racine-Eko fonctionne à merveille, les deux lapins m'ont semblé si complémentaires et gaffeurs qu'ils m'ont fait penser à Dupond et Dupont x)
Les références au texte précédent sont bien introduits, le vocabulaire est parfaitement adapté et il y a beaucoup d'humour, ce qui n'est pas pour me déplaire.

Excellent texte avec de superbes personnages, dommage qu'ils doivent être mis au placard dorénavant ... A moins que ... ? pw
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Magostera

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MessageSujet: Re: Les mondes d'Eko [-12]   Mar 17 Mar - 22:08

Qu'es ce que j'ai ris !

Tes dialogues sont excellent pour moi, on distingue bien les différents protagonistes qui parlent par leur style, et l'épuration des scènes dans un style presque théâtral comme l'a souligné Earl les rends d'autant plus savoureux. Et l'idée de la lapine en chocolat m'a fait fondre Wink

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MessageSujet: Re: Les mondes d'Eko [-12]   Lun 23 Mar - 13:18

Aaaaaaah! :D Les dialogues, Corne! Les dialogues!!! :la: J'ai a-do-ré!

#commentaireconstructif

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MessageSujet: Re: Les mondes d'Eko [-12]   Mar 9 Juin - 16:45

Merci beaucoup à vous trois ! :corn2: *retaaard*

Il faut absolument que j'écrive la suite, j'avais plein d'idées... mais ça, c'était avant. Wiii Bon, j'arriverai sans doute à pondre quelque chose... Mais quand ? (ah, je me souviens de deux autres lapins, la Noiraude justement, et un... lièvre ? O_o)

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

.[/center]
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MessageSujet: Re: Les mondes d'Eko [-12]   Jeu 11 Juin - 20:43

je viens de lire ce petit texte, et même sans connaître le précédent, j'ai vraiment bien aimé.
C'est très mignon et très drôle.
Bon bien sûr, les animaux n'ont pas de problèmes avec les relations homosexuelles en général mais ils ne parlent pas non plus et ne se préoccupent pas d'être lettrés ou non alors, aucune importance ^^

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Spoiler:
 
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