Encre Nocturne
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 Chroniques d'une déesse perdue [TP]

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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Féminin Balance Messages : 4815
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Localisation : Endormie dans un terrier de lapins.
Humeur : Lapinesque. (ça veut dire paisible et joyeuse)

MessageSujet: Chroniques d'une déesse perdue [TP]   Dim 15 Mar - 19:44




Bonjour à tous !
Vous voyez le style de ma longue nouvelles Les mondes d'Eko ? Bon bah voilà, c'est exactement le même ici. (faut croire que j'en ai assez des trucs dépressifs...)
Bref, j'espère que vous aimerez mes deux personnages ; au début leur histoire devait simplement être une courte nouvelle et se solder par la fuite de la déesse (et donc leur séparation, comme dans beaucoup de mes nouvelles)... Mais la lecture du manga Noragami, drôle et vraiment bien vu, m'a donné un vent d'inspiration et m'a donné l'idée de faire un truc plus comique que tragique... ^_^
Allez, je vous laisse lire ça (comme Les mondes d'Eko, voire même plus, il s'agira d'une "série", assez longue je l'espère - pourvu, pourvu que je ne perde pas la foi en cours de route, j'ai vraiment envie de raconter cette histoire !!)



Musique associée :





Chroniques d'une déesse perdue





I. La grenouille qui ne connaissait pas Dieu

        Les barreaux n'étaient ni larges, ni rouillés. De ce côté-là, Enzo n'avait rien à dire ; le zoo en lui-même n'avait rien de cliché. Les aires étaient spacieuses et bien entretenues, les mangeoires propres, l'eau pure.
        Bon sang, mais que faisait-il là ? Son carnet de croquis dans la main gauche, un crayon dans la droite. Les deux le narguaient, mais il n'avait pas encore tracé seulement un trait. En grandissant, son adoration pour cet endroit s'était changée en haine. Et la cause était justement plantée sous son nez.
        Les barreaux n'étaient ni larges ni rouillés, en effet. Ils étaient fins et brillants. Une mâchoire de piège à loup, éclatante de lumière. Les crocs d'un sourire démoniaque. Et derrière cette artificielle rangée de dents, découpant et fracturant la moindre parcelle d'ombre, un regard planté dans le sien.
        Quelqu'un d'autre l'aurait sans doute qualifié de vide. Pas Enzo.
        Quelque chose jouait sous la surface des prunelles, quelque chose de sombre et de mystérieux. Pas de la peur, en tout cas. Curiosité ?
        – Alors attends, murmura-t-il pour lui-même. Tu es qui, toi ?
        Son regard chercha le panneau explicatif. Lièvre ? Chevreuil ?
        Les grands yeux de biche, aussi sombres que les siens, suivaient chacun de ses mouvements. S'accrochaient à ses regards, aux plis de ses vêtements, aux accents rauques de sa voix.
        – Cerf porte-musc ?
        Un rire s'étouffa dans sa gorge.
        – En tout cas, tu as de belles canines, mon vieux.
        Il observa à nouveau le panneau.
        – Ma vieille. Tu te sens pas un peu seule, non ? Dans ton piège à loup ?
        – Quel piège à loup ?
        Il fit un bond. Pivota sur ses talons, gesticula en essayant d'attraper la blagueuse.
        Qui n'existait pas, manifestement.
        Sourcils froncés, Enzo se retourna vers les barreaux. La petite biche avait disparu. Il chercha un instant en se haussant sur la pointe des pieds… rien. Haussant les épaules, il fit un pas…
        … et manqua écraser une grenouille multicolore, petit bijou d'émeraude et de saphir.
        – Hein ?
        Il se pencha, puis finit par s'accroupir sur le béton glacé. Elle était vraiment minuscule. Magnifique, elle se tenait bien droite, toute fière de ses quatre ou cinq centimètres. La tête légèrement penchée sur le côté, elle le considérait de ses grands yeux d'or. Camaïeux d'espoir et de curiosité, ceux-ci réfractaient la lumière en milliers d'éclats. Enzo avait maintenant le nez au ras du sol.
        – Bah alors, d'où est-ce que tu sors, toi ?
        La grenouille le regarda comme s'il était une mouche stupide collée à sa langue.
        – Moi ? Je suis ta créatrice.


***
        Le premier jour, ils étaient… combien étaient-ils ? Elle ne savait même plus.
        Mais ce dont elle se souvenait, c'était qu'ils étaient encore égaux. Le premier, le tout premier jour.
         Ils avaient eu les mêmes pouvoirs, exactement les mêmes. Une région chacun. Une ville chacun. Un peuple chacun. Tous les pouvoirs. Ne manquaient alors que les idées, et le désir de créer.
         Une dizaine, allez, disons une dizaine. Une dizaine d'esprits de couleurs et de pouvoirs, une dizaine de dieux lâchés sur Terre. Une dizaine de créateurs. Une dizaine d'errants solitaires…
         Elle s'était très vite mise à la tâche. D'abord la ville. De la lumière de la lune, de l'éclat des étoiles, elle avait fait des remparts de lumière miroitante. Puis dessiné des dentelles scintillantes de diamants, des arabesques de feuilles et de joyaux. De douces et rondes arcades se déployèrent telles des arc-en-ciels ; de hauts piliers grandirent, soutenant les voûtes. La musique - encore l'une de ses créations - ondulait dans l'air, chatoyait et pulsait. Des voiles de nuit et de coucher de soleil s'étaient drapés le long des murs, tissés de poésie.
         Puis elle avait créé des êtres. Elle s'y était appliquée, faisant de leurs âmes des chaos de rêves et de couleurs.
         Le septième jour, les cloches de toutes les villes créées sonnèrent en chœur à la surface du monde. Alors les dieux cessèrent leur frénésie, et se visitèrent les uns les autres.
         Elle ne devait jamais oublier leur venue.
         Elle leur avait montré la ville de couleurs et le peuple qui y vivait ; si pleine de fierté qu'elle en resplendissait de lumière. Les yeux de ses semblables s'emplissaient d'admiration, parfois même d'envie ; elle virevoltait d'un convive à l'autre, ivre de bonheur. Jusqu'à ce qu'un rire retentisse.
         C'était Kran. Oh, elle se souvenait de son nom, oui. Il était le seul qu'elle avait haï. Il avait posé ses yeux brûlants de mépris sur elle. Et lui avait demandé comment un tel peuple de larves pourrait-il survivre plus de quelques siècles. Lui avait créé les guerriers. Planifié chacune de leurs conquêtes, mis au point leur stratégie, poli leurs armes et aiguisé leur âme. Il comptait commencer l'invasion par sa ville, sa jolie petite ville débordante d'amour et de rêveries. Il comptait massacrer son peuple, les égorger jusqu'au dernier, lacérer les voiles, briser les joyaux et noircir la ville.
         Interdite, elle lui avait demandé pourquoi.
         Il lui avait répondu que chacun des peuples créés par leurs semblables était utile. Mis à part le sien. Que chaque être de chaque maison de chaque ville, mise à part la sienne, avait un rôle à jouer, une compétence particulière. Il y avait ceux qui parlaient, ceux qui construisaient, ceux qui calculaient, ceux qui soignaient, ceux qui écoutaient la nature, ceux qui pensaient, ceux qui inventaient. Dans leurs compagnons, il y avait les chiens et les loups, les rapaces et les volailles, les chevaux et les bœufs.
         Quant à elle, elle avait créé les créateurs. Elle avait créé les peintres, elle avait créé les écrivains, elle avait créé les rêveurs et les assembleurs de couleurs. Accompagnés des chats…
         – Qui sont-ils ? avait-il demandé. A quoi servent-ils ?
         – Ce sont les artistes, avait-elle répondu. Un jour ils déferont ce que tu as fait, et feront tout ce en quoi tu ne crois pas.


***

        Elle secoua la tête, chassant les souvenirs, les renvoyant au fin fond de sa mémoire millénaire. Puis releva ses gros yeux de grenouille et dévisagea le garçon rampant devant elle. Les cheveux noirs, courts et savamment ébouriffés, les yeux sombres et légèrement en amande. Un visage à la mâchoire carrée, mais aux courbes douces encore enfantines. Et un air de parfait abruti fixé sur le visage.
        Il lui avait parlé, il lui avait sorti une métaphore et se promenait accompagné d'un carnet et d'un crayon à papier.
        Le doute n'était plus permis.
        – Quoi ? lâcha-t-il enfin avec un air stupide, les yeux rivés sur elle.
Il ferait l'affaire.
        Elle pressa le ventre au sol un instant, banda ses muscles. Puis se projeta dans les airs de toutes ses forces.
        Attention, grenouille volante.
        Il gesticula lorsqu'elle s'aplatit sur son visage et se ventousa à sa peau.
        – Aaaaah ! Aaaaah ! Mais lâche-moi ! Aaaaah, au secours ! Il y a une grenouille qui… qui…
        – Qui t'attaque ? compléta-t-elle en assurant sa prise sur l'arête de son nez.
        Il rouvrit un œil et plongea son regard dans la prunelle ronde de la grenouille.
        – C'est… C'est… C'est… bafouilla-t-il. C'est toi qui parle ?
        – Disons plus exactement que je transmute mes pensées en ondes sonores, puisque la gorge d'une grenouille n'est pas franchement adaptée à ce genre de bruits.
        – Mais c'est une grenouille ! Mais tu es une grenouille ! Putain ! Un grenouille !
        – Oui, je crois bien être déjà au courant, dit-elle, intérieurement hilare - mais un batracien ne rit pas, et une déesse non plus.
        – Putain !
        – C'est une insulte ? demanda-t-elle, perplexe.
        Ses mains gesticulaient autour de son visage, sans oser toucher la minuscule créature.
        – Dis, s'il te plaît, arrête de t'agiter, dit-elle en avalant sa salive. Tu vas nous faire remarquer. Si quelqu'un arrive…
        – Mais d'où tu sors, bon sang ?
        Ses mains frémirent encore à deux centimètres d'elle - elle s'aplatit sur son nez - puis redescendirent, agitées de sursauts. Elle en profita pour traverser son visage, dans une nuée de petits plop plop plop mouillés, avant de prendre pied derrière son oreille.
        – Aaaaaah ! hurla-t-il en trépignant, secoué de frissons. Mais qu'est-ce que tu fous là ? Dégage, dégage !
        – C'est bon, c'est bon, marmonna-t-elle, vexée.
        Il n'avait qu'à dire de suite qu'elle était répugnante ! Elle qui aimait tant les grenouilles…
        Arrivée finalement sans trop de problèmes sur son épaule, elle tenta de décrocher ses doigts du tissu rêche de son pull. Sans succès.
        – Tu vas être content, je suis condamnée à rester collée sur ton pull jusqu'à la fin de ma vie. Ou de la tienne, en fait, qui sera sans aucun doute beaucoup plus courte.
        – Très drôle ! râla-t-il d'une voix rauque en remuant l'épaule, ce qui eut pour effet de la secouer comme un prunier.
        – Arrête de faire le singe, tu veux ? Tu peux te tenir tranquille deux minutes, oui ou non ?
        – C'est une grenouille qui parle et qui vient de se catapulter à ma figure qui dit ça !
        – Très bien ! éclata-t-elle. Si tu as tant de mal avec la grenouille, essayons… hum… Oh, je sais. Ce sera ma grande première.
        Elle ferma les paupières sur ses yeux proéminents, banda tous ses muscles, et mit son corps en pause. Et plongea au fond, tout au fond de sa mémoire et de sa magie, afin d'en tirer ses ancestraux pouvoirs.
        Enzo s'écrasa soudain par terre ; son menton heurta le béton dans une explosion de lumière. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il se mordit les lèvres, jura plusieurs fois, voulut se remettre debout d'un bond mais dut se rendre à l'évidence : un grand poids le clouait au sol.
        – Qu'est-ce qui se passe encore, bordel !
        – Ça va, hein, cesse de jurer. Tu me fais honte. Toi, tu dois avoir le sang d'un guerrier de Kran dans les veines…
        Soudain libéré, il se remit sur pieds avec précaution.
        Une fille !
        Il fit un bond.
        – C'est moi, stupide… personne, dit-elle, les yeux levés au ciel.
        Un instant perdu, il secoua la tête.
        – La… la… la… la grenouille ?
        Un peu plus âgée que lui, et vêtue d'un accoutrement qu'il estima tout droit sorti du Moyen Âge mixé à la mode d'aujourd'hui – mélange des plus étranges –, elle le dépassait de plusieurs centimètres. Ses cheveux et ses yeux étaient d'une couleur… tout à fait originale.
        – Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta-t-elle. Je me suis trompée quelque part ? J'ai gardé la langue de la grenouille ?
        Un rire dérailla nerveusement dans la gorge d'Enzo.
        – Les yeux jaunes, ça n'existe pas chez les humains… Et les cheveux blancs, c'est, euh, spécial.
        Elle le fixa comme s'il était un chewing-gum collé sous sa chaussure. Qu'elle n'avait pas, d'ailleurs. Le pied gauche était nu, le droit enfilé dans une chaussette qui avait visiblement trempé dans un arc-en-ciel.
        – C'est du doré, pas un simple jaune… dit-elle enfin. Tu es sûr que tu es un artiste ?
        Il regarda le carnet qu'il tenait dans la main.
        – Hein ? Qu'est-ce que tu racontes ?
        Un mauvais pressentiment monta de ses entrailles. Elle se planta face à lui.
        – Tu te balades avec un carnet et un crayon. Tu te considères comme un artiste ?
        Il eut un sourire gêné.
        – Euh, en fait… C'est pour le cours auquel on m'a inscrit… contre mon gré. Je suis une vraie quiche en dessin.
        Enzo l'observa se mordre les lèvres. Elle hésita à dire quelque chose, cligna des yeux et finit par s'assoir par terre. Les jambes en vrac sur le sol froid, elle rassembla quelques mèches blanches derrière ses oreilles puis s'essuya les paupières d'un geste rapide.
        – Euh, hésita Enzo. Ça… ça… ça… (Il jura et serra les mâchoires.) Ça va ?
        – Oui, dit-elle.
        Son regard errait sur le sol. Il allait lui tendre une main lorsqu'elle bondit sur ses pieds, le faisant reculer d'un saut.
        – Non, ça ne va pas ! gémit-elle. Tout ça pour rien… Moi c'est un artiste qu'il me faut ! L'un de mes descendants ! L'un des habitants de la ville de lumière originelle !
        – Mais attends, je comprends pas, protesta-t-il en croisant les bras. C'est quoi ce cirque ? Tu es qui ? C'était quoi ce délire de grenouille ?
        – La grenouille, c'était pour que tu puisses m'emporter discrètement, renifla-t-elle.
        – T'em… t'em-t'em-t'em… Merde ! T'emporter ? T'emporter où ? C'est quoi cette ville de lumière ? Et cette histoire de… de créatrice ?
        – Je veux juste sortir de ce zoo, dit-elle seulement, ses yeux jaunes rivés aux siens.
        Le silence attrapa l'adolescent quelques secondes.
        – Sortir ? Sortir du zoo, sérieusement ? Tu sais qu'il te suffit, genre, de t'habiller un poil plus normalement et de suivre les panneaux Sortie ? fit-il, perplexe, en désignant les pancartes d'un grand geste.
        – Oui, ça je l'ai déjà fait, et plusieurs fois. Mais le monde est grand, et moi, aujourd'hui, je suis toute petite. Je ne connais rien, je ne sais rien ; où est-ce que tu veux que je dorme, où est-ce que tu veux que je vive ? Je suis une déesse !
        – Une déesse. Rien que ça.
        Il se souvint in extremis de la grenouille volante et se rattrapa bien vite :
        – Je veux dire, d'accord. Okay. Une déesse.
        – C'est pour ça que j'ai besoin de quelqu'un.
        – Mais je saisis pas. Pourquoi un artiste ?
        Pleine d'incompréhension, elle le regarda. Ne comprenait-il donc rien ?
        – Mais parce que je suis la déesse des artistes. Et des chats aussi. Tiens, je pourrais trouver un chat.
        – Et alors ?
        Ils se fixèrent en chiens de faïence, chacun haussant un sourcil.
        – Et alors… (Elle hésita.) Et bien… Enfin, tu vois.
        Un début de sourire s'accrocha aux lèvres d'Enzo ; il rabaissa bien vite le coin de sa bouche.
        – Non, je ne vois p…
        Des éclats de voix retentirent soudain ; une cascade de rires d'enfants et des échos de voix d'adultes. Soudain emplie de bonne humeur, la galerie de béton prit un aspect moins sinistre.
        Enzo et la fille – la grenouille – la déesse – échangèrent un regard. Les prunelles de la fille parurent perforer les siennes comme deux lames dorées, sonder jusqu'à son âme. Il cligna des yeux et elle disparut.
        Pris de court, les cris des enfants s'approchant lui cassant les oreilles, il ausculta précautionneusement le sol.
        Rien.
        Une main au front, Enzo pivota. Elle n'allait quand même pas le laisser en plan maintenant !
        Il tomba nez à nez avec le cerf porte-musc. Le regard tranquille de l'animal était posé sur lui. L'adolescent s'approcha de la grille, et s'accroupit, jusqu'à se retrouver nez à nez avec le museau fin de la créature.
        – Et si tu restes là, qu'est-ce que tu fais ? Tu moisis ici jusqu'à la fin de tes jours ?
        – Qui n'arrivera jamais, murmura une voix désincarnée.
        Il grogna.
        – Oui, bon, tu as compris, quoi. C'est ça que tu veux ?
        – Il y a plein d'artistes qui passent ici, répondit-elle avec des accents dédaigneux.
        Enzo jeta un coup d'œil derrière lui. Les adultes passaient de leur pas tranquille, les enfants sautillaient derrière son dos en espérant apercevoir le cerf porte-musc.
        – Cassez-vous, les gosses, grogna-t-il, avant de se retourner vers l'animal : Ah oui ? Alors qu'est-ce que tu fiches encore ici ?
        L'herbivore ne réagit pas.
        – Tu veux que je te dise ce que je pense ? Je pense que les artistes peuvent l'être intérieurement, ils n'ont pas besoin de savoir tracer des traits avec un crayon ! Moi j'ai l'imagination, sans la technique, c'est tout.
        Il détesta le ton plaintif qui sonnait dans ses mots. Il n'aurait jamais imaginé dire ça un jour… Un sportif dans l'âme, oui ; un joueur, oui, un rêveur, peut-être, mais un artiste ?
        Il observa la biche ; elle mâchait quelques brins d'herbe d'un air appliqué. Il râla intérieurement et réfléchit quelques instants.
        – Tu crois que en trouveras beaucoup des types complètement barrés dans mon genre ? lâcha-t-il dans un aboiement de rire. Des types qui sont prêts à croire à ton histoire de déesse fan de grenouilles sans prendre leurs jambes à leur cou ? Hein ?
        Silence. Un silence désespérant qui rampait sur le béton, comme un écho de son incapacité à saisir cette chance.
        – Allez, dit-il encore. Tu veux découvrir ton peuple, mmh ? Tu veux vivre parmi les hommes ? Je vais t'aider.
        Encore ce silence qui lui engluait les oreilles. Son regard croisa celui de l'animal ; celui-ci passa sa grande langue sur son mufle et fit demi-tour.
        – Non ! Reviens ! Reviens ! Merde, merde !
        Il se passa la main sur le visage. Une déesse venait de le snober royalement. Il avait raté un truc gigantesque. Le genre de trucs que tout le monde aurait voulu vivre.
        – Meeeeerde !
        Un soupir s'enroula à son oreille.
        – Hé, l'artiste incompris. Retourne-toi.
        Dans un sursaut, le regard d'Enzo chercha la biche, plein d'espoir. Elle broutait paisiblement au fond.
        – J'ai dit retourne-toi. Ça veut dire demi-tour…
        La tête sonnante d'hypothèses et de surprise, il recula sur les genoux et pivota vers l'allée de la galerie. Les enfants avaient disparu, lassés d'être gênés par un grand pas gentil. Sourcils froncés, il se mit sur ses pieds.
        – Je suis en bas. Tout en bas. Tu as la mémoire courte, toi, dis donc…
        Ses yeux plongèrent au sol avant qu'il ait pu réfléchir.
        La grenouille !
        Il se baissa et tendit une main timide vers le batracien scintillant. Celui-ci cligna ses grands yeux d'or et finit par bondit sagement au creux de sa paume. Enzo ramena sa main vers ses yeux, avec une grande douceur qui ne parut pas déplaire à la grenouille.
        – Voilà, conclut-elle.
        – Mais, la biche… bredouilla-t-il.
        – Je me balade dans plein d'enclos. Quand tu as commencé à lui parler, j'étais dissimulée sous les feuilles, juste devant toi.
        – Et moi j'ai cru que… Oh là là, fit-il avec un regard d'excuse vers l'animal placide au fond de sa cage.
        – Ne t'excuse pas, ça lui a fait plaisir, affirma la grenouille. Bon, je peux aller derrière ton oreille maintenant ?
        A ces mots, un frisson secoua le dos d'Enzo.
        – Ah non ! Mets-toi où tu veux mais pas là, d'accord ?
        Elle grommela, se glissa sous la manche et commença à remonter le long de son bras. Le trottinement humide et froid était tout bonnement abominable. Enzo se mit à danser la gigue, piétinant en tentant de garder son sang-froid.
        – Mais-mais-mais-mais qu'est-ce que tu fais ? gémit-il finalement, résistant à la tentation de secouer le bras.
        – Je vais sur ton épaule, grommela-t-elle, la voix étouffée par le tissu.
        – J'aurais pu t'y déposer !
        – Ne commence pas à faire ta chochotte ! Je te rappelle que je suis une déesse. Supporter le contact d'une grenouille n'est rien en comparaison de ma présence.
        Elle jaillit enfin de son col – il poussa un long soupir –, et se posta sur son épaule. Mal lui en prit.
        – Ah non ! J'avais oublié ton pull ! Quelle bourde ! râla le minuscule animal en tentant de s'extraire de l'étreinte amoureuse du tissu.
        Le rire d'Enzo éclata, emplit la galerie froide et rebondit sur les murs.
        – Comme ça tu ne risques pas de me laisser en plan !
        Il réfléchit un instant. La grenouille ne décolérait pas, prise au piège du pull mesquin.
        – Comment tu t'appelles ? Ça a des noms, les dieux ?
        Elle allait répondre mais il éclata soudain de rire, pour la deuxième fois. Secouée comme un prunier, la grenouille râla de plus belle.
        – Qu'est-ce qui te prend enco…
        – Ce serait drôle que tu t'appelles Marie… fit-il d'une voix brisée par le fou rire.
        – Marie ?
         – Marie la grenouille… Marie la grenouille vierge...
        Plié en deux, il ne parvenait plus à s'arrêter.
        – Qui est Marie ?
        – La… La… La mère de Jésus, pardi !
        – Qui est Jésus ?
        – Mais c'est Dieu, Jésus ! Enfin, plus ou moins, répondit Enzo en s'essuyant les yeux – il n'était pas chrétien, et n'était pas un très grand fan de la Bible.
        – Dieu ? répéta la grenouille, perplexe. Mais lequel ?
        – Bah, le seul. L'unique. Attends, tu ne connais pas Dieu ? La Bible ? Tout ça ?
        – Je suis une déesse ! Je pense que si un dieu portait le simple et stupide nom de Dieu, je le saurais, non ?
        Enzo reprit son souffle, appuyé contre le mur.
        – Bon. Reprenons. Tu… t'appelles comment ?
        Avant d'exploser de rire à nouveau.
        La grenouille leva les yeux au ciel et haussa le ton pour couvrir les gémissements ridicules de son acolyte.
        – Je m'appelle Tikine.
        – Pas Marie ? fit-il, hilare.
        Décidément, ce garçon voulait la tuer. La grenouille se massa les paupières du bout de ses ventouses. Être éternelle et mourir de l'idiotie d'un homme. Quelle triste fin.
        Il haleta et réussit enfin à se tenir droit. Blasée, elle s'attendait à ce qu'il replonge dans son délire de Dieu le dieu  – Jésus pour les intimes – et Marie la grenouille vierge. Mais contre toute attente, il tourna doucement la tête vers elle, un reste de sourire accroché aux lèvres et le regard tout chaud de rire. Elle se sentit fondre. Impression plutôt inhabituelle.
        – Tikine ?
        – Oui.
        – Moi c'est Enzo.
        – Enzo. D'accord.
        – Où est-ce qu'on va ? demanda-t-il en penchant la tête sur le côté.
        – Comment tu veux que je le sache ?
        – Bah, euh… Tu… tu-tu-tu-tu ARGH ! Tu es une déesse. C'est plutôt à toi de décider, non ?
        – Emmène-moi où tu veux, Enzo. Là où je pourrais vivre en tant que déesse, sans me cacher en permanence.
        Elle sentit la perplexité attraper l'adolescent, comme une brise soudaine qui refroidit leur euphorie. Il se mit cependant en marche, à grands pas précautionneux.
        – C'est que… Il n'y pas tellement de lieux sur Terre, de nos jours, où des dieux se baladent impunément, hésita-t-il.
        – Je ne sais pas, moi. Un lieu de culte, un temple, quelque chose du genre !
        – Mais ça n'existe pas chez nous, ça. Enfin il y a les églises mais je ne vais pas lâcher une grenouille dans un bénitier !
        – Les églises ?
        – Oui, là où les chrétiens – pas très nombreux de nos jours – prient Dieu.
        – Ah oui, grommela-t-elle, ce fameux dieu au nom plein d'originalité.
        – Voilà, confirma-t-il avec un sourire doux.
        – Bon. Alors il faudrait me trouver des fidèles.
        – Des… des fidèles ?
        – Oui, me constituer – reconstituer plutôt – un culte, ce genre de choses.
        – Hein ?
        – Si je veux pouvoir me balader parmi les gens sans problèmes, il faut qu'ils me reconnaissent et qu'ils m'estiment. Ça fait à peu près des milliers d'années que je me trimballe sous forme de grenouille, de chauve-souris, de chenille, de biche ou de chat, je commence un peu à en avoir assez.
        – Tu veux dire que tu n'as aucun fidèle ? Vraiment aucun ?
        La grenouille prit un air pensif.
        – Et bien, avant, des milliers. Mais c'était il y a très longtemps, au tout début. Et les hommes ont la mémoire courte.
        – Et un dieu, ça peut vivre comme ça, sans que personne ne croie en lui ?
        – A ton avis ? Tu vois le style de vie que je mène ?
        Sa langue jaillit telle un fouet et claqua à l'oreille d'Enzo.
        – Aïe !
        – Un moucheron.
        – Bon. Donc, je récapitule. Tu veux un lieu qui t'es dédié, et tu veux pouvoir te balader à la surface du monde sans problème. Pour ça, il faut des gens qui croient en toi.
        – Voilà.
        Ils sortirent à l'air libre, et le grand ciel bleu happa l'attention de la grenouille. Des cris, rires et sons animaux résonnaient dans le parc. Elle ferma les yeux sous la brise douce.
        – Tu as une idée pour y arriver ? demanda Enzo, la regardant du coin de l'œil.
        – Et bien, non. Je pourrais prendre ma forme céleste et parcourir la ville…
        – Génial ! s'exclama-t-il, des images de jeux vidéos plein la rétine.
        – Mais je laisserai, comment dire, des traînées d'étoiles multicolores partout, voire carrément un champ de ruines. Problématique.
        – Oh.
        – Je ne sais même pas pourquoi je te parle de ça, je n'ai plus assez d'énergie pour reprendre ma forme céleste, de toute manière.
        – Et ton énergie, tu la regagnes quand les gens croient en toi ?
        Ce garçon comprenait vite. Tikine se sentit un peu ragaillardie.
        – Je ne sais pas. Oui, sans doute.
        Enzo s'arrêta soudain. La grenouille manqua basculer par-dessus bord, mais le pull la retint avec amour.
        – Je-je-je-je-je… Putain de merde ! (Elle tressaillit.) J'ai une idée !
        – Une… bonne idée ? demande-t-elle, pleine d'appréhension.
        – Tu pourrais…
        – Ne me dis pas "Prendre le nom de Marie et aller baigner dans un bénitier", parce que là, je crois que…
        – Mais non ! rit-il. Tu pourrais bosser !
        – Bo… bosser ?
        – Oui !
        – Comment ça, me faire des bosses ? Une grenouille bossue ? Tu te fiches de moi ?
        – Mais non ! Laisse-moi parler ! Bosser, ça veut dire travailler. En gros, qu'est-ce qui fait que les gens croient en des dieux, hein ? Jusqu'à ce matin, je pensais que c'était la stupidité, mais toi tu as de vrais pouvoirs, donc tu peux te rendre utile ! Un dieu, ça sert à aider les gens, s'exclama-t-il, émerveillé de cette découverte.
        Il y eut un silence. Enzo ne trouva pas la grenouille très convaincue.
        – Tu… Tu as de vrais pouvoirs, hein ? demanda-t-il doucement. Pas seulement celui de te transformer en tout et n'importe quoi ?
        – Bien sûr que j'ai de vrais pouvoirs ! râla-t-elle. Mais c'est toute une science, il ne s'agit pas de claquer des doigts.
        Malgré lui, Enzo fixa les doigts de la grenouille, imaginant cette scène improbable.
        – Tu m'écoutes ?
        – Oui oui, se hâta-t-il se répondre en relevant le regard. Bon, alors c'est parfait non ? En gros, il faut que tu proposes tes services aux gens. Là, ils t'adressent des prières…
        – Ah non, pas les prières. Ces trucs-là sont à sens unique, on ne peut pas arriver à un accord.
        – Euh… Bon, alors de vive voix – Il craignit soudain que la grenouille volante ne jaillisse sur tous les gens qu'ils allaient croiser – et après, tu réalises leurs vœux. Ça te fait de la pub et ils se mettent à croire en toi.
        Tikine hocha la tête. Le soleil faisait miroiter ses yeux globuleux, lui donnant un air fasciné. Enzo se sentit tout fier. Fier d'aider une déesse.
        – Et en plus, tu peux faire payer tes services ! Comme ça au bout d'un moment tu auras assez pour te faire construire un temple ou quelque chose du genre.
        – Faire payer ? Vraiment ? Euh… ça se fait ? A l'époque, je faisais tout gratuitement…
        – Oui, et bah, dans notre société, tout le monde se fait payer. Tu veux devenir esclave des gens, ou quoi ?
        – Mais je reste une déesse, quand même.
        – Dieu ne s'est pas gêné pour se faire payer, lui.
       Elle haussa les sourcils. Ce qui eut pour effet de grossir encore ses yeux, comme des loupes.
       – Oui, mais Dieu le dieu n'a pas l'air d'être une référence.
       – N'empêche qu'aujourd'hui, il est encore connu et révéré ! Bon, de moins en moins, mais c'est normal, parce que lui n'apparaît pas – ou plus… – aux gens pour leur parler et surtout, n'utilise pas ses pouvoirs pour les aider. Toi, tu as tout pour réussir !
       – Ah oui ? fit la grenouille d'une petite voix.
       L'excitation grandissait en Enzo, ses pas s'étaient faits plus rapides, plus aériens.
       – Mais oui ! Les gens ont besoin d'un dieu. Et en ce moment ils en manquent cruellement. Je vais t'aider à trouver des gens, et tu vas te servir de tes pouvoirs. Ils te trouveront super balèze !
       Il réfléchit un instant.
       – Enfin, si tu quittes cette forme de grenouille.
       – Maintenant ?
       – Non non ! paniqua-t-il en regardant autour de lui – plein de gens étaient présents devant les enclos. Plus tard. On verra ça, je te donnerai mon avis. C'est important d'avoir l'image en plus des compétences.
       – Si tu le dis…
       Tikine avait l'air éreintée. Enzo lui jeta un coup d'œil. Elle paraissait encore plus minuscule qu'au début et ses couleurs semblaient s'être fanées. Il se mordit les lèvres.
       – Ça va ? Tu ne vas pas disparaître, hein ?
       – Mais non. Je suis juste un peu fatiguée. Je vais piquer un petit somme ici, puisque ton pull n'a pas l'air de vouloir me lâcher, et au réveil ça ira beaucoup mieux.
       Les yeux mi-clos, elle observa l'adolescent reporter son regard devant lui, un grand sourire illuminant son visage.
       – Tu-tu-tu-tu… tu vas voir, tu vas devenir la plus grande déesse de tous les temps. Moi, je crois en toi, et je suis fier d'être le premier.

A  s u i v r e . . .

------------------------------------------------------------------------------------------------
Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

.[/center]


Dernière édition par Cornedor le Dim 28 Fév - 14:29, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Chroniques d'une déesse perdue [TP]   Lun 16 Mar - 21:31

Bonjour
C'est moi
Blabla deux temps, blabla éditer blabla global
Blabla...
MAIS CE TEXTE EST MEGA LONG!?
Cornedor a écrit:


Chroniques d'une déesse perdue





I. La grenouille qui ne connaissait pas Dieu

        Les barreaux n'étaient ni larges, ni rouillés Là je devrais t'enfoncer le Becherelle dans le crâne. Pas tant au niveau de la règle, mais parce que ça gène la phrase. La virgule induit une césure, donc on fait une pause, elles sont pas rouillé ok... mais comme ta phrase continue pas ben c'est tout y'as rien derrière pour justifier cette virgule. Il y a un point celui de ma deception et celui qui vient d'assassiner Malherbes! . De ce côté-là, Enzo n'avait rien à dire ; le zoo en lui-même n'avait rien de cliché. Les aires Il manque peut être un qualificatif, c'est trop géométrique sinon, bien que ça se comprend étaient spacieuses et bien entretenues, les mangeoires propres, l'eau pure.
        Bon sang, mais que faisait-il là ? Son carnet de croquis dans la main gauche, un crayon dans la droite. Les deux le narguaient, mais il n'avait pas encore tracé seulement un trait. je trouve la transition brusque En grandissant, son adoration pour cet endroit s'était changée en haine. Et "Et" dispensable la cause était justement plantée sous son nez.
        Les barreaux n'étaient ni larges ni rouillés, en effet. Ils étaient fins et brillants. Une mâchoire de piège à loup, éclatante de lumière. Les crocs d'un sourire démoniaque. Et derrière cette artificielle rangée de dents, découpant et fracturant la moindre parcelle d'ombre, il manque un truc ici, soit un verbe d'introduction, soit un "ce" à la place du "un" (pourquoi j'ai l'impression d'avoir déjà dit ça) un regard planté dans le sien.
        Quelqu'un d'autre l'aurait sans doute qualifié de vide. Pas Enzo.
        Quelque chose jouait sous la surface des prunelles, quelque chose de sombre et de mystérieux. Pas de la peur, en tout cas. Non, il te faut un article ici, c'est pas compréhensible sinon Curiosité ?
        – Alors attends, murmura-t-il pour lui-même. Tu es qui, toi ?
        Son regard chercha le panneau explicatif. Lièvre ? Chevreuil ?
        Les grands yeux de biche, aussi sombres que les siens, suivaient chacun de ses mouvements. S'accrochaient à ses regards, aux plis de ses vêtements, aux accents rauques de sa voix.
        – Cerf porte-musc ?
        Un rire s'étouffa dans sa gorge.
        – En tout cas, tu as de belles canines, mon vieux.
        Il observa à nouveau le panneau.
        – Ma vieille. Tu te sens pas un peu seule, non ? Dans ton piège à loup ?
        – Quel piège à loup ?
        Il fit un bond. Pivota sur ses talons, gesticula en essayant d'attraper la blagueuse.
        Qui n'existait pas, manifestement.
        Sourcils froncés, Enzo se retourna vers les barreaux. La petite biche avait disparu. Il chercha un instant en se haussant sur la pointe des pieds… rien. Haussant les épaules, il fit un pas…
        … et manqua écraser une grenouille multicolore, petit bijou d'émeraude et de saphir.
        – Hein ?
        Il se pencha, puis finit par s'accroupir sur le béton glacé. Elle était vraiment minuscule. Magnifique, elle se tenait bien droite, toute fière du haut de ses quatre ou cinq centimètres. La tête légèrement penchée sur le côté, elle le considérait de ses grands yeux d'or. Camaïeux d'espoir et de curiosité, ceux-ci réfractaient la lumière en milliers d'éclats. Enzo avait maintenant le nez au ras du sol.
        – Bah alors, d'où est-ce que tu sors, toi ?
        La grenouille le regarda comme s'il était une mouche stupide collée à sa langue.
        – Moi ? Je suis ta créatrice. Cette phrase est censé avoir une grosse force, mais elle manque de pêche


***
        Le premier jour, ils étaient… combien étaient-ils ? Elle ne savait même plus. Hm, savoir induit une connaissance, souvenir, oublier, remémorer, serait plus approprié
        Mais ce dont elle se souvenait, c'était qu'ils étaient encore égaux. Le premier, le tout premier jour. j'aurai restructurer ta phrase, mettre le premier entre le "c'était" et le "qu'
         Ils avaient eu les mêmes pouvoirs, exactement les mêmes. Une région chacun. Une ville chacun. Un peuple chacun. Tous les pouvoirs. Ne manquaient alors que les idées, et le désir de créer. Ce passage manquent de rythme, et le mots pouvoir est trop connoté marvel aujourd'hui je trouve :/
         Une dizaine, allez, disons une dizaine. Une dizaine d'esprits de couleurs et de pouvoirs, une dizaine de dieux lâchés sur Terre. Une dizaine de créateurs. Une dizaine d'errants solitaires…
         Elle s'était très vite mise à la tâche. D'abord la ville. De la lumière de la lune, de l'éclat des étoiles, elle avait fait des remparts de lumière miroitante Encore un problème de structure dans cette phrase. j'aurai commencé par Elle avait fait (virgule) et tu reprend la suite. Puis dessiné des dentelles scintillantes de diamants, des arabesques de feuilles et de joyaux. De douces et rondes arcades se déployèrent telles des arc-en-ciels ; de hauts piliers grandirent, soutenant les voûtes. La musique - encore l'une de ses créations Plus que le encore trop prétention, appuie la fierté qu'elle a de cette création - ondulait dans l'air, chatoyait et pulsait. Des voiles de nuit et de coucher de soleil trop cartésiens crépuscule s'étaient drapés le long des murs, tissés de poésie.
         Puis elle avait créé des êtres. Elle s'y était appliquée, faisant de leurs âmes des chaos de rêves et de couleurs. j'achète adhère et signe
         Le septième jour, les cloches de toutes les villes créées pas assez de labeur dans le mot créer, façonner irait miex sonnèrent en chœur à la surface du monde. Alors les dieux cessèrent leur frénésie, et .... la règle des et des virgules se visitèrent les uns les autres.
         Elle ne devait jamais oublier leur venue.
         Elle leur avait montré la ville de couleurs et le peuple qui y vivait ; si pleine de fierté qu'elle en resplendissait de lumière. Les yeux de ses semblables s'emplissaient d'admiration, parfois même d'envie ; elle virevoltait d'un convive à l'autre, ivre de bonheur. Jusqu'à ce qu'un rire retentisse.
         C'était Kran. Oh, elle se souvenait de son nom, oui. Il était le seul qu'elle avait je suggère un subjonctif imparfait ici... la langue française aussi haï. Il avait posé ses yeux brûlants de mépris sur elle. Et lui avait demandé comment comment n'est pas approprier, "si" serait mieux un tel peuple de larves pourrait-il survivre plus de quelques siècles. Lui avait créé les guerriers des guerriers, ou la guerre. Planifié chacune de leurs conquêtes, mis au point leur stratégie, poli leurs armes et aiguisé leur âme. Il comptait commencer l'invasion par sa ville, sa jolie petite ville débordante d'amour et de rêveries. Il comptait massacrer son peuple, les égorger jusqu'au dernier, lacérer les voiles, briser les joyaux et un pour de concéquence serait tellement plus puissant noircir la ville.
         Interdite, elle lui avait demandé pourquoi.
         Il lui avait répondu que chacun des peuples créés par leurs semblables était utile. Mis à part le sien. Que chaque être de chaque maison de chaque ville, mise à part la sienne, avait un rôle à jouer, une compétence particulière. Il y avait ceux qui parlaient, ceux qui construisaient, ceux qui calculaient, ceux qui soignaient, ceux qui écoutaient la nature, ceux qui pensaient, ceux qui inventaient. Dans leurs compagnons, il y avait les chiens et les loups, les rapaces et les volailles, les chevaux et les bœufs.
         Quant à elle, elle avait créé les créateurs. Elle avait créé les peintres, elle avait créé les écrivains, elle avait créé les rêveurs et les assembleurs de couleurs. Accompagnés des chats… mais les artistes pensent, soignent et construisent
         – Qui sont-ils ? avait-il demandé. A quoi servent-ils ?
         – Ce sont les artistes, avait-elle répondu. Un jour ils déferont ce que tu as fait, et virgule/et... feront tout ce en quoi tu ne crois pas.


***

        Elle secoua la tête, chassant les souvenirs, les renvoyant au fin fond de sa mémoire millénaire. Puis releva ses gros yeux de grenouille et dévisagea le garçon rampant devant elle. Les cheveux noirs, courts et savamment ébouriffés, les yeux sombres et légèrement en amande. Un visage à la mâchoire carrée, mais aux courbes douces encore enfantines. Et un air de parfait abruti fixé sur le visage.
        Il lui avait parlé, il lui avait sorti une métaphore et se promenait accompagné d'un carnet et d'un crayon à papier.
        Le doute n'était plus permis.
        – Quoi ? lâcha-t-il enfin avec un air stupide, les yeux rivés sur elle.
Il ferait l'affaire.
        Elle pressa le ventre au sol un instant, banda ses muscles. Puis se projeta dans les airs de toutes ses forces.
        Attention, grenouille volante.
        Il gesticula lorsqu'elle s'aplatit sur son visage et se ventousa à sa peau.
        – Aaaaah ! Aaaaah ! Mais lâche-moi ! Aaaaah, au secours ! Il y a une grenouille qui… qui…
        – Qui t'attaque ? compléta-t-elle en assurant sa prise sur l'arête de son nez.
        Il rouvrit un œil et plongea son regard dans la prunelle ronde de la grenouille.
        – C'est… C'est… C'est… bafouilla-t-il. C'est toi qui parle ?
        – Disons plus exactement que je transmute mes pensées en ondes sonores, puisque la gorge d'une grenouille n'est pas franchement adaptée à ce genre de bruits.
        – Mais c'est une grenouille ! Mais tu es une grenouille ! Putain ! Un grenouille !
        – Oui, je crois bien être déjà au courant, dit-elle, intérieurement hilare - mais un batracien ne rit pas, et je m'étrangle... les virgule et les et! une déesse non plus.
        – Putain !
        – C'est une insulte ? demanda-t-elle, perplexe.
        Ses mains gesticulaient autour de son visage, sans oser toucher la minuscule créature.
        – Dis, s'il te plaît, arrête de t'agiter, dit-elle en avalant sa salive. Tu vas nous faire remarquer. Si quelqu'un arrive…
        – Mais d'où tu sors, bon sang ?
        Ses mains frémirent encore à deux centimètres d'elle - elle s'aplatit sur son nez - puis redescendirent, agitées de sursauts. Elle en profita pour traverser son visage, dans une nuée de petits plop plop plop mouillés les onomatopée intégré à la narration c'est peu génial, avant de prendre pied derrière son oreille.
        – Aaaaaah ! hurla-t-il en trépignant, secoué de frissons. Mais qu'est-ce que tu fous là ? Dégage, dégage !
        – C'est bon, c'est bon, marmonna-t-elle, vexée.
        Il n'avait qu'à dire de suite qu'elle était répugnante ! Elle qui aimait tant les grenouilles…
        Arrivée finalement sans trop de problèmes sur son épaule, elle tenta de décrocher ses doigts du tissu rêche de son pull. Sans succès.
        – Tu vas être content, je suis condamnée à rester collée sur ton pull jusqu'à la fin de ma vie. Ou de la tienne, en fait, qui sera sans aucun doute beaucoup plus courte.
        – Très drôle ! râla-t-il d'une voix rauque en remuant l'épaule, ce qui eut pour effet de la secouer comme un prunier.
        – Arrête de faire le singe, tu veux ? Tu peux te tenir tranquille deux minutes, oui ou non ?
        – C'est une grenouille qui parle et qui vient de se catapulter à ma figure qui dit ça !
        – Très bien ! éclata-t-elle. Si tu as tant de mal avec la grenouille, essayons… hum… Oh, je sais. Ce sera ma grande première.
        Elle ferma les paupières sur ses yeux proéminents, banda tous ses muscles, et mit son corps en pause. Et plongea au fond, tout au fond de sa mémoire et de sa magie, afin d'en tirer ses ancestraux pouvoirs.
        Enzo s'écrasa soudain par terre ; son menton heurta le béton dans une explosion de lumière. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il se mordit les lèvres, jura plusieurs fois, voulut se remettre debout d'un bond mais virgule avant mais dut se rendre à l'évidence : un grand poids le clouait au sol.
        – Qu'est-ce qui se passe encore, bordel !
        – Ça va, hein, cesse de jurer. Tu me fais honte. Toi, tu dois avoir le sang d'un guerrier de Kran dans les veines…
        Soudain libéré, il se remit sur pieds avec précaution.
        Une fille !
        Il fit un bond.
        – C'est moi, stupide… personne, dit-elle, les yeux levés au ciel.
        Un instant perdu, il secoua la tête.
        – La… la… la… la grenouille ?
        Un peu plus âgée que lui, et vêtue d'un accoutrement qu'il estima tout droit sorti du Moyen Âge mixé à la mode d'aujourd'hui – mélange des plus étranges –, elle le dépassait de plusieurs centimètres. Ses cheveux et ses yeux étaient d'une couleur… tout à fait originale.
        – Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta-t-elle. Je me suis trompée quelque part ? J'ai gardé la langue de la grenouille ?
        Un rire dérailla nerveusement dans la gorge d'Enzo.
        – Les yeux jaunes, ça n'existe pas chez les humains… Et les cheveux blancs, c'est, euh, spécial.
        Elle le fixa comme s'il était un chewing-gum collé sous sa chaussure On m'a mis un rateau avec une telle expression un jour x). Qu'elle n'avait pas, d'ailleurs joli, mais pluriel. Le pied gauche était nu, le droit enfilé dans une chaussette qui avait visiblement trempé dans un arc-en-ciel.
        – C'est du doré, pas un simple jaune… dit-elle enfin. Tu es sûr que tu es un artiste ?
        Il regarda le carnet qu'il tenait dans la main.
        – Hein ? Qu'est-ce que tu racontes ?
        Un mauvais pressentiment monta de ses entrailles. Elle se planta face à lui.
        – Tu te balades avec un carnet et un crayon. Tu te considères comme un artiste ?
        Il eut un sourire gêné.
        – Euh, en fait… C'est pour le cours auquel on m'a inscrit… contre mon gré. Je suis une vraie quiche en dessin.
        Enzo l'observa se mordre les lèvres. Elle hésita à dire quelque chose, cligna des yeux et finit par s'assoir par terre. Les jambes en vrac sur le sol froid, elle rassembla quelques mèches blanches derrière ses oreilles puis s'essuya les paupières d'un geste rapide.
        – Euh, hésita Enzo. Ça… ça… ça… (Il jura et serra les mâchoires.) Ça va ?
        – Oui, dit-elle.
        Son regard errait sur le sol. Il allait lui tendre une main lorsqu'elle bondit sur ses pieds, le faisant reculer d'un saut.
        – Non, ça ne va pas ! gémit-elle. Tout ça pour rien… Moi c'est un artiste qu'il me faut ! L'un de mes descendants ! L'un des habitants de la ville de lumière originelle !
        – Mais attends, je comprends pas, protesta-t-il en croisant les bras. C'est quoi ce cirque ? Tu es qui ? C'était quoi ce délire de grenouille ?
        – La grenouille, c'était pour que tu puisses m'emporter discrètement, renifla-t-elle.
        – T'em… t'em-t'em-t'em… Merde ! T'emporter ? T'emporter où ? C'est quoi cette ville de lumière ? Et cette histoire de… de créatrice ?
        – Je veux juste sortir de ce zoo, dit-elle seulement, ses yeux jaunes rivés aux siens.
        Le silence attrapa l'adolescent quelques secondes.
        – Sortir ? Sortir du zoo, sérieusement ? Tu sais qu'il te suffit, genre, de t'habiller un poil plus normalement et de suivre les panneaux Sortie ? fit-il, perplexe, en désignant les pancartes d'un grand geste.
        – Oui, ça je l'ai déjà fait, et plusieurs fois. Mais le monde est grand, et moi, aujourd'hui, je suis toute petite. Je ne connais rien, je ne sais rien ; où est-ce que tu veux que je dorme, où est-ce que tu veux que je vive ? Je suis une déesse !
        – Une déesse. Rien que ça.
        Il se souvint in extremis de la grenouille volante et se rattrapa bien vite :
        – Je veux dire, d'accord. Okay. Une déesse.
        – C'est pour ça que j'ai besoin de quelqu'un.
        – Mais je saisis pas. Pourquoi un artiste ?
        Pleine d'incompréhension, elle le regarda. Ne comprenait-il donc rien ?
        – Mais parce que je suis la déesse des artistes. Et des chats aussi. Tiens, je pourrais trouver un chat.
        – Et alors ?
        Ils se fixèrent en chiens de faïence, chacun haussant un sourcil.
        – Et alors… (Elle hésita.) entre virgule, c'est de l'insert dans un dialogue ça passe Et bien… Enfin, tu vois.
        Un début de sourire s'accrocha aux lèvres d'Enzo ; il rabaissa bien vite le coin de sa bouche.
        – Non, je ne vois p…
        Des éclats de voix retentirent soudain ; une cascade de rires d'enfants et des échos de voix d'adultes. Soudain emplie de bonne humeur, la galerie de béton prit un aspect moins sinistre.
        Enzo et la fille – la grenouille – j'eux remplacer ce tiret pas un enfin suspension la déesse – échangèrent un regard. Les prunelles de la fille parurent perforer les siennes comme deux lames dorées, sonder participe présent jusqu'à son âme. Il cligna des yeux et elle disparut.
        Pris de court, les cris des enfants s'approchant lui cassant les oreilles t'as beaucoup trop de talent pour une expression aussi vulgaire et commune, il ausculta précautionneusement le sol.
        Rien.
        Une main au front, Enzo pivota. Elle n'allait quand même pas le laisser en plan maintenant !
        Il tomba nez à nez avec le cerf porte-musc. Le regard tranquille de l'animal était posé sur lui. L'adolescent s'approcha de la grille, et s'accroupit, jusqu'à se retrouver nez à nez avec le museau fin de la créature.
        – Et si tu restes là, qu'est-ce que tu fais ? Tu moisis ici jusqu'à la fin de tes jours ?
        – Qui n'arrivera jamais, murmura une voix désincarnée.
        Il grogna.
        – Oui, bon, tu as compris, quoi. C'est ça que tu veux ?
        – Il y a plein d'artistes qui passent ici, répondit-elle avec des accents dédaigneux.
        Enzo jeta un coup d'œil derrière lui. Les adultes passaient de leur pas tranquille, les enfants sautillaient derrière son dos en espérant apercevoir le cerf porte-musc.
        – Cassez-vous, les gosses, grogna-t-il, avant de se retourner vers l'animal : Ah oui ? Alors qu'est-ce que tu fiches encore ici ?
        L'herbivore ne réagit pas.
        – Tu veux que je te dise ce que je pense ? Je pense que les artistes peuvent l'être intérieurement, ils n'ont pas besoin de savoir tracer des traits avec un crayon ! Moi j'ai l'imagination, sans la technique, c'est tout.
        Il détesta le ton plaintif qui sonnait dans ses mots. Il n'aurait jamais imaginé dire ça un jour… Un sportif dans l'âme, oui ; un joueur, oui, un rêveur, peut-être, mais un artiste ?
        Il observa la biche ; elle mâchait quelques brins d'herbe d'un air appliqué. Il râla intérieurement et réfléchit quelques instants.
        – Tu crois que en trouveras beaucoup des types complètement barrés dans mon genre ? lâcha-t-il dans un aboiement de rire. Des types qui sont prêts à croire à ton histoire de déesse fan de grenouilles sans prendre leurs jambes à leur cou ? Hein ?
        Silence. Un silence désespérant qui rampait sur le béton, comme un écho de son incapacité à saisir cette chance.
        – Allez, dit-il encore. Tu veux découvrir ton peuple, mmh ? Tu veux vivre parmi les hommes ? Je vais t'aider.
        Encore ce silence qui lui engluait les oreilles. Son regard croisa celui de l'animal ; celui-ci passa sa grande langue sur son mufle et fit demi-tour.
        – Non ! Reviens ! Reviens ! Merde, merde !
        Il se passa la main sur le visage. Une déesse venait de le snober royalement. Il avait raté un truc gigantesque. Le genre de trucs que tout le monde aurait voulu vivre.
        – Meeeeerde !
        Un soupir s'enroula à son oreille.
        – Hé, l'artiste incompris. Retourne-toi.
        Dans un sursaut, le regard d'Enzo chercha la biche, plein d'espoir. Elle broutait paisiblement au fond.
        – J'ai dit retourne-toi. Ça veut dire demi-tour…
        La tête sonnante d'hypothèses et de surprise, il recula sur les genoux et pivota vers l'allée de la galerie. Les enfants avaient disparu, lassés d'être gênés par un grand pas gentil. Sourcils froncés, il se mit sur ses pieds.
        – Je suis en bas. Tout en bas. Tu as la mémoire courte, toi, dis donc…
        Ses yeux plongèrent au sol avant qu'il ait pu réfléchir.
        La grenouille !
        Il se baissa et tendit une main timide vers le batracien scintillant. Celui-ci cligna ses grands yeux d'or et finit par bondit sagement au creux de sa paume. Enzo ramena sa main vers ses yeux, avec une grande douceur qui ne parut pas déplaire à la grenouille.
        – Voilà, conclut-elle.
        – Mais, la biche… bredouilla-t-il.
        – Je me balade dans plein d'enclos. Quand tu as commencé à lui parler, j'étais dissimulée sous les feuilles, juste devant toi.
        – Et moi j'ai cru que… Oh là là, fit-il avec un regard d'excuse vers l'animal placide au fond de sa cage.
        – Ne t'excuse pas, ça lui a fait plaisir, affirma la grenouille. Bon, je peux aller derrière ton oreille maintenant ?
        A ces mots, un frisson secoua le dos d'Enzo.
        – Ah non ! Mets-toi où tu veux mais pas là, d'accord ?
        Elle grommela, se glissa sous la manche et commença à remonter le long de son bras. Le trottinement humide et froid était tout bonnement abominable. Enzo se mit à danser la gigue, piétinant en tentant de garder son sang-froid.
        – Mais-mais-mais-mais qu'est-ce que tu fais ? gémit-il finalement, résistant à la tentation de secouer le bras.
        – Je vais sur ton épaule, grommela-t-elle, la voix étouffée par le tissu.
        – J'aurais pu t'y déposer !
        – Ne commence pas à faire ta chochotte ! Je te rappelle que je suis une déesse. Supporter le contact d'une grenouille n'est rien en comparaison de ma présence.
        Elle jaillit enfin de son col – il poussa un long soupir –, et se posta sur son épaule. Mal lui en prit.
        – Ah non ! J'avais oublié ton pull ! Quelle bourde ! râla le minuscule animal en tentant de s'extraire de l'étreinte amoureuse du tissu.
        Le rire d'Enzo éclata, emplit la galerie froide et rebondit sur les murs.
        – Comme ça tu ne risques pas de me laisser en plan !
        Il réfléchit un instant. La grenouille ne décolérait pas, prise au piège du pull mesquin.
        – Comment tu t'appelles ? Ça a des noms, les dieux ?
        Elle allait répondre mais il éclata soudain de rire, pour la deuxième fois. Secouée comme un prunier, la grenouille râla de plus belle.
        – Qu'est-ce qui te prend enco…
        – Ce serait drôle que tu t'appelles Marie… fit-il d'une voix brisée par le fou rire.
        – Marie ?
         – Marie la grenouille… Marie la grenouille vierge...
        Plié en deux, il ne parvenait plus à s'arrêter.
        – Qui est Marie ?
        – La… La… La mère de Jésus, pardi !
        – Qui est Jésus ?
        – Mais c'est Dieu, Jésus ! Enfin, plus ou moins, répondit Enzo en s'essuyant les yeux – il n'était pas chrétien, et n'était pas un très grand fan de la Bible.
        – Dieu ? répéta la grenouille, perplexe. Mais lequel ?
        – Bah, le seul. L'unique. Attends, tu ne connais pas Dieu ? La Bible ? Tout ça ?
        – Je suis une déesse ! Je pense que si un dieu portait le simple et stupide nom de Dieu, je le saurais, non ?
        Enzo reprit son souffle, appuyé contre le mur.
        – Bon. Reprenons. Tu… t'appelles comment ?
        Avant d'exploser de rire à nouveau.
        La grenouille leva les yeux au ciel et haussa le ton pour couvrir les gémissements ridicules de son acolyte.
        – Je m'appelle Tikine.
        – Pas Marie ? fit-il, hilare.
        Décidément, ce garçon voulait la tuer d'un coup tu passe d'une narration omnisciente à interne c'est brutal. La grenouille se massa les paupières du bout de ses ventouses. Être éternelle et mourir de l'idiotie d'un homme. Quelle Eludable ce quelle triste fin.
        Il haleta et réussit enfin à se tenir droit. Blasée, elle s'attendait à ce qu'il replonge dans son délire de Dieu le dieu  – Jésus pour les intimes – et Marie la grenouille vierge. Mais contre toute attente, il tourna doucement la tête vers elle, un reste de sourire accroché aux lèvres et le regard tout chaud de rire. Elle se sentit fondre. Impression plutôt inhabituelle.
        – Tikine ?
        – Oui.
        – Moi c'est Enzo.
        – Enzo. D'accord.
        – Où est-ce qu'on va ? demanda-t-il en penchant la tête sur le côté.
        – Comment tu veux que je le sache ?
        – Bah, euh… Tu… tu-tu-tu-tu ARGH ! Tu es une déesse. C'est plutôt à toi de décider, non ?
        – Emmène-moi où tu veux, Enzo. Là où je pourrais vivre en tant que déesse, sans me cacher en permanence.
        Elle sentit la perplexité attraper l'adolescent, comme une brise soudaine qui refroidit leur euphorie. Il se mit cependant en marche, à grands pas précautionneux.
        – C'est que… Il n'y pas tellement de lieux sur Terre, de nos jours, où des dieux se baladent impunément, hésita-t-il.
        – Je ne sais pas, moi. Un lieu de culte, un temple, quelque chose du genre !
        – Mais ça n'existe pas chez nous, ça. Enfin il y a les églises mais je ne vais pas lâcher une grenouille dans un bénitier !
        – Les églises ?
        – Oui, là où les chrétiens – pas très nombreux de nos jours – prient Dieu.
        – Ah oui, grommela-t-elle, ce fameux dieu au nom plein d'originalité.
        – Voilà, confirma-t-il avec un sourire doux.
        – Bon. Alors il faudrait me trouver des fidèles.
        – Des… des fidèles ?
        – Oui, me constituer – reconstituer plutôt – un culte, ce genre de choses.
        – Hein ?
        – Si je veux pouvoir me balader parmi les gens sans problèmes, il faut qu'ils me reconnaissent et qu'ils m'estiment. Ça fait à peu près des milliers d'années que je me trimballe sous forme de grenouille, de chauve-souris, de chenille, de biche ou de chat, je commence un peu à en avoir assez.
        – Tu veux dire que tu n'as aucun fidèle ? Vraiment aucun ?
        La grenouille prit un air pensif.
        – Et bien, avant, des milliers. Mais c'était il y a très longtemps, au tout début. Et les hommes ont la mémoire courte.
        – Et un dieu, ça peut vivre comme ça, sans que personne ne croie en lui ?
        – A ton avis ? Tu vois le style de vie que je mène ?
        Sa langue jaillit telle un fouet et claqua à l'oreille d'Enzo.
        – Aïe !
        – Un moucheron.
        – Bon. Donc, je récapitule. Tu veux un lieu qui t'es dédié, et tu sais ce que je vais y dire tu veux pouvoir te balader à la surface du monde sans problème. Pour ça, il faut des gens qui croient en toi.
        – Voilà.
        Ils sortirent à l'air libre, et le grand ciel bleu happa l'attention de la grenouille. Des cris, rires et sons animaux résonnaient dans le parc. Elle ferma les yeux sous la brise douce.
        – Tu as une idée pour y arriver ? demanda Enzo, la regardant du coin de l'œil.
        – Et bien, non. Je pourrais prendre ma forme céleste et parcourir la ville…
        – Génial ! s'exclama-t-il, des images de jeux vidéos plein la rétine.
        – Mais je laisserai, comment dire, des traînées d'étoiles multicolores partout, voire carrément un champ de ruines. Problématique.
        – Oh.
        – Je ne sais même pas pourquoi je te parle de ça, je n'ai plus assez d'énergie pour reprendre ma forme céleste, de toute manière.
        – Et ton énergie, tu la regagnes quand les gens croient en toi ?
        Ce garçon comprenait vite. Tikine se sentit un peu ragaillardie.
        – Je ne sais pas. Oui, sans doute.
        Enzo s'arrêta soudain. La grenouille manqua basculer par-dessus bord, mais le pull la retint avec amour.
        – Je-je-je-je-je… Putain de merde ! (Elle tressaillit.) J'ai une idée !
        – Une… bonne idée ? demande-t-elle, pleine d'appréhension.
        – Tu pourrais…
        – Ne me dis pas "Prendre le nom de Marie et aller baigner dans un bénitier", parce que là, je crois que…
        – Mais non ! rit-il. Tu pourrais bosser !
        – Bo… bosser ?
        – Oui !
        – Comment ça, me faire des bosses ? Une grenouille bossue ? Tu te fiches de moi ?
        – Mais non ! Laisse-moi parler ! Bosser, ça veut dire travailler. En gros, qu'est-ce qui fait que les gens croient en des dieux, hein ? Jusqu'à ce matin, je pensais que c'était la stupidité, mais toi tu as de vrais pouvoirs, donc tu peux te rendre utile ! Un dieu, ça sert à aider les gens, s'exclama-t-il, émerveillé de cette découverte.
        Il y eut un silence. Enzo ne trouva pas la grenouille très convaincue.
        – Tu… Tu as de vrais pouvoirs, hein ? demanda-t-il doucement. Pas seulement celui de te transformer en tout et n'importe quoi ?
        – Bien sûr que j'ai de vrais pouvoirs ! râla-t-elle. Mais c'est toute une science, il ne s'agit pas de claquer des doigts.
        Malgré lui, Enzo fixa les doigts de la grenouille, imaginant cette scène improbable.
        – Tu m'écoutes ?
        – Oui oui, se hâta-t-il se répondre en relevant le regard. Bon, alors c'est parfait non ? En gros, il faut que tu proposes tes services aux gens. Là, ils t'adressent des prières…
        – Ah non, pas les prières. Ces trucs-là sont à sens unique, on ne peut pas arriver à un accord.
        – Euh… Bon, alors de vive voix – Il craignit soudain que la grenouille volante ne jaillisse sur tous les gens qu'ils allaient croiser – et après, tu réalises leurs vœux. Ça te fait de la pub et ils se mettent à croire en toi.
        Tikine hocha la tête. Le soleil faisait miroiter ses yeux globuleux, lui donnant un air fasciné. Enzo se sentit tout fier. Fier d'aider une déesse.
        – Et en plus, tu peux faire payer tes services ! Comme ça au bout d'un moment tu auras assez pour te faire construire un temple ou quelque chose du genre.
        – Faire payer ? Vraiment ? Euh… ça se fait ? A l'époque, je faisais tout gratuitement…
        – Oui, et bah, dans notre société, tout le monde se fait payer. Tu veux devenir esclave des gens, ou quoi ?
        – Mais je reste une déesse, quand même.
        – Dieu ne s'est pas gêné pour se faire payer je saisis pas la référence en fait.. dans l'ancien testament quelques unes, mais dans le nouveau, lui.
       Elle haussa les sourcils. Ce qui eut pour effet de grossir encore ses yeux, comme des loupes.
       – Oui, mais Dieu le dieu n'a pas l'air d'être une référence.
       – N'empêche qu'aujourd'hui, il est encore connu et révéré ! Bon, de moins en moins en fait de plus en plus, power of south america, asia and africa, mais c'est normal, parce que lui n'apparaît pas – ou plus… – aux gens pour leur parler et surtout, n'utilise pas ses pouvoirs pour les aider. Toi, tu as tout pour réussir !
       – Ah oui ? fit la grenouille d'une petite voix.
       L'excitation grandissait en Enzo, ses pas s'étaient faits plus rapides, plus aériens.
       – Mais oui ! Les gens ont besoin d'un dieu. Et en ce moment ils en manquent cruellement. Je vais t'aider à trouver des gens, et tu vas te servir de tes pouvoirs. Ils te trouveront super balèze !
       Il réfléchit un instant.
       – Enfin, si tu quittes cette forme de grenouille.
       – Maintenant ?
       – Non non ! paniqua-t-il en regardant autour de lui – plein de gens étaient présents devant les enclos. Plus tard. On verra ça, je te donnerai mon avis. C'est important d'avoir l'image en plus des compétences.
       – Si tu le dis…
       Tikine avait l'air éreintée. Enzo lui jeta un coup d'œil. Elle paraissait encore plus minuscule qu'au début et ses couleurs semblaient s'être fanées. Il se mordit les lèvres.
       – Ça va ? Tu ne vas pas disparaître, hein ?
       – Mais non. Je suis juste un peu fatiguée. Je vais piquer un petit somme ici, puisque ton pull n'a pas l'air de vouloir me lâcher, et au réveil ça ira beaucoup mieux.
       Les yeux mi-clos, elle observa l'adolescent reporter son regard devant lui, un grand sourire illuminant son visage.
       – Tu-tu-tu-tu… tu vas voir, tu vas devenir la plus grande déesse de tous les temps. Moi, je crois en toi, et je suis fier d'être le premier.

A  s u i v r e . . .

Peut de chose à dire, tu maitrise les dialogues avec puissance, encore des problèmes d'articles et de ponctuations, un jour j'arrêterai de t'attaquer à coup de becherelle :)
Mais honnetement, fais du théatre, tu as une plume agréable, dynamique, tu arrive à dissocier les styles selon les protagoniste. Le théatres et une voie pour toi, surtout avec le jeu possible dans la mise en scène, qui a mon avis, t'éclatera.

Du coup, il y a un énorme plagiat mais non volontaire à l'oeil du loup... ça n'empêche que tu devra être fouetter. Ou lire ce chef d'oeuvre jeunesse pour faire amande honorable.

J'ai aimé l'histoire, un peu longuette au début, mais ce fut un plaisir de la lire
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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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MessageSujet: Re: Chroniques d'une déesse perdue [TP]   Ven 24 Avr - 23:15

Ragne, cause toujours, tu peux bien me courir après en brandissant ton dico, je suis une irréductible des virgules placées là où il faut ! :ffmental:




II. La déesse qui demandait pourquoi




         – Voilà.
         – C'est normal, cette odeur répugnante ?
         – Ça, c'est les pots d'échappement. Tu vas t'habituer…
         – Et ce bruit perpétuel ?
         – Pareil.
         Tikine fronça les sourcils, ce qui lui donna plus encore l'air d'un vieux crapaud. Enzo n'osa pas le lui faire remarquer.
         – Je crois que je vais mettre du temps à m'accorder à la ville…

         Ils se tenaient à l'entrée du zoo, limite que Tikine n'avait apparemment pas dépassée depuis un bon moment.
         Quelques siècles…
         Le bruissement des feuilles était déjà englouti par les rugissements haineux des scooters ; une cacophonie de klaxons tourbillonnait au loin dans l'avenue. Trame sous-jacente de la ville, que tout le monde à la surface de la planète connaissait. Mais pas Tikine, manifestement. Aux pieds d'Enzo se tordaient les feuilles mortes, torturées par le vent. La déesse se recroquevilla contre son cou, et il frissonna au contact humide de sa peau de grenouille.
         – T'as froid ? osa Enzo en l'observant – difficilement – du coin de l'œil.
         – Non, dit-elle d'un ton qui n'admettait aucune réplique. J'avais juste oublié le contact du vent. Allons-y.
         Enzo s'engagea d'un pas vif sur le boulevard. Ils s'enfoncèrent dans la ville, aussi bouillonnante qu'un volcan. Mais un volcan noir et gris où tournoyait un enfer de goudron. La grenouille se cramponnait à Enzo – ou plutôt à son pull, bien que celui-ci parût suffisamment amoureux pour la retenir tout seul – , aussi figée et contractée qu'un ressort bloqué. Elle attirait le regard des gens, qui sans doute la prenaient pour une figurine de plastique tant elle se tenait raide. Enfin, celui de certains, puisque beaucoup laissaient glisser leurs yeux mornes sur eux sans seulement les voir, comme s'il s'était agi de spectres, de fantômes rescapés d'un autre temps et hantant les ténèbres de la ville.
         – Ces gens sont aveugles, commenta la grenouille d'une voix acerbe alors qu'un vieil homme les croisait, le regard rivé au sol.
         – Mais non, répliqua mollement Enzo. Ils pensent que tu es, euh… une… décoration. Une farce. Quelque chose du genre…
         – Et quand je te parle ?
         Une femme les frôla dans un claquement saccadé de talons aiguille. Enzo se retourna pour la suivre du regard. Elle s'éloigna, toujours aussi pressée.
         – Ne perds pas la route de vue ! glapit la grenouille en se cramponnant de plus belle.
         – Oui, oui, fit-il en sursautant. Elle a dû croire que je téléphonais. Le kit mains-libre, tu connais ?
         – Non, grogna-t-elle.
         Son regard était si noir qu'il crut qu'elle allait faire fondre le bitume devant eux.
         – Ou alors, ils me prennent pour un fou.
         – De mon temps, ils t'auraient brûlé.
         Un sourire fleurit involontairement sur le visage d'Enzo.
         – Tu as l'air de mauvaise humeur.
         – Non, tu es sûr ? râla le minuscule batracien. J'en ai déjà marre. Je suis fatiguée.
         – Je pensais que tu voulais piquer un petit somme ?
         – Pas ici, siffla-t-elle en exorbitant ses yeux d'un air effrayé. Pas en ville.
         – J'habite en ville, tu sais.
         La nuit commençait à tomber, petit à petit, avec une douceur plumeuse qui rendait le ciel tendre et léger comme un voile. Un voile que le vent faisait voler doucement au-dessus de la ville, dont l'ombre flottait sur les rues.
         Tikine râlait encore contre l'odeur, le bruit et ce pull imbécile qui l'étreignait avec fougue, lorsque quelque chose attira son regard dans la rue assombrie.
         Il s'agissait d'un gros tas de tissu, blotti dans un coin.
         – Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle, et Enzo tourna la tête comme une girouette pour trouver ce dont elle parlait.
         – Un SDF…
         Sa voix basse intrigua Tikine.
         – Un quoi ?
         – Un… un clochard. Un mendiant, quoi. Sans Domicile Fixe.
         Une rafale de vent leur hurla à la figure, faisant décoller la grenouille heureusement retenue par le pull. Un frisson la secoua jusqu'aux os et Enzo la couvrit de sa main chaude.
         – On va rentrer, décida-t-il.
         – Attends !
         Elle glissa sa petite tête humide entre ses doigts et se retourna vers le tas de tissu, loin derrière à présent. Plissant ses gros yeux, elle remarqua le livre qui dépassait sous un repli.
         – On va le voir ?
         – Quoi ? sursauta Enzo. Pour quoi faire ? J'ai pas un rond…
         – Il faut que j'exauce des vœux, non ? répliqua-t-elle. Je ne vais quand même pas commencer par les riches !
         Il s'arrêta là, entre ces deux murs sales et noirs, avec le vent sifflant aux oreilles, brûlant ses doigts et ébouriffant ses cheveux.
         – Mais, euh… Tu es encore en grenouille, hein… Tu crois vraiment que…
         Elle avait sauté de son épaule avant qu'il ait terminé sa phrase.
         – Tikine !
         Elle bondissait déjà vers le coin de la rue, minuscule créature qui devait lutter contre les bourrasques à chacun de ses bonds, et éviter lestement les papiers et autres déchets qui glissaient sur le goudron.
         Enzo fit volte-face et bondit à sa suite, une main plaquée sur ses cheveux comme s'ils allaient s'envoler.
         – Reviens !
         Il manqua l'écraser lorsqu'il la rejoignit enfin, petite perle rouge, verte et bleue scintillant sur le bitume sale. Elle se tenait toute droite et fièrement dressée, ses iris d'or attrapant les derniers éclats du soleil, ses grandes prunelles fixées sur le tas de tissu, monstre difforme qui l'écrasait de sa masse. Un mouvement ébranla soudain la chose, et un reflet fit briller deux yeux dans les profondeurs du tissu. Enzo, déséquilibré sur la pointe d'un pied après avoir évité la grenouille de justesse, sursauta et tenta de prendre une position plus ordinaire. Il se planta sur ses pieds, les bras croisés sur son torse avec un faux air inquisiteur.
         – Euh… Bonjour, dit-il d'une voix étrange, une voix qui ne savait pas bien ce qu'elle faisait là et qui hésitait entre plusieurs tons, à la fois timide, menaçante et blagueuse.
         – B'soir.
         La voix était jeune mais rauque, avec cet air détaché et loin de tout que chacun prend quand il veut rester tranquille. Et seul.
         – Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda Tikine de sa voix fluette.
         Enzo manqua s'arracher les cheveux. Il laissa échapper un bruit bizarre, entre le marmonnement d'excuse – "Veuillez nous excuser, ma grenouille ne sait plus ce qu'elle dit…" – et le Chhhht fuyant.
         Les yeux cherchèrent l'émettrice de la voix, devant, derrière, sur les côtés, sans trouver. Un soupir monta du trottoir.
         – Je suis en bas, grommela la grenouille. Tout en bas.
         Enzo ne savait que faire, s'enfuir ventre à terre, écraser Tikine pour la faire taire, ou sourire d'un air engageant. En désespoir de cause, un sourire vacillant parut sur ses traits, plein d'hésitation et de gentillesse.
         L'homme emmitouflé dans ses couvertures leva la tête et, les yeux plissés, détailla des pieds à la tête cet adolescent trapu et bronzé qui le considérait d'en haut avec ce sourire niais.
         – Un problème ? grogna-t-il.
         – N… non non, l'assura Enzo en cherchant la grenouille d'un regard frénétique.
         Mais où était-elle ?
         – Je vous ai demandé ce que vous faisiez là…
         La voix de petite grenouille avait laissé place à celle, douce et basse, de la jeune fille aux yeux jaunes. Le garçon retint un sursaut et la chercha du coin de l'œil. Elle se tenait dressée à côté de lui ; il repoussa d'une main les cheveux blancs qui lui giflaient le visage avec le vent.
         L'homme-couvertures remua et, apparemment imperturbable, dit :
         – Ce que je fais là ? Je lis, 'fin j'essaie de dormir, j'y arrive pas, alors je lis, vous voyez. Pas que ce soit très confortable !
         Un aboiement rauque suivit ces mots ; Enzo, médusé, comprit qu'il s'agissait d'un bref éclat de rire.
         – Et vous ? En quête d'une ruelle sombre et tranquille, histoire d'être un peu seuls, mmh ?
         Enzo n'en crut pas ses oreilles. Ce type venait d'avoir sous les yeux une grenouille parlante, une métamorphose de déesse et une fille aux yeux jaunes bizarrement habillée, et tout ce qu'il trouvait à dire, c'était… ça ?
         Tikine se pinça l'arête du nez d'un air consterné. Décidément, elle n'était pas aidée…
         – Je veux dire, reprit-elle sans répondre, pourquoi est-ce que vous êtes là, dans cette rue, dans ce tas de couvertures ? Pourquoi ?
         Le regard trouble cligna et les sourcils bruns se haussèrent, insolents.
         – Oh, tu veux dire, pourquoi ici et pas chez moi, au chaud dans un lit avec un putain de vrai roman, et pas ce truc que je relis depuis des mois et qui devient illisible ?
         – Euh, oui, voilà.
         Les yeux injectés de sang épinglèrent brièvement Enzo au mur derrière lui, avant de revenir sur Tikine. Le garçon se remit à respirer.
         – J'me retrouve là, dans ces polaires puantes, par terre au coin d'une rue, parce que pas de boulot malgré des années d'études, parce que situation familiale compliquée et parce que pas de parachute sans argent. Ça te va ?
         Tikine observa un silence. Enzo, qui fixait sa mimique concentrée du coin de l'œil, se demanda si elle avait compris la métaphore du parachute. Elle cligna ses yeux jaunes, ahurie.
         – Mais enfin, pourquoi… Pourquoi est-ce que personne ne vous a aidé ? Ne vous aide ? De mon temps, tout le monde prenait tout le monde chez soi… Dans ma ville…
         Sa voix avait baissé au fil des mots ; elle s'arrêta dans un murmure si bas que le garçon faillit ne pas comprendre. L'homme-couvertures haussa encore les sourcils et lança de sa voix rugueuse, aussi mal rasée que ses joues :
         – Tout le monde prenant tout le monde chez soi ? Hé, si tu connais un tel endroit, je signe tout de suite !
         – Euh, Ti… ti… ti… ti… tikine… Rah ! Tikine, de nos jours, ça ne… Une ville comme ça n'existe pas, dit doucement Enzo, dont le regard inquiet passait du tas de couvertures à la svelte fille dressée à ses côtés.
         – Et pourquoi pas ?! répliqua-t-elle en haussant la voix, levant légèrement les mains comme pour prendre le ciel à témoin. C'est possible, non ? Tout le monde s'en porterait mieux, personne ne traînerait dans la rue dans le vent glacé, chacun aimerait chacun, et la guerre n'existerait pas.
         Enzo prit un air désolé en entendant sa voix vibrante d'émotion ; l'homme toujours à terre relança son fameux éclat de rire, qui fut vite emporté par le vent.
         – Dis donc, c'est un monde pour bisounours, ça. Pas pour les hommes ! D'où est-ce que tu sors, toi ?
         Le regard jaune de Tikine se planta dans ses yeux troubles.
         – Des hommes l'ont déjà fait, affirma-t-elle sans répondre. J'étais là.
         – Ah ? répliqua-t-il d'une voix amusée, se redressant un peu – la conversation commençait vraiment à l'intéresser. Et ça a fini comment, cette belle histoire, mmh ? Aujourd'hui en tout cas, les communautés de bisounours finissent toutes meurtrières ou massacrées. Soit tu te bouffes toi-même, soit tu te fais bouffer !



***

         Un jour, les guerriers étaient réellement venus.
         Kran avait fini par mettre son plan à exécution…
         Tikine était en plein travail, désirant changer les teintes de la ville ; plongée dans son esprit, où se dressait un plan en fils d'araignée tendu à travers un maelstrom de couleurs. Dans cet univers intérieur où se percutaient passé, présent et avenir, où la magie faisait rage et où tout était voué à changer en quelques secondes, seule la concentration avait sa place, une concentration dure et tranchante comme une lame, prédatrice, car tout pouvait se retourner contre elle si elle perdait le contrôle.
         Elle était en train de modifier subtilement les coulures bleues qui ruisselaient sur la ville, lorsque quelque chose de noir perturba son travail. Elle trouva vite l'irruption, une coulée de fourmis noires qui entrait par la grand-porte, assombrissant la totalité de son plan mental. Elle mit plusieurs secondes à émerger de son intériorité, à refermer toutes les portes magiques qu'elle y avait ouvertes, à reposer délicatement ses pouvoirs là où elle les avait pris, car il ne fallait pas qu'ils agissent seul, surtout pas. Lorsqu'elle put ouvrir les yeux sur sa ville en contrebas et qu'elle y pencha sa grande ombre scintillante, elle comprit enfin.
         La merveilleuse grand-porte était fracturée, béante comme un cœur ouvert ; le métal étincelait sur les fourmis de Kran qui s'engouffraient entre les murs, armes, armures, lames et angles tranchants, ustensiles faits pour tuer, inventions qu'elle découvrait avec horreur. Elle se pencha davantage, comme voulant se noyer dans le massacre – car massacre, bien sûr, il y avait. Les guerriers de bronze, de fer et d'acier agissaient avec toute la méthode et la cruauté euphorique que leur avait enseignées Kran, qui transparaissaient dans chacun de leurs gestes. Trancher, percer, démembrer, égorger, amputer, décapiter, bien d'autres verbes encore qu'elle ne connaissait pas ni ne voulait connaître ; la vague noire qui envahissait la ville avec fureur laissait derrière elle une écume de corps et de sang, et de cris, ces cris qui s'entrechoquaient entre les murs et sifflaient avec les lames. Les couleurs s'éteignaient les unes après les autres, les voiles d'arc-en-ciel furent lacérés de haut en bas, devenant traînes spectrales. Toutes les portes furent enfoncées, tous les murs peinturlurés de sang, les lampadaires en arabesque devinrent crucifix, jalonnant les rues de cadavres aux yeux blancs qui surgissaient, tels des spectres de marbre, à chaque tournant.
         Lorsqu'enfin elle put lever les yeux, elle tomba sur la grande ombre de Kran, face à elle, dressée de l'autre côté de la ville. Un sourire goguenard faisait briller ses yeux.
         – Ce sont aux artistes de craindre les guerriers, dit-il doucement. Pas l'inverse.


***


         La fille aux cheveux blancs cligna ses yeux jaunes, évoquant irrésistiblement une chouette un peu perdue, et les planta dans ceux de l'homme cynique.
         – Ils se sont faits bouffer, dit-elle simplement.
         Enzo ne la quittait pas du regard, buvant ses mots et la moindre de ses mimiques, essayant de comprendre, comprendre sans poser de questions. L'homme-couvertures hocha la tête.
         – Bien ce que je disais.
         Tikine se secoua soudain et décida de prendre l'initiative. Assez parlé d'elle.
         – Si un vœu pouvait vous être accordé, que souhaiteriez-vous ?
         Une main émergea des couvertures, gratta la gorge piquante.
         – Un vœu ? T'es une sorte de génie, toi ?
         Un grand sourire éclaira son visage. Et il entra dans leur jeu.
         – Mmh. Un vœu… Voyons voir.
         Enzo retint un soupir soulagé ; il l'aurait embrassé. Tikine attendait, un air concentré assombrissant ses traits.
         – Difficile de choisir parmi tout ce dont j'aurais besoin, sourit l'homme. Un seul, mmh ? Bien sûr. Les génies, c'est pas inépuisable, faut y aller doucement. Une bibliothèque ? reprit-il en désignant la rue d'un bras. Non, les bouquins seraient noyés au bout d'une semaine. Une maison, tiens, pour la bibliothèque et moi. Et aussi… un travail ? Un travail et une maison, tu peux faire tout ça, toi ? plaisanta-t-il. Ou bien… ramener quelqu'un à la vie, ce serait cool, aussi.
         Il plongea soudain dans un silence douloureux, que respectèrent Tikine et Enzo.
         – En fait, reprit-il très sérieux, le seul truc qu'il me faudrait vraiment, le seul truc dont chacun aurait besoin, vous voyez, c'est d'être libre.
         Un immense sourire illumina le visage de Tikine ; Enzo, fasciné, regardait cette métamorphose qui lui faisait chaud au cœur.
         – C'est ce que vous voulez ? demanda-t-elle. Vraiment ? Irrémédiablement ?
         – Oui, répondit-il sans hésiter. Vraiment.
         – Euh, par contre, de nos jours, les génies, ça se paye, avança doucement Enzo avec un regard en coin vers Tikine.
         Celle-ci eut un petit sursaut et, avisant le gobelet de plastique lourd de ferraille qui prenait le vent au pied de la montagne de couvertures, se pencha, tendit deux doigts et préleva une pièce, une pièce au hasard, qu'elle fit claquer d'un air décidé dans la paume tendue d'Enzo. L'homme regardait leur cinéma avec son sourire rude et indulgent.
         – Voilà ce que coûte un vœu, dit théâtralement Tikine, sommant Enzo d'un regard.
         Le garçon retourna la pièce dans sa paume, ahuri ; avant de se passer une main sur le visage. Hésitant entre rire et pleurer.
         – Un un un un un… un vœu ça coûte vingt centimes, de nos jours.
         – C'est beaucoup ? chuchota Tikine.
         – Euh… tu poses vraiment la question ? (Il hésita à lui mentir. Puis se décida.) Oui. Oui, c'est pas mal.
         Mais je serai mort avant que tu aies pu construire ton temple, ajouta-t-il mentalement.
         Il sursauta lorsque la main froide de la jeune fille vint lui voler la petite pièce, avant de la reposer dans le gobelet et d'en choisir une autre, encore plus minuscule.
         – Voilà. Il ne faut pas que ça coûte trop cher, affirma-t-elle, mortellement sérieuse.
         Enzo éclata franchement de rire. Cette fille était géniale. Cette déesse était géniale.
         – Bon bah, c'est les soldes, profitez-en ; les vœux sont à cinq centimes en ce moment !
         L'amusement réchauffa encore le regard de l'homme-couvertures.
         – C'est bon, alors, tu vas me l'exaucer mon vœu ?
         – Ça dépend. Est-ce que vous croyez en moi ?
         L'homme cligna des yeux.
         – Oui, je crois en toi, dit-il comme s'il s'était agi d'une formule magique.
         Tikine ferma lentement les paupières, ses cils blancs filtrant son regard d'or jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un fil. Puis elle prit une inspiration et se plongea dans son monde intérieur.
         Le passé y rugissait, tentant de dévorer l'avenir faible et fuyant ; le présent essayait tant bien que mal d'écraser tout cela dans un vacarme ahurissant. La magie, les couleurs et tous les matériaux du monde s'engluaient et se dispersaient là, leur présence irréelle laissant un halo de bruit au milieu du reste. La déesse entreprit de calmer ce chaos, de ramener le calme sur ces terres immatérielles auxquelles elle appartenait. Elle tissa quelques fils de magie, regroupa l'imagination dans un coin en un gros tas d'arc-en-ciel remuant, le temps et les souvenirs dans un autre en un fracas déchirant – elle s'occuperait du rangement plus tard, comme à chaque fois. Le pouvoir et la magie s'étendirent en une mer calme, effaçant les traces de toute lutte. Puis elle se retroussa mentalement les manches, et Enzo, loin là-bas à l'extérieur, vit naître un sourire euphorique sur ses lèvres.
         Elle reprenait enfin du service.

         Le regard sombre d'Enzo passait de la fille aux yeux jaunes au tas de couvertures, avec une frénésie avide. Enfin, il allait voir sa magie à l'œuvre ! Serait-ce une explosion de lumières et de couleurs, comme dans les jeux vidéos ? Ou bien… rien ? Un changement imperceptible d'ambiance, dans le vent, dans le cœur de celui qui leur faisait face ?  Son œil en amande posé sur l'homme-couvertures, il attendait.
         Il cligna des paupières et le tas de tissu s'affaissa lentement sur lui-même. Les yeux troubles, les sourcils bruns, les joues rugueuses du bernard-l'ermite caché dans sa coquille avaient disparu. Comme fondus dans l'obscurité, dispersés dans le vent.
         – Hein ?
         Un regard à Tikine toujours plongée dans ses pensées, un pas timide en avant, une main tendue avec hésitation, tâtant le tissu sale. Plus rien. C'était comme si l'homme n'avait jamais existé.
         – Tu l'as tué ou quoi ? marmonna-t-il.
         Cette crainte affreuse s'empara soudain de lui. Après tout, est-on plus libre que quand on est mort ?
         – Putain, t'as pas fait ça ? s'affola-t-il en secouant l'ensemble hétéroclite de couvertures, comme si l'homme allait en jaillir tel un lapin sortant d'un chapeau.
         – Fait quoi ?
         Tikine s'avança enfin à côté de lui, et le regarda s'agiter, perplexe.
         – Il voulait être libre…
         – J'y crois pas ! Nan mais j'y crois pas ! Mais t'es… t'es… t'es… t'es t'es… une meurtrière !
         – Tu appelles ça mourir, toi ? rétorqua-t-elle.
         Il allait répliquer d'une voix blanche, bah évidemment que j'appelle ça mourir, c'est mourir, lorsque quelque chose s'agita impatiemment dans les méandres du tissu.
         – Moi, ajouta-t-elle, j'appelle ça revivre.
         La jeune fille tendit une main et, soulevant de l'autre la lourde couverture, attrapa délicatement une petite chose remuante.
         Elle la brandit devant les yeux d'Enzo, ébahi. L'oiseau ainsi prisonnier – car c'en était un – pépia d'un ton colérique, son regard vif planté dans celui du garçon.
         – Sérieusement, demanda-t-elle à nouveau avec surprise, tu appelles ça mourir ?
         – Euh… je… tu… il…
         – Bon, avant de faire l'inventaire complet des pronoms personnels de ta langue, souhaite-lui bonne chance.
         – Mais euh… C'est quoi comme oiseau ? demanda-t-il enfin, stupidement.
         – Hirondelle. Il va pouvoir se défouler, avec les migrations que cela implique, répondit-elle fièrement.
         Enzo observa un silence balbutiant. Trop de choses à exprimer, à demander, sur lesquelles s'interroger.
         Mais finalement, qu'y avait-il réellement à dire ?
         – Euh… Bonne chance.
         – Bonne chance, et bon vent ! dit-elle à son tour.
         Avant de lancer l'oiseau d'un geste vif, haut, très haut, là où tournaient les remous de vent entre les murs noirs.
         L'adolescent ferma vite les yeux, imaginant déjà le choc sourd et le petit corps chaud disloqué à leurs pieds – cette fille était complètement folle.
         – Regarde, regarde, il part ! Regarde vite ! chanta le rire de Tikine à ses oreilles.
         Il ouvrit un œil, puis l'autre, avec suspicion. Et réussit à attraper l'ombre fugace de l'hirondelle, glissant entre les toits et transperçant le vent.
         Ils suivirent la minuscule silhouette du regard pendant longtemps, bien après qu'elle ait disparue, imaginant son vol zigzaguant dans les bourrasques de nuit, ivre de vent.
         – Tu penses… commença enfin Tikine, avec une hésitation qui ne lui était pas coutumière. Tu penses que j'ai bien fait ? Ou tu penses vraiment qu'il est mort ?
         Enzo se réveilla de sa transe de nuit, de vent et de liberté.
         – Quoi ? Non, tu… tu… tu… tu… tu rigoles ou quoi ? Il est enfin libre ! Non, euh, je pensais juste que tu l'avais fait totalement disparaître, tu vois. En fait. Au début.
         Elle le considéra comme s'il était stupide – un chewing-gum collé sous sa chaussure, comme elle en avait l'habitude. Il fut soulagé de la revoir égale à elle-même.
         – Disparaître ? Moi, faire disparaître quelqu'un ? Tu me prends pour Kran, ou quoi ? râla-t-elle avec une certaine bonne humeur. Allez, c'est qu'il commence à faire froid ici ! Tu me montres là où tu vis ?
         – Euh… Oui oui, d'accord. Mais par contre, va falloir que tu reprennes la grenouille. Je préfère pas imaginer la tête de ma mère si tu arrives comme ça chez moi.
         Elle grommela encore pour faire bonne mesure ; en un clignement de paupières elle était redevenue petit batracien scintillant. Enzo la prit sur son épaule avec une certaine tristesse. La magie de Tikine était donc si discrète… Il ne verrait donc jamais ces fameuses explosions de lumières et ces traînées d'étoiles filantes que lui inspirait sa forme céleste.
         Avant de quitter la ruelle, il observa une pause nostalgique devant le tas difforme de couvertures, écroulé à terre comme les ruines d'une coquille brisée. Puis, une idée subite lui sautant aux yeux, se pencha et saisit le gobelet lourd de petite ferraille.
         – Qu'est-ce que tu fais ?
         L'adolescent leva le verre de plastique fendu vers le ciel, vers les étoiles qui scintillaient, tout là-haut.
         – A ton futur temple, dit-il seulement.
         Même s'il ne serait sûrement plus là pour le voir émerger de terre...



A   s u i  v r e . . .

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

.[/center]


Dernière édition par Cornedor le Sam 25 Avr - 15:15, édité 1 fois
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Tiunterof
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MessageSujet: Re: Chroniques d'une déesse perdue [TP]   Sam 25 Avr - 10:45

C'est génial Corne ! J'aime beaucoup ce texte, c'est drôle et beau à la fois,Tikine est très attachante, adorable et hilarante en même temps. Et comme d'habitude tes descriptions sont somptueuses et toujours aussi colorées.

La suite ! :la:
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Yggdarsil
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MessageSujet: Re: Chroniques d'une déesse perdue [TP]   Lun 29 Juin - 9:39

C'est toujours aussi Cornouillesque! (et addictif)
J'ai adoré le gros délire sur Dieu (mais en fait, son nom officiel c'est Yahvé).
Je t'encourage à écrire la suite! :la:

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Il est des gens qui sont là. Comme ça. En vrai. Et d'autres dont la présence est un mensonge. Une illusion. Efficace, quand elle trompe tout le monde. Ridicule, quand elle ne trompe que son porteur. -Lyonel Trouillot, Kannjawou

Proverbe Nocturnien : Wû Horör, wees qsüj gnü ubo wik s'wee kleesee kvieiir wâ krefüzâ d'wi kraork...

orgie de .-.
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http://vocaroo.com/i/s1fCLpFwvSv0


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MessageSujet: Re: Chroniques d'une déesse perdue [TP]   

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Chroniques d'une déesse perdue [TP]
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