Encre Nocturne
Bonjour !

Il est conseillé de s'inscrire ou se connecter afin d'avoir accès à l'intégralité des messages du forum.


Entrez dans une dimension littéraire dont le territoire est infini et partagez vos écrits avec les autres internautes !
 
AccueilAccueil  PublicationsPublications  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Routine assassine

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Poesitation

avatar

Masculin Lion Messages : 9
Date d'inscription : 21/02/2016
Localisation : Suisse
Humeur : Changeante

MessageSujet: Routine assassine    Dim 21 Fév 2016 - 18:11

Paraît qu’il avait des rêves avant. Des rêves de gauche, des rêves d’enfant, des rêves trop grands. Mais ça c’était avant, maintenant il est grand. Quand on est grand, on a pas le temps de rêver tu sais, faut travailler qu’on lui disait. Faut faire des sous, puis se marier, puis faire des gosses, puis crever, puis se faire oublier.

Anéanti par la tiédeur d’une vie trop longue à ne rien faire, Serge avait décidé de mettre fin à son calvaire en cette nuit de juillet. Il avait opté pour une balle dans la tête. Rapide et sans douleur, l’autoroute de la mort. Le canon de son arme reflétait la lumière opaline d’une lune blême. Serge essayait de trouver ce qu’il léguait au monde, mais il ne trouvait pas.
Il avait vécu une vie qui ne valait rien. Une maison à crédit, une femme au rabais, un travail qui ne payait pas, des enfants qui n’appelaient plus. Il n’avait jamais eu de ces rêves qui hantent l’âme des grands hommes, ces rêves qui font de vous un génie ou un fou, ou les deux bien souvent.
Serge ne rentrerait pas dans les livres d’histoire. Tout au plus, il serait dans la mort ce qu’il fut toute sa vie : une suite de nombres, une statistique. Il avait fait partie des vingt-deux pourcents de fonctionnaires, avait gagné en moyenne six mille francs par mois, vécu huitante ans. Il se noyait dans la masse de ces sept milliards d’âmes perdues qui erraient sur la terre en attendant leur fin.

Il avait soudain honte de sa normalité médiocre et tentait une dernière fois de trouver le coupable de ce triste gaspillage. Serge était l’unique progéniture d’un couple de commerçants économes et travailleurs, radins et apathiques. Ils lui avaient appris à rester dans le rang, à être ni trop bon ni trop con, à obéir à celui qu’on appelle le patron. Etait-ce leur faute à eux si Serge avait été un bon petit mouton ? C’était trop facile de blâmer ses parents. Trop facile, mais si rassurant.
Et le travail dans tout ça ? Serge avait été enseignant au collège. Il avait passé quarante ans à parler de vieux livres à de jeunes illettrés. Serge aurait aimé écrire, mais il n’avait ni les idées de Montesquieu, ni la verve de Chateaubriand, ni l’âme noire de Baudelaire, ni la folie de Rimbaud. Serge était tout juste bon à expliquer des textes qu’il n’aurait pas pu écrire à des jeunes qui ne les avaient pas lu.
Tous les matins la même routine : deux cafés, un Xanax, une demi-heure de bouchons à contempler un ciel gris pour arriver enfin dans un collège trop vieux. Après avoir demandé hypocritement, à des collègues dont il se foutait, comment ils se portaient, il rejoignait sa classe et commençait à discourir. L’enseignement, c’est le prototype d’une vie qui stagne et finit par pourrir. Chaque année, il vieillissait et présentait le même cours à des élèves qui eux, avaient toujours le même âge. Chaque année, une nouvelle volée pareille à celle d’avant : un emmerdeur, un lèche-bottes, une grosse et quinze autres mômes sans intérêt. À faire chaque jour la même chose, il n’avait pas vu s’enfuir le temps. Tout entier submergé par l’ivresse de la routine, quarante ans avaient passé en un battement de cil. Un matin Serge avait pu lire dans les rides sur son visage « Tu as gâché ta vie en la passant à travailler ».
Et l’amour alors ? Celui-là même qui avait été la muse de ces auteurs qu’il couvrait de louanges à longueur de journée. Cet amour qui vous porte au dessus des nuages pour y voir le ciel bleu. Le grand amour, ou la douce illusion de compter pour quelqu’un, d’être enfin indispensable, de ne pas vivre en vain. Cet amour sacré, à qui tant de poèmes et tant de chansons ont été dédiés, Serge ne l’a jamais connu.
Serge avait été marié bien-sûr, à une femme du nom de Marie. Il avait pensé l’aimer, au début, mais le temps est cruel et fane la beauté des femmes qui n’en ont pas. Marie était devenu une inconnue sous son toit. Une présence silencieuse à qui il ne parlait plus, un cadavre en devenir qu’il ne touchait plus depuis bien des années.

Faut dire que Serge et Marie, ils allaient bien ensemble. Elle était aussi morne et inintéressante que lui. Elle avait le matin l’haleine fétide du café, et en rentrant le soir, une odeur d’hôpital et de transpiration. Marie était infirmière. Elle trainait, chaque jour, un corps déformé par deux grossesses et un peu trop de chocolat. Remarquant un jour que l’homme qu’elle avait toujours pensé aimer ne posait plus les yeux sur elle, elle avait voulu rallumer la flamme d’antan. Marie s’était donc résolue à essayer tous les régimes miracles dont parlaient les magazines pour ménagères trop grosses. Elle s’était ruinée en lingerie et en bouquins pour couples qui s’ennuient. En dépit de ses efforts, la flamme ne s’est pas rallumée et pour cause, il n’y avait jamais eu de flamme. Abattue par ce constat qui, tel un discret courant d’air, réduisît à néant le fragile château de cartes qu’était sa soi-disant « vie réussie », Marie avait sombré dans une de ces lentes dépressions que personne ne remarque. Un soir, après une longue journée d’un travail harassant, elle pris l’autoroute à contresens pour finir sa vie encastrée dans la calendre d’un poids lourd. Un enterrement minable, un mari qui ne pleura pas, des collègues qui ne vinrent pas, une logorrhée banale sortant de la bouche d’un curé qui ne la connaissait pas. Quelques cendres dans un vent tiède, le silence et l’indifférence, une vie sans intérêt qui ne laisse pas de traces, ni sur terre ni dans les cœurs. Un subreptice passage dans un monde bien trop grand qui l’eut vite oublié.

En plus d’un travail et d’une femme aussi pathétique l’un que l’autre, Serge avait eu deux enfants : Angela et Timothée. Ces deux là avaient été les deux plus gros ingrats qu’il ait connu. Pour qu’Angela ait la possibilité de faire des études, Serge et Marie s’étaient saignés aux quatre veines. Après y avoir laissé toutes leurs économies, Angela avait trouvé un travail bien payé dans une de ces « start-up » dans lesquels tous les requins qui finissent des études d’économie rêvent de travailler. Sa nouvelle situation avait fait naître dans son esprit une un profond snobisme teinté de mépris pour ceux qu’elle considérait comme « inférieurs » et dont faisaient partie ses parents. Alors au fil du temps, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, Angela a commencé à ne plus venir chez ses parents que bimensuellement, puis seulement aux fêtes et aux anniversaires, puis plus du tout.
Et Timothée alors ? L’unique mâle de la portée, celui-là même qui portait le lourd fardeau de transmettre plus avant le patronyme familial. Elle était là, l’unique chance de Serge de léguer quelque chose au monde, ne serait-ce qu’un nom de famille. Un nom de famille porté par de prometteurs petits enfants comme un palliatif au fait de savoir que, à l’instar des yaourts, on a tous une date de péremption. Serge aurait voulu une abondante postérité. Une ribambelle de gamins aux yeux de feu, aux yeux qui brillent comme seules brillent les yeux de ceux encore épargnés par la vie. Serge aurait voulu voir dans leur regard que l’échec de sa vie n’aurait d’égal que la réussite de la leur. Mais même s’il existe un paradis duquel on peut scruter la terre, même s’il est ouvert aux fonctionnaires, et même si Serge y est admis, il ne verra jamais aucun de ses descendants devenir un grand homme. En fait, il ne verra jamais aucun de ses descendants, tout court. Car Timothée n’aura jamais d’enfants. Pourquoi ? Parce que Timothée est déjà mort. Il est mort d’excès : Trop de cadeaux et de laxisme qui furent la seul éducation que Serge lui prodigua, trop liberté d’un coup en atteignant l’âge adulte, trop de drogue et d’alcool ce funeste soir de novembre et enfin, l’ambulance qui arriva trop tard.

Soudain, une larme cristalline s’échappa de l’œil droit de Serge. Elle alourdi un moment ses cils avant de les faires céder, serpenta entre des rides aussi profondes que des vallées, et se jeta, pour y mourir, sur le canon du revolver. Une autre suivi. Puis une troisième. Puis se fut un torrent de larmes salées et amères qui coulèrent sur le visage du vieillard. Un millier de larmes silencieuses implorant le pardon d’un Dieu sourd. Mille larmes désolées, une vie désolante. Un vieillard esseulé, le révolver qui chante.
Revenir en haut Aller en bas
http://poesitation.wordpress.com
gothica

avatar

Féminin Vierge Messages : 55
Date d'inscription : 31/10/2015

MessageSujet: Re: Routine assassine    Lun 22 Fév 2016 - 21:06

Heu ... Franchement moi j'ai rien a dire au niveau de l'écriture qui est parfaite pour moi, ensuite au niveau du récit en lui même il est très bien mené et on sent énormément l'émotion qui s'en dégage pour ma part j'ai fini le texte avec les larmes aux yeux parce que je retrouve une partie de moi dans ce texte (certes la partie le plus sombre, mais c'est quand même une partie de moi).
Enfin bref voilà, pour moi c'est un magnifique texte qui laisse passé les émotion avec une extrême facilité a travers les lignes.
Moi je dis chapeau bas.

------------------------------------------------------------------------------------------------
"La parole est d'argent et le silence est d'or"
J'en ai fait ma devise personnelle.
Revenir en haut Aller en bas
Tiunterof
Gardien grincheux de la CB
avatar

Masculin Bélier Messages : 1762
Date d'inscription : 24/10/2012
Localisation : Sur la CB, comme toujours.
Humeur : sss

MessageSujet: Re: Routine assassine    Lun 22 Fév 2016 - 23:05

Hey, c'est très bon tout ça !
Bon, moi non plus je n'ai pas grand chose à dire sur l'écriture, les mots sont bien choisis, c'est fluide, je n'ai grimacé devant aucune phrase, tout est très bien. ^^

Donc la forme est bien, pour ce qui est du fond je trouve que tu as très bien retranscrit l'aspect morne de la vie du personnage sans que ce soit pour autant inintéressant pour le lecteur. Tu nous plonge dans sa vie sans qu'on s'ennuie autant que lui donc c'est très bien fait.

Je n'ai pas grand chose d'autre à dire, à part que c'est un excellent texte et que j'ai hâte d'en voir d'autres. ^^
Revenir en haut Aller en bas
Pantouffe

avatar

Masculin Verseau Messages : 125
Date d'inscription : 22/02/2016
Localisation : Quelque part dans mes cheveux...

MessageSujet: Re: Routine assassine    Mar 1 Mar 2016 - 12:55

Hey, bien le bonjour :D. Voilà un texte fort sympathique, qui m'a séduit avant tout par sa musicalité : pendant un certain temps, tu arrives à tenir et à raviver régulièrement un rythme particulier, très agréable à l'oreille. ( D'autant plus que j'ai lu ton texte à voix haute, donc ça m'a particulièrement impacté. ) Je pouvais presque imaginer un morne thème musicale terriblement poussif derrière.
Néanmoins, tu perds ce rythme au moment où tu commences à parler des enfants de Serge, et c'est dommage. Je pense que tu devrais retravailler cette partie, c'est celle qui m'a le plus gêné dans la forme, le style est moins prenant, moins percutant, moins fluide. Je suis moyennement fan de la fin également, parce-qu'autant j'aime beaucoup l'image du revolver qui chante, autant je trouve dommage que cette dernière phrase ne claque pas musicalement ; j'aurais aimé entendre le coup de feu dans les sonorité de la phrase, enfin. Je me comprends. /out
Du reste, quelques virgules à placer/replacer supprimeraient quelques gênes légères à la lecture. A part ça, rien à redire sur la forme, il y a des phrases qui claquent vraiment, et des formulations super cool. Pour ne donner qu'un seul exemple : "Serge était tout juste bon à expliquer des textes qu’il n’aurait pas pu écrire à des jeunes qui ne les avaient pas lu."
Juste une autre citation, parce-que je suis chiant : "Il avait soudain honte de sa normalité médiocre et tentait une dernière fois de trouver le coupable de ce triste gaspillage"
"Normalité médiocre" ne sonne pas très bien, une autre formulation rendrait mieux, celle-ci fait assez maladroite ^^.

Pour ce qui est du fond, à certains moments je me disais que tu en faisais peut-être trop, mais au final, c'est passé tout seul, et je n'ai pas eu l'impression qu'on cherchait à m'envoyer des grosses briques de pathos à la figure, même si la fin m'a mis le cul entre deux chaises à ce sujet.
En tout cas, je pense que le thème parle à tout le monde, et il est intéressant. Cette peur de mener une vie banale, de ne rien laisser derrière soi, l'envie d'avoir fait quelque chose d'important.....

Au plaisir de lire d'autres textes de toi à l'avenir !

------------------------------------------------------------------------------------------------
We are not affraid, let the night come.

If the Story is over... Split on the ashes... It's time to run away... Where is the light, wonder if it's weeping somewhere ?
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Routine assassine    Ven 4 Mar 2016 - 16:16

Hey, tu te souvient de comment je fonctionne?
C'est toujours que mon avis :)
Poesitation a écrit:
Paraît qu’il avait des rêves avant. Des rêves de gauche, des rêves d’enfant, des rêves trop grands. Mais çavirgule c’était avant, maintenant il est grand. Quand on est grand, on a pas le temps de rêver tu sais, faut travailler qu’on lui disait. Faut faire des sous, puis se marier, puis faire des gosses, puis crever, puis se faire oublier.

Anéanti par la tiédeur d’une vie trop longue à ne rien faire, Serge avait décidé de mettre fin à son calvaire en cette nuit de juillet. Il avait opté pour une balle dans la tête. Rapide et sans douleur, l’autoroute de la mort. Le canon de son arme reflétait la lumière opaline d’une lune blême. Serge essayait de trouver ce qu’il léguait au monde, mais il ne trouvait pasrien, ou une autre paraphrase évoquant le néante me parait plus approprié.
Il avait vécu une vie qui ne valait rien. Une maison à crédit, une femme au rabais, un travail qui ne payait pas, des enfants qui n’appelaient plus. Il n’avait jamais eu de ces rêves qui hantent l’âme des grands hommes, ces rêves qui font de vous un génie ou un fou, ou les deux bien souvent.
Serge ne rentrerait pas dans les livres d’histoire. Tout au plus, il serait dans la mort ce qu’il fut toute sa vie : une suite de nombres, une statistique. Il avait fait partie des vingt-deux pourcents de fonctionnaires, avait gagné en moyenne six mille francs par mois, vécu huitante ans. Il se noyait dans la masse de ces sept milliards d’âmes perdues qui erraient sur la terre en attendant leur fin.

Il avait soudain honte de sa normalité médiocre et tentait une dernière fois de trouver le coupable de ce triste gaspillage. Serge était l’unique progéniture d’un couple de commerçants économes et travailleurs, radins et apathiques. Ils lui avaient appris à rester dans le rang, à être ni trop bon ni trop con, à obéir à celui qu’on appelle le patron. Etait-ce leur faute à eux si Serge avait été un bon petit mouton ? C’était trop facile de blâmer ses parents. Trop facile, mais si rassurant.
Et le travail dans tout ça ? Serge avait été enseignant au collège. Il avait passé quarante ans à parler de vieux livres à de jeunes illettrés. Serge aurait aimé écrire, mais il n’avait ni les idées de Montesquieu, ni la verve de Chateaubriand, ni l’âme noire de Baudelaire, ni la folie de Rimbaud. Serge était tout juste bon à expliquer des textes qu’il n’aurait pas pu écrire à des jeunes qui ne les avaient pas lu.
Tous les matins la même routine : deux cafés, un Xanax, une demi-heure de bouchons à contempler un ciel gris pour arriver enfin dans un collège trop vieux. Après avoir demandé hypocritement, à des collègues dont il se foutait, comment ils se portaient, il rejoignait sa classe et commençait à discourir. L’enseignement, c’est le prototype d’une vie qui stagne et finit par pourrir. Chaque année, il vieillissait et présentait le même cours à des élèves qui eux, avaient toujours le même âge. Chaque année, une nouvelle volée pareille à celle d’avant : un emmerdeur, un lèche-bottes, une grosse et quinze autres mômes sans intérêt. À faire chaque jour la même chose, il n’avait pas vu s’enfuir le temps. Tout entier submergé par l’ivresse de la routine, quarante ans avaient passé en un battement de cil. Un matin Serge avait pu lire dans les rides sur son visage « Tu as gâché ta vie en la passant à travailler ».
Et l’amour alors ? Celui-là même qui avait été la muse de ces auteurs qu’il couvrait de louanges à longueur de journée. Cet amour qui vous porte au dessus des nuages pour y voir le ciel bleu. Le grand amour, ou la douce illusion de compter pour quelqu’un, d’être enfin indispensable, de ne pas vivre en vaintu as mis les mots sur la douleur de mon petit coeur. c'est très rare. Alors, bravo. Cet amour sacré, à qui tant de poèmes et tant de chansons ont été dédiés, Serge ne l’a jamais connu.
Serge avait été marié bien-sûr, à une femme du nom de Marie. Il avait pensé l’aimer, au début, mais le temps est cruel et fane la beauté des femmes qui n’en ont pas. Marie était devenu une inconnue sous son toit. Une présence silencieuse à qui il ne parlait plus, un cadavre en devenir qu’il ne touchait plus depuis bien des années.

Faut dire que Serge et Marie, ils allaient bien ensemble. Elle était aussi morne et inintéressante que lui. Elle avait le matin l’haleine fétide du café, et en rentrant le soir, une odeur d’hôpital et de transpiration. Marie était infirmière. Elle trainait, chaque jour, un corps déformé par deux grossesses et un peu trop de chocolat. Remarquant un jour que l’homme qu’elle avait toujours pensé aimer ne posait plus les yeux sur elle, elle avait voulu rallumer la flamme d’antan. Marie s’était donc résolue à essayer tous les régimes miracles dont parlaient les magazines pour ménagères trop grosses. Elle s’était ruinée en lingerie et en bouquins pour couples qui s’ennuient. En dépit de ses efforts, la flamme ne s’est pas rallumée et pour cause, il n’y avait jamais eu de flamme. Abattue par ce constat qui, tel un discret courant d’air, réduisît à néant le fragile château de cartes qu’était sa soi-disant « vie réussie », Marie avait sombré dans une de ces lentes dépressions que personne ne remarque. Un soir, après une longue journée d’un travail harassant, elle  pris l’autoroute à contresens pour finir sa vie encastrée dans la calendre d’un poids lourd. Un enterrement minable, un mari qui ne pleura pas, des collègues qui ne vinrent pas, une logorrhée banale sortant de la bouche d’un curé qui ne la connaissait pas. Quelques cendres dans un vent tiède, le silence et l’indifférence, une vie sans intérêt qui ne laisse pas de traces, ni sur terre ni dans les cœurs. Un subreptice passage dans un monde bien trop grand qui l’eut vite oublié.

En plus d’un travail et d’une femme aussi pathétique l’un que l’autre, Serge avait eu deux enfants : Angela et Timothée. Ces deux là avaient été les deux plus gros ingrats qu’il ait connu. Pour qu’Angela ait la possibilité de faire des études, Serge et Marie s’étaient saignés aux quatre veines. Après y avoir laissé toutes leurs économies, Angela avait trouvé un travail bien payé dans une de ces « start-up » dans lesquels tous les requins qui finissent des études d’économie rêvent de travailler. Sa nouvelle situation avait fait naître dans son esprit une un profond snobisme teinté de mépris pour ceux qu’elle considérait comme « inférieurs » et dont faisaient partie ses parents. Alors au fil du temps, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, Angela a commencé à ne plus venir chez ses parents que bimensuellement,  puis seulement aux fêtes et aux anniversaires, puis plus du tout.
Et Timothée alors ? L’unique mâle de la portée, celui-là même qui portait le lourd fardeau de transmettre plus avant le patronyme familial. Elle était là, l’unique chance de Serge de léguer quelque chose au monde, ne serait-ce qu’un nom de famille. Un nom de famille porté par de prometteurs petits enfants comme un palliatif au fait de savoir que, à l’instar des yaourts, on a tous une date de péremption. Serge aurait voulu une abondante postérité. Une ribambelle de gamins aux yeux de feu, aux yeux qui brillent comme seules brillent les yeux de ceux encore épargnés par la vie. Serge aurait voulu voir dans leur regard que l’échec de sa vie n’aurait d’égal que la réussite de la leur. Mais même s’il existe un paradis duquel on peut scruter la terre, même s’il est ouvert aux fonctionnaires, et même si Serge y est admis, il ne verra jamais aucun de ses descendants devenir un grand homme. En fait, il ne verra jamais aucun de ses descendants, tout court. Car Timothée n’aura jamais d’enfants. Pourquoi ? Parce que Timothée est déjà mort. Il est mort d’excès : Trop de cadeaux et de laxisme qui furent la seul éducation que Serge lui prodigua, trop liberté d’un coup en atteignant l’âge adulte, trop de drogue et d’alcool ce funeste soir de novembre et enfin, l’ambulance qui arriva trop tard.

Soudain, une larme cristalline s’échappa de l’œil droit de Serge. Elle alourdi un moment ses cils avant de les faires céder, serpenta entre des rides aussi profondes que des vallées, et se jeta, pour y mourir, sur le canon du revolver. Une autre suivi. Puis une troisième. Puis se fut un torrent de larmes salées et amères qui coulèrent sur le visage du vieillard. Un millier de larmes silencieuses implorant le pardon d’un Dieu sourd. Mille larmes désolées, une vie désolante. Un vieillard esseulé, le révolver qui chante.



C'est un texte magnifique
Honnetement, je n'ai pas eu grand chose à redire.
L'histoire est maitrisé, la narration magnifique, le style tellement doux.
J'ai aimé cette nouvelle
Et j'adorerais en lire d'autre de toi

Bravo
Revenir en haut Aller en bas
Poesitation

avatar

Masculin Lion Messages : 9
Date d'inscription : 21/02/2016
Localisation : Suisse
Humeur : Changeante

MessageSujet: Re: Routine assassine    Sam 5 Mar 2016 - 20:10

Merci beaucoup à tous pour vos retours et vos corrections.
Revenir en haut Aller en bas
http://poesitation.wordpress.com
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Routine assassine    

Revenir en haut Aller en bas
 
Routine assassine
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Encre Nocturne :: Écrits :: Écrits courts :: Nouvelles-
Sauter vers: