Encre Nocturne
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 Amande [-16]

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Brume

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Masculin Taureau Messages : 39
Date d'inscription : 13/06/2015
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Humeur : Fou allié

MessageSujet: Amande [-16]   Dim 14 Juin - 16:15


La fille est assise sur son plaid. Elle étouffe un soupir. Yeux fermés, bras croisés, s'agrippant la poitrine à s'en étouffer ; le vide. Toujours le vide qui la déchire. Déjà, elle le sent, elle s'efface : bientôt elle n'existera plus.
Amande. C'est le prénom de la fille. Parfois elle l'oublie, s'oublie, dérive. Réminiscence encore fragile ; malhabile, elle s'y agrippe.
Avec effort, elle lève la tête. Ouvre les yeux. Réflexe machinal, ses prunelles s'attachent à l'horloge. Vingt heure. Six minutes qu'elle est assise ainsi. Une éternité. L'horloge, encore. Ses aiguilles sont comme engluées. Les prunelles glissent sur des piles de cours. Amande a déjà fini ses TD de droit. Elle s'est appliquée à mettre le plus de temps possible. Insuffisant : ses exercices faits, ses textes connus pas cœur sont désormais encollés au temps immobile. Plus rien à en tirer.
Les prunelles dérivent encore, lent mouvement presque involontaire. Elles glissent sur l'armoire en face, portes ouvertes ; sur les tranches de livres alignés à l'intérieur. Les prunelles ne s’arrêtent pas, la fille connaît les livres. Amande les aime bien. Mais la fille sait que ce soir ils finiraient juste mal plaqués sur sa solitude, inutiles.
Alors elle soupire, encore. Feint une once d'intérêt ; se lève. Ouvre son ordinateur pour le sortir de veille. Va chercher la bouteille de vodka sur l'étagère de la cuisine. Automate bien réglée, le temps de l'ouvrir son ordinateur est opérationnel. Elle lance facebook, boit une rasade au goulot. Ne sent pas l'alcool brûler sa langue et sa gorge. L'habitude.
Elle ne prête aucune attention à sa page d'actualité. En bas à droite, la liste des contacts en ligne. Le premier de la liste. Franck. C'est parfait.
Elle lui envoie un message :
« Salut, je m'ennuie. Tu fais quelque chose ce soir ? »
Maintenant la fille déchiffre les petites lignes sur l'étiquette de la bouteille. Il est peut être en train de jouer à l'ordinateur. Elle regarde l'horloge ; s'il n'a pas répondu dans cinq minutes elle essaiera quelqu'un d'autre.
Autre coup d'œil sur la liste. Le deuxième est Arnaud. Il fera très bien l'affaire aussi.
« Salut, dsl j'étais en train de jouer. Non et toi ? »
Amande sourit. Dommage pour Arnaud.
« Non plus. Je me sens seule. »
« Je peux être chez toi dans une demi heure si tu veux. »
Une autre gorgée de Vodka. Frank est plus âgé qu'elle et au chômage. Contrairement aux chiens, les hommes fuient la vie en agitant la queue.
« Viens vite, je t'attends. »
Et comme les chiennes, les femmes fuient la vie la queue entre les jambes.
Amande contemple sa bouteille à demi vide. Parfois, les grandes expressions se rencontrent.

Une demi heure. C'est bien trop, mais elle n'y peut rien.
Elle s'est déjà douchée tout à l'heure. Regard sur une glace. Elle n'a pas trop mauvaise mine, un coup de mascara suffira. Elle s'y met aussitôt.
Amande a des glaces sur chaque espace libre de son appartement. Comme ça, elle peut se regarder quel que soit l'endroit où elle est. Ça ne vainc pas le vide, mais ça lui rappelle qu'elle existe.
Bien sûr, les hommes qui viennent la voir le soir ont trouvé une toute autre utilité à cette profusion de miroirs, plus éloignée de la métaphysique. Tant mieux pour eux.

Un dernier regard au miroir et Amande se déshabille. Vérifie son épilation - impeccable. Se souvient qu'elle était prête trop tôt aujourd'hui : créneau déjà utilisé.
Elle cherche avec un soin exagéré ce qu'elle va porter. Comme le reste de sa vie, son dressing est compartimenté en fonction de ses besoins ; nul besoin de fouiller. En dépit de ses efforts elle se décide rapidement pour un ensemble pistache à dentelle noire et un déshabillé chocolat. Elle sait avant de se regarder que cela met en valeur sa peau mate ; elle s'est vu des dizaines de fois ainsi.
Ses hommes ne sont pas assez régulier pour se lasser de la redondance de ses accoutrements sexy. Les plans cul ont un aspect économique dont on ne parle que trop peu.

A la réflexion elle est contente que ce soit Franck. Elle se rappelle maintenant de ses nuits avec lui ; c'est un amant assez bon pour lui donner l'impression d'exister un instant. Et après le sexe il se sent obligé de parler pour combler le silence. Sa conversation est parfaitement inintéressante mais donne à Amande une impression de complicité quand elle prend sur elle pour l'entretenir. Comme s'ils avaient réellement un intérêt mutuel à prendre soin l'un de l'autre.

Rangement rapide. Elle cintre le kimono un peu large qu'elle portait précédemment. Aucun vêtement ne traîne par terre. La bouteille de vodka est très bien sur la table ; elle pourrait en avoir encore besoin. Reste ses cours qu'elle enterre dans un tiroir, l'armoire à livre qu'elle ferme à clefs.
Chaque homme se fiche pas mal de ne pas être unique, mais ils la fuiraient aussi sûrement qu'un mari cocu s'ils découvraient que les hommes ne sont pour elle qu'un passe temps parmi d'autres.
Apparemment, l'intelligence et la culture tuent le mythe de la femme assoiffée de sexe.

Elle en avait eu un, une fois, avec lequel elle ne se cachait pas. Léandre. Ce qui ressemblait le plus pour elle à une relation stable. Comme elle, il était cultivé et un des plus brillants éléments de sa fac. Comme elle, il ressentait chaque seconde intensément l'inanité de vivre. Et il tentait d'oublier ce sentiment de la même manière. C'est le seul qu'elle ai déjà invité à dormir ; ils baisaient le soir et le matin, lisaient entre les deux. C'était un rituel qui leur convenait si bien qu'ils n'allaient que rarement voir ailleurs.
Puis, Léandre s'est jeté par une fenêtre. Il a fait ça bien, un septième étage qui donnait sur une cour pavé. Tête la première, d'après les journaux. Aucune chance de se louper.
Il venait d'obtenir le meilleur résultat de la région à sa licence de philo et ne supportait plus de ne toujours pas supporter de vivre.
Amande avait pensé à le suivre. Elle n'en eut pas le courage ; elle n'avait jamais rien espéré de son existence, aussi ne trouva t-elle aucune déception assez grande pour vaincre son instinct de survie.
Le soir même, elle invitait quatre hommes. En même temps. Elle ne les avait pas prévenu : l'un deux se barra en lui disant de ne plus jamais l'appeler. Cela ne l'émut pas, elle avait prévu qu'il y aurait entre vingt-cinq et cinquante pour cent de perte. Ce fut vingt-cinq : les trois autres restèrent. Après quoi, elle ne les appela plus jamais non plus.
Mais ce soir-là elle s'abandonna totalement à eux. Peut être ne remarquèrent-ils pas sa froideur, occupés qu'ils étaient à leur besogne. Sans qu'elle sache vraiment se l'exprimer, elle avait besoin de se sentir salie, souillée ; peut être cherchait-elle quelque chose qui la fasse réagir, d'une manière ou d'une autre. Peut être cherchait-elle à vaincre le goût amer que lui causait l'abandon de Léandre – à moins que ce fut sa propre incapacité à le suivre. Elle saigna un peu.
Ensuite, elle se coupa les cheveux. Léandre les aimait long. Mais Léandre n'était plus. Elle sentait confusément qu'elle devait perdre une partie physique d'elle même, vague écho à ce qui lui avait déjà été arraché.
S'envoyer en l'air de la manière qui lui avait semblée la plus dégueulasse et immédiatement accessible, et se couper les cheveux ; voilà tout ce qu'elle avait trouvé pour pleurer la perte d'un homme dont elle n'avait finalement connu que les reins et les goûts littéraires.

On sonne à l'interphone. Amande appuie sur l'interrupteur et se dirige vers la porte. Impulsion subite, elle sort son vibromasseur du tiroir et le pose sur sa table de chevet.
Ça fait un moment qu'elle ne l'a pas utilisé, mais la vue d'un tel objet tend à mettre les hommes en folie - et si Franck ne se jette pas sur elle en arrivant, elle sent qu'elle va se mettre à pleurer.
Amande a le sourire aux lèvre en ouvrant. Peut être même qu'il aura l'idée de s'en servir lorsqu'il la prendra.

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Smile

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Masculin Vierge Messages : 212
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MessageSujet: Re: Amande [-16]   Dim 14 Juin - 16:54

Magnifique représentation de la perte de l'innocence.
Ton texte est parfait sur le fond, j'aime beaucoup l'idée, le retour en arrière est très bien géré.
J'ai cru que je pourrais te taquiner sur certain passage un peu long mais en y réfléchissant il nous renvoi directement à la dilatation de la vie d'Amande : tout est long et sans but.
J'aime surtout les quatre première phrases, en les lisant j'ai toute suite su que je lirais quelque chose de bien. La beauté de l'auto-destruction.

Je n'ai pas grand chose à critiquer si ce n'est la comparaison que tu fais homme/chien, femme/chienne
Je la trouve faussé mais c'est la comparaison d'Amande après tout.

J'ai adoré

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Sourire, à s'en déchirer les lèvres:
 
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Brume

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Masculin Taureau Messages : 39
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MessageSujet: Re: Amande [-16]   Ven 19 Juin - 10:56

Merci Smile ! Je suis content que tu ai apprécié et le détail de tes impressions est intéressant, et fait d'autant plus plaisir :D

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Amande [-16]
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