Encre Nocturne
Bonjour !

Il est conseillé de s'inscrire ou se connecter afin d'avoir accès à l'intégralité des messages du forum.


Entrez dans une dimension littéraire dont le territoire est infini et partagez vos écrits avec les autres internautes !
 
AccueilAccueil  PublicationsPublications  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Une enquête nocturne

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Allô Caroline c'est Roger

avatar

Féminin Lion Messages : 7
Date d'inscription : 26/07/2015

MessageSujet: Une enquête nocturne   Dim 26 Juil - 22:34

S. découvrit, à l’entrée du chemin abandonné, que son vélo avait disparu. L’antivol gisait au pied du lampadaire, atrocement mutilé, et sur le côté, au-delà de la lumière des lampes et des cheveux de la végétation, il n’y avait que le bruit sans visage du marais, du canal, des ragondins et des grillons.
Cinq minutes d’inattention, et un anonyme avait surgi des frontières de la nuit pour le mettre à pied. Il n’avait plus qu’à marcher dans l’obscurité, dans ce coin à la périphérie de la ville, désert à toute heure du jour ou de la nuit.
Les lampadaires se suivaient en ligne continue, si loin qu’il ne pouvait que les voir se rapprocher, rapetisser, se confondre jusqu’au flou lumineux total.
Il pensa : où est Anna ? Et il jeta ce qui restait de sa chaîne dans l’eau sombre, au-delà de la lumière.

***

La canicule frappait encore de nuit. S. pensait plus volontiers à un endroit d’Asie du Sud-Est qu’à sa propre ville. Lanternes suspendues entre les arbres, touristes proprets et dépareillés, sueur permanente. Il ne pouvait marcher qu’à un rythme ensommeillé.
Il fit tous les bars du port, les uns après les autres. Il entrait, marchait jusqu’au bout et regardait les visages de tous les gens, puis il ressortait. Il cherchait Anna depuis deux semaines. Il avait d’abord passé cinq jours sans nouvelles ou signes de vie, puis appelé à d’autres numéros, recueilli des témoignages. Il avait même blasphémé, s’était rendu dans son appartement. Une cage à lapin grande ouverte, abandonnée en l’était depuis plusieurs jours. Les vêtements traînaient sur le sol. Dans les étagères, il vit des livres qu’il ne l’aurait jamais imaginée lire. Elle était partie en laissant tout en place.
Il essaya ensuite les cafés, les bars, les boîtes de nuit où elle se rendait régulièrement, puis ceux où elle aurait pu se rendre, et enfin ceux où elle n’allait jamais. Il demanda à tous leurs amis communs, à ses amants, puis ses connaissances à elle, et les amis de ses amis, ceux qui l’avaient seulement aperçue. Maintenant que les deux semaines de recherche avaient passé, il lui arrivait même de demander « tu as vu Anna ? » à une caissière de supermarché, à un musicien de rue, à un pharmacien. Une question qui n’attendait pas de réponse, posée sans y réfléchir comme dans un étrange sommeil. Anna n’était plus là, elle avait quitté son appartement, pris sa voiture et n’avait pas répondu aux appels ou envoyé de messages. Un jour, là, l’autre, plus.

***

Il trouva, un peu avant minuit, Abel. Un étudiant qui l’avait croisée de temps à autre. Perché dans un groupe de fêtards qui se traînait sur le vieux mail, il racontait qu’elle avait prévu de partir en voyage. Il avait été le dernier à la voir.
« On a terminé la soirée à quatre heures du matin. Les bars étaient fermés, les boîtes nous avaient jetés. On s’est tous affalés là, six d’entre nous qui ne voulaient pas encore rentrer et qui cuvaient sur le pavé. Chacun racontait des absurdités, l’alcool nous faisait parler mais nous empêchait de nous écouter. Mais je l’ai quand même entendue me dire, à un moment, qu’elle devait s’en aller, ou quelque chose comme ça. Elle s’est allongé sur les pavés, ses cheveux trempaient dans une vieille flaque, et elle racontait qu’elle voulait voyager, qu’il y avait une destination où elle devait aller, et qu’elle voulait devenir elle-même, ou se trouver elle-même, ou trouver quelqu’un, ou juste se balader.»
S. voulut le frapper, pendant un instant. Sans comprendre pourquoi ni comment, il eut un sursaut de colère intense. Il se contrôla, se faufila hors de la foule de ces imbibés qui s’étaient enivrés trop vite, trouva un autre quartier.

***

Il en croisa d’autres, maintenant comme avant, des gens qui l’avaient vue sortir d’une boutique, rouler en voiture vers la sortie de la ville. D’autres qui avaient aperçu sa silhouette. Et beaucoup qui ne la connaissaient pas très bien, ou qui s’en fichaient, ou qui s’en lavaient les mains parce qu’Anna était parfois la femme la plus désagréable du monde, ou bien la plus étrange ou la plus imprévisible.
Ses amis à lui, ses proches, lui demandaient surtout comment il allait, lui, comme pendant un enterrement. Ils parlaient de l’époque où ils étaient tous lycéens, avec des cheveux longs, et qu’ils se réjouissaient de la canicule. Il avait rencontré Anna à cette époque-là, quand il était en première et qu’elle était une petite de troisième couverte de crachats dans une cabine de toilette publique. Elle était très jeune, mais elle semblait avoir déjà tout fait. Elle ne connaissait personne d’autre, à part lui.
Aujourd’hui, S. n’avait plus vraiment de cheveux, seulement un duvet coupé ras avec quelques cicatrices. On parlait de lui comme de quelqu’un qui fronçait les sourcils, avec des nœuds plein les muscles. On parlait aussi de ses tatouages agressifs, et des types qui ne l’aimaient pas racontaient qu’il avait dans le dos une gigantesque croix gammée. Mais les personnes qu’Anna lui présentait de temps à autre n’avaient pas entendu parler d’un taiseux épais, seulement d’un lycéen maigrichon qui avait trouvé une gamine suicidaire et l’avait remise debout.
Alors que les années avaient passé avec la lenteur effroyable de la canicule de chaque été, il avait perdu de vue l’époque que ses amis évoquaient avec nostalgie. Ils étaient maintenant tous étudiants, désargentés mais habillés avec goûts. Ils le revoyaient avec plaisir, s’enquéraient de son quotidien, et lui présentaient leurs nouveaux amis qu’il ne connaissait pas, qu’ils avaient rencontrés à la fac, avec qui ils s’étaient installés. Tous connaissaient Anna alors. Ses connaissances du lycée et leurs nouveaux amis. Anna semblait connaître toutes la ville, les jeunes comme les vieux. Tous ceux qui faisaient la fête de temps à autre l’avaient aperçue, semblait-il. Et il en rencontrait parfois, des très jeunes, en troisième ou en seconde, qui lui racontaient comment elle leur était apparue alors qu’il n’y avait rien, qu’ils s’étaient lancés sans prévoir de s’arrêter, sur le fil de la vie, enflammés et hurlants.

***

Maria, l’espagnole, lui sourit avec le tube de chicha entre les dents. Elle l’enlaça, lui demanda de s’asseoir près de lui, paya ses consommations.
« On est pas restées ensemble très longtemps. Un mois, je crois. Pour mes amies et mes potes, c’est un record. Ils ont pas le temps, tu vois ce que je veux dire ? Mais moi j’aime bien prendre mon temps avec les meufs. Nous les filles, on a plus de saveur quand on a appris à nous connaître, quand on a passé du temps ensemble, au calme. Les nanas d’un soir c’est pas fiable, je sais de quoi je parle. Tu me comprends, toi !
Anna est pas restée très longtemps. On était très libres, on voyait chacune des mecs à côté. Je ne sais même pas vraiment si on peut dire qu’on était ensemble. Quand on dormait ensemble, elle était très silencieuse. C’était une fille renfermée, et torturée aussi. Elle riait beaucoup aux soirées mais parfois elle m’attrapait par les cheveux et me posait des tas de questions : est-ce que je t’ai vexée ou fait du mal ? Est-ce que tu sais ce que tu veux faire plus tard, où tu vas, pourquoi tu es là et pas ailleurs ? Est-ce que quand je ne suis pas là tes amis disent du mal de moi ? Je n’aurais jamais cru qu’elle se serait préoccupée de ça. Elle avait tellement de charisme que je n’aurais pas imaginé qu’on pense du mal d’elle. Mais en fait, elle avait rager des jalouses qui ne pouvaient pas la supporter, et y avait des mecs qui l’avaient trouvée arrogante, qu’elle avait prise de haut. J’ai découvert qu’elle était parfois très lunatique.
Elle ne me parlait pas trop d’elle. J’aimais bien qu’elle ait des idées folles tout le temps, avec elle une journée normale pouvait prendre une tournure totalement dingue, parce qu’elle avait eu une idée, un caprice. Je ne me n’ennuyais pas, en tout cas. Mais on savait toutes les deux qu’on n’allait pas former un couple très longtemps. C’était pas le genre de meuf avec qui je veux avoir une histoire. Elle est pas très stable. Et elle a dû en avoir marre de son côté aussi, parce qu’on s’est séparées très rapidement.
On s’est revues, parfois. On ne s’en est jamais voulu. On était pareilles sur le plan relationnel, on y va sans pression, on se prend pas la tête. Si ça marche pas, ça marche, mais on reste honnêtes. C’est ça : une meuf honnête. Elle ne mentait jamais, elle se moquait parfois, elle avait pas sa langue dans sa poche, mais en tout cas elle était franche et j’apprécie ça. Je suis inquiète pour elle, mais je sais qu’elle reviendra. Je pense qu’elle est partie prendre du recul, changer d’air. Et puis si elle se cache trop longtemps, toi tu la retrouveras, non ? »
Il lui sourit et lui fit la promesse. La chicha agonisait, n’offrirait plus que quelques bouffées sans saveur. La musique du bar s’était faite plus douce. Dehors, des flux de buveurs de plus en plus intenses se pressaient, vers le sommeil où les boites de nuit. Il y eut entre eux deux une soufflette furtive, qui acheva le charbon. L’heure de fermeture arrivait. Il se leva, Maria l’enlaça de nouveau, avec sa générosité, et il partit.

***

Devant le kébab, John faisait une pause. Il avait une mèche de cheveux blancs, un smartphone, un T-shirt Pundjabi Style, et aucun avis précis sur la question.
« Cette zouz, mon ami, cette zouz ! »

***

Charles ne vint pas lui ouvrir quand S. sonna. Il se posta sur le parvis de la maison et regarda la lumière qui s’échappait des fenêtres. C’était une grande maison, avec deux étages et une belle hauteur de plafond. Elle était posée à côté d’une ribambelle d’autres manoirs qui faisaient face au parc. Dans la nuit, les fleurs brillaient sous la lumière artificielle, lui jetaient des regards inquiétants. Que venait-il faire sur leur territoire ? Une tête sombre se dessina entre la lumière et la vitre, puis disparut aussitôt. La lumière s’éteignit dans les secondes qui suivirent. S. frappa lourdement sur le vieux heurtoir. Il entendit, à l’intérieur, des pas coupables, quelques chutes d’objets, de la peur et de la précipitation.
S. ouvrit la porte lentement, se faufila dans l’obscurité. Dans le salon, l’écran brillait toujours, diffusait en muet Une Balle dans la Tête : au milieu du Vietnam suant, une chanteuse aux yeux tristes appelait à l’aide. Les éclairs de la télévision brillaient sur le métal des ustensiles dans la cuisine. Les escaliers grinçaient, comme ployés, mis à mal par la chaleur de la nuit. Dans la chambre de Charles, en haut, un livre tomba en faisant murmurer toutes ses pages. S. grimpa les marches l’une après l’autre en remontant ses manches. Chaque pas annonçait son arrivée comme un coup de tonnerre. Il vit l’étage se profiler avec une extrême lenteur, et observa le palier, les portes entrouvertes, la lumière de la rue qui éclaboussait le silence.
Quand il eut posé le pied dans la chambre de Charles, dans son champ de vision s’agita un reflet. Une silhouette jaillit de derrière un rideau, un hurlement en tension sur la gorge. S. et l’ombre s’accrochèrent, se ceinturèrent, puis il réussit à lui tenir le col, le souleva de terre. Il reçut un coup dans la tempe, un objet froid, métallique, lourd. Il s’écroula près du lit et vit dans la main de son agresseur l’arme de poing, argentée et imposante.
« S. ? »
Charles baissa son arme en le reconnaissant. L’ombre, c’était lui, et S., c’était le véritable intrus.
« J’ai cru que c’était un islamiste, ou quelque chose comme ça, lui dit-il pendant qu’il tamponnait son arcade poisseuse. Tu as une drôle d’allure, avec ton crâne rasé. Tu ressembles vraiment à un voyou ou à un skinhead. Avec tous ces attentats, je ne sors plus beaucoup. J’ai acheté cette chose pour la dissuasion. Il n’est pas chargé, regarde. En tout cas, si ça n’intimide pas, je peux toujours frapper avec ! Excuse-moi, ce n’est pas drôle. »
Charles apparaissait cerné, sous la lumière de la salle de bain. Sa belle chemise blanche était souillée par le sang de S. L’énorme pistolet reposait sur le lavabo. Il craignait qu’il reste une cicatrice. Sitôt le pansement appliqué, il le fit descendre à la cuisine, lui servit à boire. Il brancha sa vieille platine vinyle, et What’s Your Sign, Girl ? berça la pièce. Plus tôt dans la soirée, des jeunes avaient descendu la rue en voiture. Ils écoutaient de la musique de blédards, et parlaient très fort. Charles s’était demandé ce qu’ils pouvaient bien faire dans ce petit quartier tranquille, et avait pris peur. S. le rassura, lui parla d’Anna, qu’il avait amené à cette maison un an plus tôt, et que Charles avait recroisé quelques fois, lorsque S. l’invitait aux fêtes entre anciens camarades de lycée.
« Je me souviens bien, dit-il. Elle était venue avec toi quand j’avais fêté mon anniversaire ici. Il faut bien le dire, quand j’organise des sauteries dans cette grande baraque, il y a souvent des gens que je ne connais pas qui viennent avec leurs amis. En vérité, ça ne me dérange pas, ce serait dommage de gâcher autant d’espace avec des dîners en petit comité. Je préfère les grandes réceptions où on fait des rencontres. J’aime qu’on investisse mon jardin. Et toi tu avais amené cette fille que tu as rencontrée quand on était au lycée. Une petite métisse, qui riait très fort et buvait beaucoup. On a partagé un moment privilégié ensemble, ce lieu commun des soirées où deux fêtards bourrées s’affalent sur le canapé et ont une longue discussion, du rire aux larmes, très sérieuse et très profonde. Et souvent assez ridicule, vue de l’extérieur. C’était une fille très cultivée, ouverte d’esprit. Curieuse. Un peu trop reggae pour moi, mais assez représentative d’un certain type de jeunesse de la ville. On n’en trouvait pas beaucoup, dans notre lycée. Tu t’en souviens bien, on était presque tous des gosses de riches. Mais dans d’autres coins, il y avait pas mal de théâtreux, de festivaliers et de fumeurs de joints réguliers. Tu vois de quoi je parle, avec des sarouels, ou des dreadlocks, ce genre de choses. Mais elle n’était pas comme ça, à y repenser. Je pense simplement qu’elle venait de là, qu’elle fréquentait ce genre de réseau, qu’elle y avait fait un passage. Vu ce que tu me racontes de sa période collégienne, ça ne m’étonne pas. J’ai connu un type comme ça au collège. Un déglingué qui n’avait pas de vraie famille. C’était un ange, il savait plein d’amis, mais il n’avait pas vraiment de limites, tu comprends ? Quand je l’ai revu, des années plus tard, il faisait la manche. Je ne dis pas que c’est forcément une généralité, mais je pense qu’étant son état d’esprit, à ne jamais vouloir s’inquiéter de rien, à refuser les responsabilités, il a échoué là assez naturellement. Bon, ça ne veut pas dire que ton amie est forcément quelque part en ville à réclamer de l’argent. Je ne veux pas me montrer cruel. Mais penses-y.
Je sais qu’elle a beaucoup changé après t’avoir rencontré. On m’a raconté. Elle s’est assagie, elle était plus en confiance, ça ne m’étonne pas de toi, tu vois le meilleur chez les gens, tu as le cœur sur la main. Mais c’était quand même une fonceuse. Elle agissait d’abord, elle réfléchissait ensuite, et c’est bien, je dis ça sans offense, ne me prête pas d’intentions que je n’ai pas. Mais quand je lui ai parlé, cette fois et les autres fois, j’ai toujours eu l’impression très distincte qu’elle était très impulsive, voire même sur le fil du rasoir, prête à tout foutre en l’air du jour au lendemain. Tu l’as peut-être sortie de la dépression d’une manière ou d’une autre, mais elle ne s’est jamais vraiment apaisée.
Et elle est allée au lycée, à son tour, et en est sortie, et n’a pas fait d’études, je l’ai vue servir dans quelque bars, elle m’a dit qu’elle faisait des petits boulots. Elle n’avait pas l’air d’avoir des projets très précis pour l’avenir. Peut-être que c’est comme pour notre classe, on n’a pas tous fait ce qu’on avait envie de faire après la terminale, ou alors on a changé d’avis. Je peux t’en citer quelques-uns qui sont partis se faire chier à étudier la médecine pendant dix ans alors que ça ne les branche pas du tout. Ne te vexe pas, mais on a tous été surpris quand on a vu que tu ne t’étais inscrit dans aucune fac après l’été. Tu t’es rasé la tête, tu t’es même battu, paraît-il. Le cœur sur la main, mais pas seulement, tu étais aussi le premier de la classe ! Tu t’en souviens ? J’étais presque jaloux.
En tout cas, ton amie n’est pas passée me voir récemment, je suis désolé. Et désolé de t’avoir frappé aussi. Mais tout ça, c’est pour te dire : qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi est-ce qu’on ne rit plus tous comme quand on avait les cheveux jusqu’à l’aine ? Pendant les réunions d’anciens élèves, j’ai l’impression que tout le monde a peur.
Quelle chaleur ! »

***

Il croisa, entre le parc et la plage, Elise qui rentrait chez elle.
« Où as-tu mis ton vélo ? Ne reste pas trop tard dehors, lui dit-elle. Tu as l’air d’avoir besoin de sommeil. Je n’aime pas savoir que tu traînes tout seul dans les rues. Appelle-moi quand tu arrives chez toi. »
Et elle continua son chemin dans la nuit, vieux souvenir des étés passés, confiant et raisonnable.

***

Les boîtes de nuit s’étaient tant remplies que S. eut du mal à naviguer dans la foule de fêtards.
Il aperçut des visages familiers au bar et dans les fauteuils, traversa le rideau de danseuses. Il y avait, sous l’étrange lumière clignotante, des corps figés en plein bond, des visages déformés, la sueur dissimulée. L’imposant battement réduisait toute narration au silence. Ici, il n’y avait pas de vie, pas de temps, pas de continuité. Seulement une frénésie figée. Ici, des filles en jupe en arabesque changeante, favorisées par l’entrée gratuite, là, des hommes élégamment vêtus, piégés par la foule de femmes rentrées pour rien. Cette grande ruche, en communication silencieuse, grossissait et maigrissait, passait de la grâce au poisseux, puis renaissait de nouveau.
Assis dans un carré de fauteuils, endormi par la tonitruance, Maxime sirotait une coupe de champagne, flânait avec ses amies, serrait des mains.
« Elle m’a invité chez elle, à l’occasion. Elle aime lire et regarder des films. Elle est curieuse, toujours à imaginer des histoires, à écouter de la musique, à garder l’esprit en voyage. Et avec elle, on pouvait toujours s’amuser.
Je l’ai rencontrée ici, dans cette boîte. Elle m’a presque sauvé la vie. Je traînais avec une nana que je vois de temps à autre, quand, sur la piste, on a bousculé par accident une fille en talons hauts. Une vraie furie, genre racaille, agressive. Elle a pris ses deux talons et a essayé de nous crever les yeux avec. Pendant un instant, tout le monde a arrêté de danser pour nous observer nous débattre. Et puis je ne sais pas ce qui est arrivé, peut-être qu’une autre chanson a démarré, peut-être que c’était un tube. Tout le monde est devenu fou furieux. On se jetait dessus, se lançait des verres. Je n’avais jamais vu ça. J’étais écrasé sous un tas de monde, coincé entre des bras, des jambes, des dents, avec le beat qui m’écrasait le cerveau. C’était la folie meurtrière dans toute la boîte. Là, une main a saisi la foldingue par les cheveux, et l’a renversée à deux mètres. C’était Anna. Je n’avais jamais vu une fille comme ça. Elle a griffé et frappé comme une catcheuse. La fille aux talons hauts y a laissé quelques mèches de cheveux. Elle avait le nez en sang. Et puis dans la panique, quelqu’un a dû faire tomber la platine, car la musique s’est arrêté, brutalement. Sans la musique, il n’y avait plus que des pleurs, des bruits de verre, des cris. On était tous subitement nus, à lutter contre le sol imbibé de bière. Les videurs sont arrivés, ont traîné des gens au hasard par la peau du cul. La mêlée générale a tourné au massacre, quand on s’était calmés, il était trop tard, la sécurité avait fondu sur nous comme l’éclair, taillé dans les rangs. On s’est retrouvés dehors avec ma copine avant de comprendre ce qui était arrivé. Elle avait un œil fermé, deux dents cassés, la main ouverte. J’étais plutôt bien, un peu décoiffé. Tout le monde rentrait chez soi, la police a fait un passage, les taxis se sont entassés sur le trottoir. Il n’y avait plus de musique, plus de danse, plus rien, seulement la bruine. Sur le trottoir d’en face, j’ai vu Anna qui fumait une cigarette. Elle était totalement intacte. On a discuté, je l’ai remercié d’être intervenue, elle m’a dit qu’elle ne m’avait même pas remarqué. Je lui ai demandé : pourquoi tu as massacré cette gonzesse, alors ? Elle a ri. »
S. se laissa distraire. Il but deux bières. Quand il sortit de la boîte, la moitié du flux s’était répandu sur le parking et vers la plage. Au bruit lointain des vagues se mêlait celui, étouffé, des chansons estivales. Il était trempé de sueur, écrasé par l’atmosphère. Il ne restait plus de la nuit de fête que des égarés, ici et là, incapables de tenir debout, écrasés par l’effort et la lutte.

***

Dans un buisson, non loin de l’océan, il y avait un vieil ivrogne qui chiait et qui grondait. S. prévoyait de passer devant lui sans y prêter attention, quand des feuilles humides jaillit une grosse main souillée, puant le vin et la merde, qui l’attrapa par le col.
Le vieux clochard le trimballa avec lui, lui asséna son haleine au visage. S. voulut se libérer, mais l’autre se montra agressif, incohérent, hors de contrôle. Il babillait quelque chose que S. ne comprenait pas. Ils tirèrent chacun sur la manche de l’autre, pour se dégager ou pour s’attirer, dansèrent ainsi jusqu’au trottoir, où S. écrasa le vieillard sur le capot d’une voiture. Il l’avertit, l’étrangla, le menaça. Les yeux de l’ivrogne illuminaient la nuit de terreur. Sur l’épaule de S. s’abattit alors, brusquement, une nouvelle poigne, et sur son visage coula une autre haleine d’alcool. C’était un jeune mec bourré, qui sortait de la boîte avec sa copine. Il avait surpris S. et le clochard à s’escrimer sur sa voiture, et avait vu rouge. Des coups de poings fusèrent. L’ivrogne restait là où il se trouvait, pétrifié ou ensommeillé, la copine du conducteur ivre encourageait son bel amant et sifflait des insultes dans une langue que S. ne connaissait pas. Il crut entendre la voix de l’ivrogne, couché dans son coin, sa bouche engourdie qui formulait du sens : elle s’est très certainement suicidée, elle a pris sa voiture et elle est allée mourir. Il frappa au ventre, aux côtes, aux rotules. Il écrasa le corps lourds, rendu gourd par les cocktails, sur celui, inerte, du clochard, puis le jeta sur le bitume, et en deux, trois, quatre coups de pied, écrasa les dents, le nez, la mâchoire. Il trébucha ensuite, et dut ramper jusqu’aux buissons alors le fier jeune homme gargouillait, gémissait, suppliait puis se taisait. Sa copine dessoûlée hurla dans la nuit, sanglota en caressant le doux visage de son prince dessoudé. Ses appels à l’aide restèrent sans réponse, et elle s’éloigna des deux corps tordus pour traverser la route sombre, en trébuchant sur ses talons hauts.

***

La plage était totalement vide, seulement incrustée ici et là de bouteilles vides, de papiers de chips, de mégots de cigarette. Tous les musiciens s’étaient enfuis. S. s’y égara, découpé par moments par la lumière du phare, parce que c’était ici qu’Anna venait le plus, la nuit, le jour, avant. Dans cette ville, on ne se baignait que peu, on ne s’écorchait pas les pieds dans les cailloux durs, mais on s’asseyait, on lisait, on jouait de la guitare.
Personne, même pas un coureur très matinal, même pas un homme ou une femme ivre, qui se seraient posés sur le sable pour reprendre leur souffle, leurs esprits, reprendre conscience de la nuit, du temps et de la canicule. S. plongea ses mains dans les vaguelettes, effleura des crabes et des coquillages, se lava du sang qu’il avait sur les doigts. Ses phalanges, une fois propres, brillèrent d’un éclat blanchâtre, et il prit peur sans savoir pourquoi, peut-être s’était-il trouvé trop pâle, ou peut-être qu’il avait cru voir un os à vif. Le sang était dans l’eau maintenant, disparaissait dans le courant. Dans l’obscurité parfois transpercée de lumière blanche, impossible de savoir où il était allé se diluer.
En se relevant, alourdi par un poids dans l’estomac, il vit une silhouette à son côté, qui se tenait les pieds dans l’eau et le regardait. Anna l’observait, irréelle, et son visage à la lumière du grand phare était toujours le même, rempli par un sourire. S. se redressa, détailla son visage indéfiniment. Il lui passa une main sur les jours, lui demanda, la larme à l’œil, où elle était passée.
« Je suis partie un soir. J’avais bu, la rue était aveuglante, et quand je suis arrivé dans mon appartement, que le silence s’est fait, j’ai regardé où je vivais et j’ai agi sur un coup de tête. Je suis parti et je n’ai rien emporté. J’ai trouvé quelque chose qui me correspond, qui est plus proche de moi. »
S. s’affala dans l’eau. Il se sentit envahi par un grand vide. Sa tête le grattait, ses mains le lançaient. De son arcade rouverte s’écoulait un mince filet de sang. La canicule le recroquevillait peu à peu dans l’océan. Il ne comprenait rien à ce qu’Anna disait, ses paroles lui paraissaient de plus en plus décousues, incohérentes, éloignées de lui et de sa conception du monde.
« Je suis bien ou je suis. Tu m’as trouvé dans des toilettes, tu m’as portée sur ton dos. Je marche, je marche, on ne s’arrête jamais vraiment. On n’est pas aujourd’hui tout ce qu’on est. On ne m’oublie pas. Quand je t’ai connu, tu ne te battais jamais. Tu préférais rester chez toi, te détendre, penser à tes histoires de cœur plutôt qu’à tes études. Tu avais des cheveux longs. Comme on a changé. Je ne voyage plus. Continue à me chercher ! »
Le vent souffla sur un passage de phare et emporta d’un seul coup toute l’horreur de la canicule. S. se redressa. Anna s’était éclipsée avec le vent. Il marcha dans le sable, alourdi par la fatigue, jusqu’à la route et les rues vides d’avant le jour.
Arrivé entre l’océan et la ville, il s’arrêta près d’un lampadaire. Son vélo s’y trouvait appuyé, intact.
Revenir en haut Aller en bas
 
Une enquête nocturne
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Encre Nocturne :: Écrits :: Écrits courts :: Nouvelles-
Sauter vers: