Encre Nocturne
Bonjour !

Il est conseillé de s'inscrire ou se connecter afin d'avoir accès à l'intégralité des messages du forum.


Entrez dans une dimension littéraire dont le territoire est infini et partagez vos écrits avec les autres internautes !
 
AccueilAccueil  PublicationsPublications  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 De la viande séchée

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Allô Caroline c'est Roger

avatar

Féminin Lion Messages : 7
Date d'inscription : 26/07/2015

MessageSujet: De la viande séchée   Lun 27 Juil - 19:50


    Sous les ombres nervurées des feuilles, le soldat japonais était plongé dans le sommeil.
    Hong l’observait de derrière les brins de sorgho. C’était un homme au visage poupin, au teint pâle et laiteux, tandis que Hong avait la peau dorée des Chinois du Sud. Il avait une énorme silhouette ronde et graisseuse, alors que Hong était maigre et osseux. Il portait son uniforme de soldat. On pouvait y voir des insignes métalliques. La veste n’était pas en bon état : humide, froissée, tâchée de boue et de sang, elle compressait le gros bide du Japonais. Les manches du pantalon étaient en lambeaux.
    Le soldat japonais ouvrit les yeux et se redressa. Hong et lui s’observèrent une minute, puis le soldat alla dans les buissons pour en retirer une sacoche, qu’il ouvrit alors qu’il s’asseyait sur une souche. Le bois pourri craqua, gémit, plia, et Hong crut qu’il allait céder sous son poids.

    « Je m’appelle Mifune, dit le Japonais. Je ne partage pas ma nourriture. »

    Son mandarin était parfait. Il sortit de son sac de longues tranches de viande séchée, qu’il commença à dévorer goulûment. Hong en eut l’eau à la bouche.

    « Je suis Hong. Je suis Chinois. »

    « Ah, bien ! J’apprécie les Chinois. »

    Hong trouva cette remarque bizarre. N’étaient-ils pas en guerre ?

    « Si ce n’est pas indiscret : qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il. Où sont passés tes camarades ? »

    « C’est en effet indiscret, mais je vais te répondre quand même. J’ai déserté. »

    Hong n’en croyait pas ses yeux.

    « Je sais ce que tu penses, dit Mifune en avalant une autre tranche de viande séchée. Probablement la même chose que mes chers camarades du bataillon. En effet : je suis un lâche ! Là d’où je viens, on n’aime pas beaucoup la lâcheté et les promesses non tenues. Mais c’est plus fort que moi : je n’aime ni les efforts ni la violence. Déjà, petit, je faisais tout pour éviter de travailler ou de me battre. Je n’aime qu’une seule chose dans la vie, et elle est propre à l’humain : manger, dormir, manger encore.
    Là où j’ai grandi, pourtant, il était rare de manger à sa faim. Il m’arrive souvent de penser que si j’aime autant la nourriture et l’oisiveté, ce n’est pas parce que j’ai vécu dans l’abondance, mais parce que ma famille avait le ventre vide et s’activait en permanence. Le Japon était, et reste encore aujourd’hui, un pays très pauvre. Grandir à la campagne, comme c’était mon cas, signifiait travailler aux champs toute la journée, à s’effriter les os sur une houe qu’il pleuve ou qu’il vente, pour au final ne manger qu’un grain de riz le soir venu. Mes parents avaient beau être des paysans, ils n’en étaient pas moins fiers : c’était des nostalgiques du siècle dernier, le temps des shoguns et des samouraïs. Ils pensaient que travailler dur faisait partie de la condition humaine. Ils étaient maigrichons, durs comme du bois flotté, secs comme des noix. Noueux, calleux, bronzés et brillants quand ils retournaient la terre. Mes sept frères et sœurs, tous mes aînés, avaient suivi leur voie et embrassé leur héritage. Mais je n’étais pas comme eux. Je ne voulais pas perpétuer une lignée marquée par la douleur ordinaire et la pauvreté. Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé à avoir faim en permanence. Les repars ordinaires ne me convenaient pas, je voulais toujours plus. Je recherchais ce qui était copieux et savoureux, et je trouvais toujours un moyen de m’esquiver de mes tâches quotidiennes pour aller dormir. De nombreuses fois j’ai été battu par mon père, qui ne me comprenait pas et trouvait mon comportement scandaleux. Mais il n’a jamais réussi à me changer. Ma famille était pauvre, mais fière : mon père croyait à l’honneur, à l’éclat, et à toutes ces choses fatigantes. Que son fils soit un glouton paresseux était pour lui une insulte envers ses ancêtres. Il tenta bien de se débarrasser de moi en faisant de moi un citadin éduqué, mais le destin en avait choisi autrement : je fus envoyé chez un oncle tokyoïte, quand j’avais dix ans. Cet oncle-là avait quitté le village de campagne de mon père et avait plutôt bien réussi en ville : il était commerçant, et ses enfants travaillaient sur un chantier naval. Dans cette grande ville, ma journée était rythmée par les repas, les siestes, et les leçons. J’eus le temps d’apprendre à lire et à écrire quand survint le grand cataclysme.
    Un jour, sous les entrailles profondes de Tokyo s’ouvrit une grande faille, une plaie béante qui fut hurler la ville si fort que son cri retentit jusqu’en haut du mont Fuji. L’onde de choc ouvrit les rues en deux et envoya les riches palais jusque dans le ciel. Elle retourna les voies ferrées comme des tiges de blé, engloutit des foules entières dans des gouffres béant. Elle créa, sur la mer comme sur la terre, des vagues immenses qui semblaient toucher les nuages. Les maisons, les rues, les lanternes, les fenêtres, les forêts, les tuiles, les touffes d’herbes, les gens : tout fut emporté et rejeté au loin. La région fut dévastée en quelques heures par le séisme. La vieille Tokyo n’était plus, et ses habitants, y compris mon oncle et ses fils, gisaient ensevelis sous les décombres.
    Je fus renvoyé chez mon père alors qu’on pouvait encore apercevoir à l’horizon les grands incendies et qu’on s’apprêtait à reconstruire une ville plus moderne sur les ruines de l’ancienne. J’étais donc de retour à la campagne, avec comme seul bagage plus de graisse et des livres que ma famille ne comprenait pas. J’aurais pu apprendre à mon père comment lire, si c’était cela qui le rendait si furieux, mais je n’en eus pas vraiment le temps : je ne correspondais pas à l’idée que se faisait mon père d’un vrai Japonais. Rigide, dur au mal, droit. Soit je devenais moine, soit j’étais rentré de force dans le moule qu’il s’imaginait. Dès que je fus assez grand, il m’envoya donc m’engager dans l’armée. L’expérience du combat, de la discipline, voilà qui saurait sûrement m’endurcir ! Il y eut les classes, les casernes, les premiers blâmes et les séjours au mitard. Ce n’était pas ma faute si je ne courais pas aussi vite que les autres ou si je ne tirais pas bien au fusil : tout ce que je souhaitais après tout, c’était vivre une vie paisible ! Et puis il y eut l’incident du pont Marco Polo, l’affectation en Chine, et les pillages et les viols dans la tempête de feu qui a suivi.»

    Il engloutit une tranche de jambon.

    « Mon bataillon s’en sortira bien mieux sans moi ! Qu’est-ce que l’armée japonaise ferait d’un petit gros qui ne sait pas se battre et ne tient pas l’effort ? Oh, ne crois pas que je ne sais pas ce que c’est que la guerre : j’ai été au combat comme tout le monde. J’ai vu les villages pillés, les champs brûlés. J’ai même, à l’occasion, tiré sur une ou deux personnes. J’ai fait des efforts pour m’intégrer. J’ai pensé : peut-être que si je m’y intéresse, je me découvrirais une passion. Peut-être que se battre a plus de saveur que de manger. Et bien laisse-moi te dire une chose, jeune Chinois : ce n’est pas le cas !
    Il ne m’a suffi que d’une seule bataille pour en être sûr. Je m’en souviens comme si c’était hier : ce n’était pas très longtemps après l’incident du pont Marco Polo, et notre bataillon pénétrait dans le Sud pour pousser l’avantage de l’Empereur. Pour la première fois, je découvrais ce climat humide et étouffant, ces ciels rouge feu, et les rivières vertes comme les arbres de mon pays. Tout s’était bien passé, les premières semaines : reddition des villages dans le meilleur des cas, ou alors pillage sans résistance importante pas de bataille massive, résistance chinoise désorganisée et mal équipée. Nous rentrions dans le pays comme une mouche dans du miel. Tout est relatif, évidemment : je ne m’habituais toujours pas à dormir dans un campement militaire, au milieu des fougères et des moustiques, et bien sûr les rations étaient immondes. Mais la véritable violence ne s’est déclarée qu’après que nous nous soyons profondément enfoncés dans la jungle. Les ânes et les chevaux étaient surchargés de bagages et peinaient à grimper les collines et à franchir les rivières. La forêt était si dense qu’on avançait à peine de quelques kilomètres en une seule journée. La sueur était omniprésente. Puis, alors que moi et mes camarades franchissons un ruisseau, il y eut un bruit assourdissant : une explosion, tout près de nous, qui envoya dans les airs l’eau, les feuilles, et le sang de mes compagnons. Le souffle et les flammes m’ont propulsé sur une pente, et je me suis retrouvé à rouler comme une boule jusqu’à des buissons épineux. Pour la première fois, je me maudissais d’être gros.
    Quand j’arrivais à m’extraire d’un buisson, une explosion me propulsait dans un autre, ou m’ensevelissait sous de la terre. Je ne pouvais voir de ma position que mes braves compatriotes japonais, jeunes et musclés, s’élancer le sabre au point vers le haut de la colline, et leurs ennemis chinois, ombres lointaines sous leurs chapeaux larges, qui les cueillaient au fusil et à la grenade, un par un, pour les faire dégringoler la pente jusqu’à ma tanière, morts. Je vis, tout près de moi, s’entasser les corps et les visages, figés, mutilés, salis. Après la mort, les traits gardaient une ultime expression. Détermination, douleur, terreur. Et parfois, sur un front, un œil, ou un nez, un gouffre rouge et béant créé par une balle chinoise. J’ai reconnu les voix de certains de mes camarades : Noboru, qui était petit et sec mais teigneux et colérique. Kentaro, qui m’avait battu parce que je ne savais pas tirer au fusil. Kastuhiro, qui avait des bras comme des troncs d’arbres, mais ne pouvait pas parler aux filles. Takeshi, qui ne savait pas lire et ne souhaitait pas que quiconque l’apprenne. Yukio, fier et impitoyable, avec ses cheveux toujours lisses et propres. Haruki, qui écoutait obstinément le vieux bushido. Et tant d’autres. Certains ont survécu, d’autres non. J’ai vu des dents ressortir de l’autre côté de la tête. J’ai vu des explosions arracher les bras et les jambes pour le laisser qu’un tronc hurlant. J’ai vu un corps tomber si vite de la colline qu’à l’impact la tête rentrait dans les épaules. Puis, alors que mes compatriotes s’accumulaient sur moi, je vis de moins en moins de choses, enseveli sous une nouvelle colline purement japonaise, faite de cadavres calcinés, explosés, abattus, dont j’étais le gardien. Rien n’est plus lourd qu’un corps mort. Avant que ma tête ne soit définitivement enfouie dans la terre humide et chaude, j’ai pu voir les maquisards chinois pris à revers depuis l’amont. Plein de petits geysers rouges ont jailli de leurs chemises, leurs grands chapeaux sont redevenus des éclats de bambous, puis les survivants ont commencé à courir vers l’aval, en hurlant. J’ai appris mes premiers mots de chinois ce jour-là. Puis les mots sont devenus des gargouillements, des grésillements, et ils ont continué de courir et de descendre, en brûlant avec le reste de la jungle. Puis, leurs corps sont venus profaner la montagne sous laquelle je veillais, et soudain je me retrouvais six pouces sous terre.
    Quel spectacle ! »

    Après cette histoire, Mifune attrapa une tranche de viande séchée, qu’il observa à la lumière de la soirée. Puis il la fit rentrer dans sa bouche, lentement, en la pliant, et l’avala sans la mâcher.

    « Finalement, c’est le respect aux morts qui a sauvé ma vie. Les survivants de mon groupe ont ramassé le tas de cadavres et ont fini par me retrouver aplati dessous, au bord de l’asphyxie. Ironie du sort, je me suis retrouvé allongé à côté des blessés graves alors que je n’avais même pas combattu. J’avais dans le ventre une balle qui m’aurait vidé de mon sang si toute ma graisse ne l’avait pas amortie. Je ne l’avais même pas sentie. Néanmoins, macérer dans la boue, la sueur, la pluie et la putréfaction alors qu’on a la couenne du ventre à vif ne peut vous causer que du mal. Mon nombril, autrefois si blanc et si pur, était devenu noir, et du pus ignoble saillait de chacun de mes bourrelets. Pendant trois semaines, j’ai été traîné ici et là, sur un brancard, secoué et renversé dans les côtes et les nids de poule, et je ne voyais de la Chine du Sud que les rayons du soleil jouant entre les branches des arbres. De mes camarades survivants, je ne recevais que des regards de dégoût ou de mépris. Ma civière a cédé plusieurs fois sous mon poids.
    Ce n’est qu’après avoir suffisamment récupéré que j’ai pu formuler une première pensée cohérente : je ne voulais plus jamais avoir à me battre. Est-ce ma faut, si la guerre n’est pas faite pour moi ? La vie n’est pas faite pour les fusils et les explosions, mais pour déguster des concombres, du saumon, de la friture, du riz en sauce, du sorgho, des courges et du poivron, du poulet, des algues, de la viande séchée ! Et une fois qu’on a tout mangé, il faut digérer avec une bonne sieste. Voilà la vie que je voulais mener avant d’être dans l’armée, et voilà celle que je mène maintenant que je n’y suis plus. Quoi de plus naturel ?
    Pourtant, ça ne semblait pas être l’avis de tout le monde : dans ma famille comme dans mon régiment, j’ai été une étrangeté. Mon père n’avait de respect que pour l’honneur, et assez peu pour le goût, et mes camarades pensaient trop au muscle, et pas assez à la graisse. Peut-être qu’un peu plus de ventre aurait sauvé la vie à certains d’entre eux. J’ai cru au début, avec les paroles de mon père, que les Japonais étaient un peuple naturellement violent. Après tout, nous les Japonais tenons particulièrement à mourir pour l’Empereur, n’est-ce pas ? C’est ce que mon père aurait fait. J’ai pensé que notre culture et notre tradition nous rendaient agressifs. Mais j’ai découvert en faisait la guerre que la plupart des hommes deviennent cruels une fois dans la bataille. Japonais, Mandchous, Chinois, Coréens, même les Occidentaux crasseux et condescendants : donnez-leur un fusil et une prisonnière et ils se transforment en porcs sanguinaires. N’est-ce pas antinaturel ? Comment peut-on profiter de la vie si on ne fait que tuer, piller, violer ? Je me suis demandé si ce n’était pas moi, finalement, qui était anormal. Peut-être que ma mère avait vu juste : je n’étais pas un homme, mais un démon, un oni, motivé par la paresse et la gourmandise.
    J’étais donc de nouveau sur pied, avec un peu de chair en moins mais pas un once de muscle en plus, toujours inondé par les postillons de mes supérieurs furieux, à faire des pompes, marcher toute la journée, tenir un fusil, alors que la simple pensée d’assister à un combat me faisait tourner de l’œil et faire sous moi. Et pire que tout : j’avais faim en permanence. Mon corps avait perdu sa forme d’origine : le dos tordu et noué par la civière, et le ventre creusé par la maladie et les cisailles du chirurgien, il appelait à retrouver son aspect naturel. Mais comment assouvir mes besoins naturels, comment accomplir mon destin si je devais chaque jour suivre cette discipline de fer ? La désertion devint alors ma noble quête. Peut-être que si je parvenais à m’affranchir de l’armée impériale pour vivre une vie oisive, je quitterais mon enveloppe charnelle encombrante pour redevenir le petit oni que j’étais réellement. Mais comment faire ? Si je parvenais à m’enfuir, je serais sans doute traqué, ou au moins recherché. Et l’armée impériale n’est pas tendre avec les déserteurs : le mieux que je pourrais demander si j’étais pris serait de me faire seppuku, pour mourir bravement. Et même si j’échappais à ça, comment me nourrir ? Où dormir ? Je serais condamné à une vie d’errance dans un pays hostile. Autrement dit : une vie d’action. Cette perspective ne me convenait pas.
    C’est plus tard, quand la situation devint critique, que le destin m’apporta la réponse. »

    Mifune s’interrompit un moment pour reprendre son souffle. Hong s’était assis au bord du ruisseau et caressait les vaguelettes du bout des doigts. Le soleil était devenu une gigantesque boule orange qui sombrait derrière les champs de sorgho. Le ciel était rempli d’un océan rouge, seulement troublé par le vol bas des oiseaux. Mifune alla jusqu’aux buissons et en sortit tout un attirail de cuisinier : une louche, une petite jarre d’huile, une poêle. Il alluma un feu, fit chauffer la poêle et y disposa trois grosses tranches de viande rouge. Hong regardait la graisse crisser depuis l’obscurité.

    « J’étais un soldat depuis trois ans quand arriva ce qui me parut alors être une horreur absolue, mais que je sais aujourd’hui être une bénédiction. C’était une période troublée pour l’armée impériale : les Chinois avaient cessé de se battre les uns contre les autres, et on racontait qu’une bannière rouge balayait ici et là les attaques japonaises pour fondre sur les villes que nous avions prises. Les généraux ont bombardé et bombardé, jusqu’à ce que de certaines villes il ne reste qu’un trou mort.  Rien n’y faisait : la guerre s’était enlisée. Pour la première fois, mon régiment cessa d’avancer et de marcher, et nous voilà tous stationnés en ville, à mourir d’ennui, faire des exercices interminables, se perdre dans les bordels chinois, et creuser des tombes. L’escale en ville se transforma lentement en siège quand les Chinois attaquèrent les convois de ravitaillement. Avec horreur, je vis la nourriture disparaître petit à petit des assiettes. Plus de munitions, plus de galettes aux œufs, disparues, jamais arrivées, interceptées quelque part par un ennemi invisible. J’ai vu des visages connus se tendre de plus en plus, nécrosés par l’angoisse et l’appréhension. On entendait les batailles à l’extérieur, mais pas un ennemi ne venait, à part pour être jeté dans une fosse. Pour ma part, je passais mes journées à dormir, mais seulement parce que je devais surveiller les prisonniers durant la nuit. On trouvait de tout dans les cellules : beaucoup de guérilleros chinois, de soldats nationalistes, des étudiants communistes, quelques femmes, mais aussi des aristocrates mandchous qui avaient perdu leur fortune dans la guerre, des immigrés indiens, des Occidentaux loin de la Hollande ou de l’Australie. Tous était crasseux, affamés. De la sueur poisseuse croupissait dans les interstices entre leurs côtes. Leurs cheveux couvraient leurs visages et semblaient former des touffes qui montaient jusqu’au plafond. Les femmes paraissaient des hommes, avec leurs jambes poilues et leurs moustaches naissantes. Parfois, on en gardait certains à l’écart des autres, seuls dans une pièce minuscule où ils étaient forcés de se recroqueviller sur eux-mêmes dans l’obscurité. D’autres fois, derrière une porte, j’entendais mes camarades interroger un prisonnier. Ils en ressortaient avec des doigts cassés, le dos zébré, la mâchoire vidée.
    J’ignorais pourquoi on les traitait de cette manière. Je me contentais de m’asseoir avec un fusil sur les genoux et d’entendre au loin les bruits des détonations qui couraient au-dessus des campagnes. Dans la ville, rien ne bougeait. On racontait qu’une vague chinoise pouvait déferler d’un jour à l’autre. Moi, je m’asseyais, je dormais, je regardais. J’avais faim à en mourir.
    Une Chinoise a été choisie par le capitaine, un soir. Alors que dehors un tonnerre équivoque résonnait dans le lointain, il l’a sortie de sa cellule pour la coucher sur ses genoux. Je l’ai regardé lui mettre la fessée, avec fermeté et patience. Les fesses d’or de la chinoise sont devenues roses sous les claques cinglantes du capitaine. Autour de moi, ça riait. La Chinoise pleurait ou riait, je n’aurais su dire si elle se débattait ou si elle tressaillait de plaisir quand le capitaine la battait vigoureusement. Le capitaine, qui jusque alors s’était tu, jeta sa Chinoise sur le sol et commença lui aussi à rire, d’un rire tonitruant, ouvrit une bouche si grande que j’aurais cru m’y engloutir, une bouche pleine de salive et de dents brillantes comme des sabres. Ensuite, il mit la Chinoise à quatre pattes avec un regard étrange, se saisit d’un tisonnier chauffé à blanc et lui enfonça droit dans le cul, d’un seul coup, sans trembler. La Chinoise hurla, les officiers et les troufions arrêtèrent de rire, à part le capitaine. Il riait, riait, il s’était pris au jeu, son visage était devenu rouge et boursouflé, gonflé de veines terrifiantes. Quelqu’un a dit : « c’est un démon ! » et il y eut un coup de feu. La Chinoise a cessé de crier et le capitaine a cessé de rire, il a regardé le tisonnier sale et a montré sans le regarder le corps de la Chinoise pour que je le ramasse. Il ne m’a pas ordonné d’aller le jeter dans une fosse mais me l’a fait porter dans les couloirs, jusqu’en bas d’un escalier, puis en traversant la cour, jusqu’à me faire suer, ahaner, trébucher. Le capitaine et d’autres soldats ont suivi, sans un mot. Il semblait tout à coup ne plus y avoir le moindre bruit où que ce soit dans le monde. J’ai posé la Chinoise sur une grande table. Le capitaine nous a tous rassemblés autour du corps, il a examiné le visage, le torse sur lequel on pouvait voir un petit trou fumant, puis les fesses et les cuisses. Il a regardé tous ses hommes. Son regard a glissé sur moi et je ne sais pas ce que j’y ai vu. Puis il a sorti un couteau et il a découpé la Chinoise, d’abord les bras, puis les jambes, puis le ventre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de chair nulle part que sur le visage, et les hommes ont tout coupé en tranches et les ont faites frire.
    Personne ne se regardait. Le capitaine découpait, s’essuyait, le front, fumait une cigarette. Parfois, il riait un tout petit peu, d’un rire mort-né, qui s’éteignait sitôt commencé. Nous nous sommes retrouvés avec une grosse pile de viande cuite et saignante que tout le monde regardait sans toucher. Le capitaine a finalement mit une tranche devant moi et il a ordonné : mange. Tout le monde attendait que je coupe un morceau de Chinoise et le mette dans ma bouche. J’ai demandé : pourquoi moi ? Parce que tu es gros, parce que tu es laid, parce que tu n’es bon à rien. Parce que c’est lui qui a tué la Chinoise ! a crié quelqu’un. Ce n’était pas vrai, je n’avais pas tiré, ce n’était pas moi. Pourtant, a dit le capitaine, le canon de ton fusil est chaud et il fume. Si je vérifie les munitions, est-ce qu’il n’en manquera pas une ? Je ne savais plus si c’était moi qui avait tiré dans la poitrine de la Chinoise ou non. Ce que j’avais fait, ou pas fait, me paraissait soudainement très flou. Le capitaine a dit : ce n’est pas grave, tu ne seras pas puni. Mais je veux que tu manges la première bouchée et que tu me dises si c’est bon. Tu aimes manger, ça sera facile.
    J’ai pris un morceau de viande. L’ai mis dans ma bouche. Puis, quand j’ai senti la chair sur ma langue, j’ai recraché et vomi de la bile sur le sol. Dans un tonnerre de reproches, on m’a présenté un nouveau morceau de Chinoise. J’ai pris un morceau, l’ai mis dans ma bouche. J’ai mâché. Puis j’ai vomi. Pris un morceau, mis dans ma bouche, mâché, vomie. Morceau, bouche, mâché, vomi. Ceau, bouche, ché, mi. J’ai fini par avaler. Mon estomac a semblé se révolter contre ce que j’avais fait. De ma bouche est sorti un mot strident et violent, contre ma volonté. Une imprécation en mandarin ! Je suais par tous les pores de ma peau. Dans la prison, un cri a retenti dans les couloirs. Le capitaine et tous mes camarades, avec leurs vestes tâchés de sueur, de sang et de vomi, m’ont regardé. J’ai dit alors : pardonnez-moi, ayez pitié de mon âme, c’est bon, savoureux, c’est goûteux, c’est saignant, j’aime ça ! Puis j’ai pleuré en mandarin et vomi à nouveau.
    Tout le monde a pris une tranche. Nous avons passé la nuit à manger, à vomir, à trancher, à savourer, à vomir, à rigoler, à bégayer notre japonais, à nous observer et à voir tantôt des envahisseurs, tantôt des prisonniers Chinois. Finalement, je n’ai plus eu faim.
    Il n’y a plus eu de famine dans nos rangs après cette nuit-là. Les prisonniers disparaissaient, les soldats se nourrissaient. Mon estomac a cessé de se révolter et j’ai repris du poids. J’ai mangé de la chair humaine dès que la nourriture venait à manquer, puis parfois, quand de maigres provisions nous arrivaient, j’en mangeais en accompagnement. Après plusieurs mois de siège, les renforts sont arrivés et les ravitaillements ont recommencé à affluer. Personne n’a parlé de nos repas à qui que ce soit. Mais parfois, il arrivait que quelqu’un disparaisse, puis moi, le capitaine et quelques autres, nous mangions une viande spéciale et délicieuse. J’ai appris que les nationalités, les sexes et les âges ont des saveurs différentes. J’ai appris à choisir le taux de graisse et de muscle appropriés. J’ai appris des recettes secrètes dont je n’ai parlé à personne. J’ai cessé de m’inquiéter, et j’ai arrêté de voir autour de moi les soldats japonais, les prisonniers indiens, les paysans chinois. J’ai cessé de voir les parents, les petites filles, les fermiers, les prostituées, les banquiers, les vieillards, les étudiants, les ouvriers, les fumeurs de cigarette et les buveurs de thé. Le monde a commencé à se boursoufler, à s’estomper. Il n’y avait plus autour de moi qu’une masse mouvante et abondante de nourriture délicieuse. J’avais tellement l’eau à la bouche en permanence que ma salive débordait partout. Mon appétit grandissait toujours plus, et m’effrayait moi-même. J’ai commencé à faire des réserves.
    Un jour, alors que je dormais son ma chaise devant les cellules, je fus réveillé en sursaut par un grand coup de feu. J’entendis alors dans les couloirs et dans la cour l’agitation des soldats et je courus voir à la fenêtre ce qui avait pu arriver. C’est alors que je vis un de mes camarades cannibales étendu sur le sol, la tête éclatée, baigné dans son sang. A genoux près de lui, le capitaine baissait la tête, collait son front sur le sol. Il s’était incliné devant un officier supérieur qui tenait encore son pistolet à la main. J’entendis une voix crier : ils ont mangé de la chair humaine ! Je déguerpis. »

    Hong s’était levé. Il fixait Mifune du regard, figé dans l’obscurité. Il jetait de temps en temps quelques coups d’œil à la viande cuite que Mifune engloutissait goulûment.

    « Et me voilà déserteur ! Vivant mon premier rêve. A l’extérieur de la ville, la Chine n’avait pas changé. Partout, les mêmes décors : des routes surchargés, des Chinois plantés au milieu de la terre, des villages vides ou sous domination japonaise. Ici et là, des communistes flamboyants. Je ne vivais que de marche posée, de repas copieux et de siestes digestives. Quelle merveille que la guerre ! Elle nourrissait mon estomac toujours plus gigantesque. L’Asie maigrit tandis que je grossis. Je n’ai jamais eu à tuer qui que ce soit pour me nourrir : en cette fin d’année, l’armée impériale tuait tout, brûlait tout, pillait tout. Il suffisait de se baisser et de ramasser les corps. Et s’il n’y en avait pas de fais, je faisais un effort, je me contenais : je mangeais ce que je trouvais, les oiseaux que mon fusil arrivait à toucher. Le reste du temps, je voyageais avec les vagabonds de passage. J’ai pu faire, pendant un an, des rencontres extraordinaires. J’ai discuté avec d’anciens ministres autrefois liés à l’Empereur de Chine lui-même, réduits à l’état de clochards en haillons. J’ai partagé un repas avec une petite fille qui parlait aux esprits de son village. J’ai croisé un maître de la boxe du Sud qui ne cillait jamais. J’ai fait la sieste à côté d’un musulman en partance pour une ville de l’Ouest arabe. J’ai parlé avec un maquisard au visage noir fièrement monté sur un mulet. Étrangement, aucun Chinois que j’ai rencontré n’a reconnu en moi le soldat japonais ou n’a semblé y réagir, malgré l’uniforme que je portais encore. Tous les Chinois que j’avais mangés m’avaient appris la langue du pays : je parlais, naturellement, un mandarin et un cantonais parfaits, comme si je l’avais toujours su, mais l’avait momentanément oublié. Il semblait que la Chine était passée dans mon sang. J’étais devenu Chinois. Étrange phénomène, n’est-ce pas ? Je ne m’en émouvais que peu : j’avais bien souvent trop faim pour réfléchir.
    Finalement, quand j’ai eu constitué une réserve assez importante de viande, que j’ai séchée, j’ai quitté les grandes routes et les petits chemins et me suis enfoncé dans les bois. Mes chaussures étaient en lambeaux, mon pantalon troué et déchiré, ma veste trop petite, lourde de sueur, tâchée de sang et de bave. Mais je me fichais de tout ça. J’avais le sentiment de me rapprocher de plus en plus de moi-même. J’ai trouvé finalement un coin entre les arbres et les étendues de blé et de sorgho, là où l’on peut regarder le soleil se coucher et le ruisseau couler. Je me suis posé et j’ai dormi, mangé, sans m’arrêter. J’ai oublié qu’il y avait des humains sur la Terre, que ces hommes étaient des Chinois et des Japonais, et que cette Terre était la Chine. Y a-t-il encore seulement une population en Chine ? Y a-t-il encore seulement de la viande qui court sur Terre ? Je ne suis plus très sûr. Si les bombes n’ont pas tout détruit, j’ai peur de manger le reste.
    N’est-ce pas naturel ? »

    Après avoir achevé son histoire, Mifune mâchonna son dernier morceau de viande humaine, puis après l’avoir avalé, il regarda Hong sans le voir, comme plongé dans ses pensées. Son visage était marqué par une intense concentration. Il fronça les sourcils, puis de son énorme bedaine monta un tonnerre de plus en plus menaçant, qui grimpa le long de sa poitrine, avant de venir exploser par sa bouche en un énorme rot.
    Hong et Mifune se regardèrent. La nuit était noire, à présent, et les oiseaux murmuraient au-dessus de leurs têtes.

    « Pour ma part, dit Hong, je suis né citadin. J’ai grandi à Nankin pendant les douze premières années de ma vie, jusqu’en 1937. J’avais quatre frères et sœurs. Mes deux frères : Wang et Fei, étaient deux jeunes enfants, mes deux sœurs, Ma et Luo, deux adolescentes plus âgées que moi qui ne parlaient que des hommes qu’elles regardaient durant leurs classes. Ma mère ne faisait rien d’autre que s’occuper de nous et lire des romans classiques. Mon père était écrivain et mondain. Ma famille était riche et bien éduquée depuis toujours. Tout comme les tiens, mes parents étaient des nostalgiques d’un temps révolu, alors que les jeunes générations étaient inspirées par un nouveau type de politique. J’ai toujours été grand et maigre. J’aimais faire ce que font tous les jeunes garçons : me chamailler, lire, courir, regarder les filles de mon âge et en rire. J’ai été tantôt idiot et impertinent, tantôt spirituel et honnête. A la capitale, la vie n’était certes pas douce, mais elle était riche et intense. Je pense que j’ai été heureux à cette période : je n’ai jamais manqué de rien. Ni de nourriture, ni d’eau, ni de rires.»

    Mifune s’était endormi. Aussitôt qu’il eut terminé son discours, Hong se leva, tira de sa ceinture un couteau pointu, et s’accroupit sur l’immense corps de Mifune. Sous son poids, la bedaine s’affaissa et gargouilla. Mifune ouvrit des yeux ronds. Hong lui enfonça son couteau dans la gorge, fouilla entre les bourrelets et les nombreux mentons du soldat japonais, puis enfonça encore, jusqu’à ce qu’il sente craquer quelque chose et qu’il vit les yeux rouler, tourner blanc, et que le sang jaillisse avec force pour lui éclabousser le visage, les cheveux, le torse. Ensuite, il descendit du corps du Japonais, le retourna, lui enleva sa veste, le retourna encore, lui retira son pantalon en guenilles. Son corps frétillant était léger comme une plume. Finalement, Mifune cracha un dernier molard de sang, puis sa masse sembla s’affaisser sur elle-même, et il y eut un mot que Hong ne comprit pas, un mot japonais, puis un ultime rot, explosif, assourdissant. La cime des arbres trembla sous le choc de ce rot nippon, et tous les animaux de la forêt se suspendirent dans leur mouvement. Ensuite, il mourut.
    Hong se lava le corps et le visage grâce au ruisseau. Puis il enfila la veste et le pantalon de soldat japonais. Quand il se redressa, son estomac commença à lui faire mal. Il s’en échappait d’étranges effluves. Il fouilla dans les buissons, trouva les sacs de viande chinoise de Mifune. Finalement, il brûla tout le contenu du sac, et dans le corps de Mifune, il coupa une grande tranche de viande, qu’il mâcha et avala crue. Son estomac se tordit horriblement, le clouant au sol sous l’effet de la douleur, jusqu’à ce qu’il crache un mot, juste un mot, dans une langue qu’il avait déjà entendue mais qu’il ne comprenait pas.
    Il quitta la forêt au petit jour. Du soleil, il n’y avait qu’une ombre rouge, brûlante, derrière les nuages. L’orage grondait.
Revenir en haut Aller en bas
Aube Kürten

avatar

Masculin Lion Messages : 645
Date d'inscription : 07/06/2015
Localisation : dans l'ombre de la vallée de la mort

MessageSujet: Re: De la viande séchée   Lun 27 Juil - 21:15

wouhha tu ecrit bien et vite :) dis moi tu l'avais deja rediger avant le site ou pas ?

------------------------------------------------------------------------------------------------



je ne suis pas la beauté de ton cœur
Je suis la pensé sombre que tu t'efforce a cacher


J'incline le miroir face à moi
mon regard me transperce l'âme
Revenir en haut Aller en bas
Allô Caroline c'est Roger

avatar

Féminin Lion Messages : 7
Date d'inscription : 26/07/2015

MessageSujet: Re: De la viande séchée   Mar 28 Juil - 0:09

Oui, il y a une semaine !
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: De la viande séchée   

Revenir en haut Aller en bas
 
De la viande séchée
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Encre Nocturne :: Écrits :: Écrits courts :: Nouvelles-
Sauter vers: