Encre Nocturne
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 Robot perdu cherche bonne étoile

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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Féminin Balance Messages : 4644
Date d'inscription : 17/05/2014
Localisation : Endormie dans un terrier de lapins.
Humeur : Lapinesque. (ça veut dire paisible et joyeuse)

MessageSujet: Robot perdu cherche bonne étoile   Mar 22 Mar - 14:21




Pouet pouet tout le monde ! :ffmental:
je me suis rendue compte en errant dans les tréfonds de ma clé USB que y'avait une de mes nouvelles, écrites cet été (ça date un peu mais je vous rassure, ces textes sont meilleurs que ceux d'en ce moment AHDE AHDE) que j'avais oublié de publier sur le fofo, alors que bah je l'aime bien. C'est du Cornouille tout craché, vous avez l'habitude (ou pas, si vous êtes nouveau, bienvenue et NON NON RESTEZ LA PARTEZ PAAAAAAS Wiii )
J'ai écrit ça dans le cadre de mon thème "Solitudes", si ça vous intéresse de lire les autres, ma signature vous attend, huhu. L'idée m'est venue après une grosse montée de lassitude face à toutes ces histoires de science-fiction qui vous répètent que houlàlà quand on aura des robots intelligents, ben ils seront méchants et ils voudront tous nous tuer. Et oui. AHDE
Mais s'ils ne voulaient pas leur liberté ? Si l'apocalypse ne venait pas d'eux ? Que feraient-ils alors, seuls, livrés à eux-mêmes ?

Bon, je vous la mets en entier directement, j'ai la flemme de faire monter le suspense (en plus y'en a pas AHDE )





Robot perdu cherche bonne étoile





            Cela faisait longtemps qu'il parcourait ce bout de campagne désolée. Bien trop longtemps à son goût.
            Remarquez, il avait atteint son objectif : il avait dépassé ce bosquet d'arbres lointain qui le narguait depuis des jours. Il avait voulu voir ce qui se trouvait derrière, et il était servi, à présent : rien, il n'y avait rien que la route crevassée pareille à une langue grise tirée par la campagne, rien que ces petits buissons rabougris tourmentés par les vents, rien que des chaos de pierres ici et là, de foutus gros cailloux bien incapables de lui rendre son regard et encore plus de le prendre dans leurs bras, de lui dire enfin "C'est bon, repose-toi un peu, je vais m'occuper de toi, tu ne seras plus tout seul, tu peux t'arrêter".
            Rien.
            Les lames métalliques qui le portaient, semblables à des pattes de crabes, poinçonnaient la terre sèche et dure, cliquetaient sur les rochers affleurant la surface du sol. Il manqua trébucher plusieurs fois sur les pierres aux arêtes acérées, mais rétablit de justesse son équilibre. Il ne devait jamais, au grand jamais, basculer et se retrouver les fers en l'air. Parce que, dans ce nouveau monde d'après l'apocalypse, il n'y avait plus personne pour le remettre sur pieds…
            Il était seul, si désespérément seul. Et si petit au milieu de cette nature tourmentée.
            Il aurait pu rester en ville, après tout. Enfin, dans les ruines de la ville. Là se trouvaient les autres, certains retournés sur le dos comme des tortues piégées, d'autres auxquels leur carrosserie à moitié défoncée donnait une sale gueule, qui erraient sans savoir où aller. D'autres encore en pleine forme, dont les bras articulés, avant destinés à servir du café, à porter les enfants ou à touiller une marmite étaient désormais utilisés à déblayer les gravats et à fouiller les décombres. A traîner les corps hors de leurs tombeaux, à les reconnaître tant bien que mal, à mettre sur leurs visages détruits un nom, un surnom. On sortait les humains sur la route, évitant les trous et les crevasses, on les alignait là, comme preuve de leur mort. On empêchait les charognards d'y planter leur bec sans pitié. On s'y recueillait. Avant d'aller prêter main-forte aux voisins et d'aller tirer d'autres cadavres, d'autres familles, des maisons détruites.
            Mais lui n'avait pas envie d'y rester. Il avait vu le désastre, il avait vu le feu à travers la fenêtre, puis sa famille écrasée par les murs de béton. Il avait entendu les gigantesques déflagrations des bombes, puis le silence qui avait suivi la catastrophe. Alors, sans même aider à tirer ses anciens maîtres de sous les gravats – ils étaient morts, de toute manière –,  il était parti. Il avait contemplé une dernière fois la maison, sa maison, puis il avait fait volte-face et s'était éloigné, sur ses pattes cliquetantes plus habituées à marcher sur la moquette que sur le roc. Il avait suivi la route encombrée de ruines et de corps ensanglantés, avait contourné les machines silencieuses penchées sur leurs maîtres, avait chassé les corbeaux sautillant près des corps, enjambé les trous ou bien les avait contournés, avait aidé à remettre quelques robots sur pieds. Ceux-ci l'avaient regardé partir, l'avaient observé franchir la pente douce de la colline. Puis disparaître... Il savait qu'après lui, ils étaient retournés à leur labeur stupide.
            Le soleil se levait doucement devant lui, embrasant la ligne d'horizon en la peinturlurant d'orange, de jaune et de violet dans une gerbe de feu. Il avait choisi cette direction dès le début. L'aube, l'aurore, après tout, ça ne pouvait apporter que du bien, non ?
            Une silhouette humaine se dressa soudain au loin, devant cette ligne de lumière. Le petit être sursauta, fit un bond de crabe et redoubla soudain de vitesse, fonçant dans la direction de l'ombre providentielle. Quelqu'un, enfin ! Il avait eu raison de suivre le soleil, de marcher des heures et des jours dans ce désert, de laisser la ville sanguinolente derrière lui !
            Sa caméra – la gauche, la diurne – zoomait, dézoomait, zoomait encore pour tenter d'éclaircir la silhouette, sans succès, il était encore trop loin et ces stupides pattes ne pouvaient aller plus vite. Cela avait tout l'air d'être un enfant, étant donné sa taille, oui, un petit garçon peut-être, comme Nicolas, mais celui-ci bien vivant, il pourrait prendre soin de lui, il allait lever les yeux, le voir cavaler à toute allure à travers la lande, avoir un mouvement de recul puis se tranquilliser en constatant que R2D2 n'avait rien d'une de ces terrifiantes machines de guerre, que c'était juste un robot de compagnie, un robot de pique-nique, un petit frigo sur pattes – le couteau suisse des frigos, disait le père en plaisantant, lorsqu'il était encore en vie et non pas étendu sur le goudron plein de sang.
            Le robot était désormais suffisamment près pour faire la mise au point et comprendre, enfin, que ce petit garçon qui avait fait naître une boule d'espoir au creux de sa mécanique n'était, au final, qu'un épouvantail.
            Il ralentit progressivement, comme si ses pattes elles-mêmes ne parvenaient pas à y croire.
            Un petit épouvantail d'un autre temps, comme oublié là depuis des années. Son thorax de tissu dégorgeant de la vieille paille grise. Son chapeau troué, abandonné sur le sinistre crâne de bœuf qui couvrait son visage.
            R2D2 réussit enfin à s'arrêter. Sa caméra se promenait sur le petit bonhomme de paille, guettant un signe de vie. Mais il n'y eut rien. Evidemment.
            Une grande fatigue monta soudain à l'assaut des pattes de métal, comme si elles se mettaient à rouiller sur place. Ce qui, bien entendu, était impossible. Il faudrait encore des années pour le faire rouiller, et de nombreuses pluies diluviennes comme celle qu'il avait essuyée la veille…
            Il se sentait las, voilà. Las d'arpenter cette campagne grise et déserte, tantôt dure tantôt spongieuse, qui essayait de le mettre à terre à chaque mètre qui passait, qui ne lui offrait rien d'autre que le vide, le vide, le vide. Encore et encore.
            Il se remit à trottiner doucement, jusqu'à atteindre le pied de son compagnon d'infortune, rongé par le temps et les termites. Sa caméra se leva encore avec espoir, attendant un sourire, un geste, un clin d'œil, mais le bonhomme de paille n'avait ni bouche ni yeux. Rien pour rassurer le petit robot.
            Celui-ci fit contre mauvaise fortune bon cœur, il lui adressa un petit cliquetis amical. Avant de rassembler ses six pattes sous lui, selon le schéma qui leur permettait de se glisser dans la carlingue ; et de poser enfin son lourd caisson au sol.
            Son essuie-glace cliqueta en essuyant son objectif diurne, déjà empoussiéré depuis la dizaine de minutes qu'il l'utilisait. Auparavant, ce geste n'avait aucune utilité ; il le faisait pour acquiescer aux propos de ses maîtres, ou pour amuser Nicolas. Son objectif, on le lui nettoyait plusieurs fois par jour, à l'aide d'une main sûre et d'un vieux chiffon, et d'un "RD2D, tu vas arrêter de bouger oui ?!".
            Ce temps était révolu, avec la vie de ses maîtres.  
            R2D2, c'était son nom. Les gens riaient lorsqu'ils découvraient qu'il en avait un, et encore plus parce que c'était celui-ci.
            Lorsqu'il avait été acheté, destiné aux escapades camping de la famille, il avait bien failli être refourgué au grenier le temps que les vacances adviennent. Heureusement, ses maîtres, ne sachant trop à quoi s'attendre, avaient préféré l'essayer l'après-midi même dans le salon. Histoire de savoir s'il leur fallait se déclarer insatisfaits et le ramener au magasin. Sur ce point-là, ils ne les avait pas déçus…
            Armée du mode d'emploi, la mère, dressée au dessus de lui, lui avait ordonné différentes manœuvres d'un ton clair qui ne permettait pas la confusion. Ouvrir. Fermer. Refroidir. Six degrés, zéro degrés, moins dix degrés. Ouvrir à nouveau. Saisir une boîte de lait. Refermer. Ouvrir et sortir la boîte de lait. Ouvrir le compartiment vaisselle. Y rentrer des assiettes. Ouvrir le micro-ondes. Y faire tourner un bol de beurre, jusqu'à ce qu'il fonde.
            Le petit robot avait joué le jeu, fait le beau, tout frétillant de bonheur qu'on s'intéresse ainsi à lui. Il faisait rire le petit garçon, qui s'amusait à lui cacher les caméras de la main afin de le rendre aveugle l'espace d'un instant – il en avait deux, une diurne et une nocturne, vaguement déguisées en yeux. Plus ou moins inutiles, mais le faisant paraître plus sympathique. Laisse-le, Nicolas, on ne sait pas comment il peut réagir ! Mais il avait bien réagi. Il avait actionné ses essuie-glaces encore et encore, jusqu'à ce que l'enfant s'écroule par terre sous la force de son rire. Il avait cherché un temps comment exprimer sa satisfaction, lancé quelques cliquetis hasardeux – ceux que produisaient ses sondes à l'intérieur de ses compartiments –, avant de trouver enfin et d'entamer une danse de crabe cliquetante, une deux une deux une deux. Cette fois-ci, toute la famille avait ri. Il avait refait une petite séquence de claquettes, content. La mère, souriante, avait définitivement refermé le mode d'emploi. Il avait gagné.
            La grande sœur avait tapoté sa carrosserie comme on flatte un toutou, le petit frère lui avait tourné autour, à quatre pattes sur le tapis. Il avait tendu sa petite main ronde, attendant qu'on la lui serre, et R2D2 avait délicatement avancé sa sonde olfactive ; l'enfant, ravi, avait voulu la lui saisir mais la tige articulée s'était rétractée dans un réflexe craintif, comme une antenne d'escargot.
            On peut le garder, on peut le garder ? avait supplié Nicolas, étreignant la carrosserie lustrée du robot.
            Les parents avaient échangé un regard rieur.
            Evidemment qu'on le garde, on l'a acheté !
            L'enfant avait fait la moue et sa grande sœur avait renchéri.
            Le garder avec nous, il veut dire. On peut ?
            Ils avaient hésité. Ils ne voulaient pas avoir à le recharger en permanence, c'est que ça consommait de l'électricité ces bestioles.
            R2D2 s'était avancé vers la chaise de la mère, s'était tant bien que mal dressé sur ses pattes et avait pointé, d'une antenne, la rubrique 13.C du mode d'emploi. Celle qui annonçait fièrement que seuls les différents compartiments du "couteau suisse des frigos" nécessitaient une batterie électrique. Sa motricité, elle, était due à un système mécanique complexe et ne devait rien au courant.
            Il avait été officiellement adopté.
            Nicolas voulait absolument lui trouver un nom, il avait remarqué qu'il pouvait hurler "Viens ici, robot !" pour que celui-ci accoure de sa démarche de crabe. Il voulait lui donner un vrai nom, ce qu'il aurait fait s'il avait eu un chien – et il en avait toujours voulu un.
            A moitié assis sur sa chaise – c'était l'heure du goûter –, une fesse en l'air et le regard tendu vers son nouvel ami, il avait dit Nono, moi je veux t'appeler Nono, comme le gentil robot rouge d'Ulysse à la télé. Philippine, sa grande sœur, en train de mordre dans une tartine dégoulinante à l'autre bout de la nappe, avait mâchouillé les syllabes : Mais non, Nono est rouge et il est plus mignon que ça, d'abord. Ça lui va pas du tout.
            Le frigo sur pattes s'était senti blessé de tant d'injustice, il ne connaissait pas ce satané Nono mais pouvait certainement être plus mignon que lui. D'abord.
            Il avait entamé sa gigue frétillante dans un concert de cliquètements, ce qui avait ravi les deux enfants mais guère changé l'opinion de la sœur.
            Moi je dis que R2D2, ça lui irait mieux. Regarde, il a une forme de boîte de conserve et il fait des bruits bizarres. Que ceux qui sont d'accord avec moi lèvent la main !
            Elle avait été la seule à la lever. Par souci d'équité, le petit robot avait timidement brandi sa sonde olfactive, ce qui lui avait valu un regard blessé de la part de Nicolas. Je m'en fiche. Pour moi ce sera toujours Nono.
            R2D2 revint à la lande parcourue de vents glacés. Les buissons frissonnaient autour de lui. Il cliqueta pour lui-même, agitant ses sondes – thermiques, olfactives – désormais inutiles. Le sol lui paraissait bien dur. Inconfortable au possible. Sa caisse réfrigérée était toute penchée à cause d'un ou deux cailloux posés sous lui. Il se releva en déployant ses pattes, piétina un instant puis se remit en position de veille. Là, c'était mieux. Même si cela n'avait strictement rien à voir avec le vieux canapé.
            Ah, ce vieux canapé, il avait été un autre compagnon. R2D2 devait à l'origine passer la nuit recroquevillé dans un coin, histoire de ne pas gêner la famille. Et de ne pas faire trébucher un certain petit garçon lorsqu'il s'aventurerait aux toilettes en plein milieu de la nuit. Cependant, il avait vite choisi son lit. Il avait trépigné jusqu'au pied de ce canapé imposant et tout effiloché par les années. Il avait tressauté sur ses pattes de crabes, une fois, deux fois, et encore une, et lorsqu'il avait eu assez d'élan à son goût, il avait sauté. Son caisson s'était propulsé dans les airs sous les cris surpris des enfants,  et le petit robot avait culbuté cul par-dessus tête. Il avait atterri sur le canapé, ce qui l'avait rendu content ; mais également sur le dos, ce qui l'avait fait paniquer. Il avait remué les pattes comme une tortue jusqu'à ce que les deux enfants, unissant leurs forces, parviennent à le remettre debout. Il les avait remerciés d'une petite danse qui avait mis à mal le vieux tissu du canapé ; puis s'était recroquevillé et avait fait semblant de dormir. Nicolas et Philippine s'étaient regardés, mal à l'aise. R2D2 n'avait pas le droit d'être là, mais il était bien trop lourd pour qu'ils puissent envisager de le porter au sol… Ils s'étaient finalement éloignés sur la pointe des pieds. Le robot triomphant  s'était mis en veille.
            Le lendemain matin, il s'avéra que cela ne dérangeait pas tellement les parents. R2D2 avait gagné son canapé. Et il n'avait jamais dormi autre part pendant deux ans… jusqu'à la catastrophe.
            Ah, ce vieux canapé. Qu'il lui manquait, à présent qu'il n'avait que des pierres pour poser sa carcasse !
            R2D2 programma sa mise en veille. Deux heures. Histoire de déposer un peu ce poids lourd à porter, cette lassitude. De la laisser couler le long de sa carrosserie, goutter jusqu'au sol.
            Il se serait méfié s'il avait encore vécu à la maison. Chaque matin, Nicolas ou Philippine – parfois même l'un des parents – le taquinaient en le réveillant brutalement quelques heures avant la fin de sa veille automatique. Mais depuis la catastrophe, le bouton rond et vert qui affleurait sur son côté gauche n'avait plus servi. R2D2 était libre, désormais, de décider quand il s'endormait et quand il se réveillait. Plus personne n'était là pour le taquiner.
            Il se sentait seul, il se sentait inutile. Il n'avait plus aucune vaisselle à charger dans son compartiment spécial, celui du bas. Aucune brique de lait à refroidir dans son frigidaire, aucun plat à réchauffer au micro-ondes. Le couteau suisse des frigos avait fait son temps. Il se sentait inutile et vieux. Et si seul !

            Son système se remit en fonctionnement exactement deux heures après – plus trois secondes, le temps qu'il se réveille complètement.
            Et allez, c'était reparti.
            Il se remit en marche, vers la ligne d'horizon qu'il avait toujours voulu atteindre mais qu'il n'atteindrait jamais. C'était Philippine qui lui avait dit, qui leur avait dit à Nicolas et à lui, un jour qu'ils revenaient de balade. Le petit garçon avait pris l'habitude de le promener dans les rues, au début avec une corde sensée servir de laisse, ce qui avait bien fait rire tout le monde ; mais il avait vite abandonné lorsqu'il s'était rendu compte que R2D2 était aussi vif et curieux qu'un chiot – sauf qu'un chiot ne pèse pas vingt-cinq kilos au bout d'une laisse et ne traîne pas son petit maître en zigzag à travers la rue. Les deux amis rentraient donc de promenade, le robot libre et indomptable en train de poursuivre un papillon égaré. Nicolas s'était vanté, face à sa sœur, qu'ils s'entraînaient et qu'un jour ils monteraient sur la colline et franchiraient l'horizon. Philippine avait éclaté de rire, mais patate, l'horizon tu ne peux pas le toucher ni le franchir, il est bien trop loin.
            Ni R2D2 ni Nicolas n'avaient bien compris ce qui les empêchaient de l'atteindre, cette fameuse ligne bleuâtre.
            Et bien, maintenant il savait.
            Il consulta son horloge à piles – il espérait vraiment retrouver la civilisation avant qu'elles ne s'éteignent, sinon il serait vraiment perdu. Déjà trois heures qu'il trottait sans fatigue. Toujours pas la moindre ville à l'horizon. Toujours pas la moindre ombre à l'horizon. Sauf ces arbustes méchamment rabougris, qui s'agglutinaient ici pour former une sorte de forêt rase-moquette. Aussi rase-moquette que lui, à vrai dire. R2D2 cliqueta d'agacement et obliqua à droite, se préparant à contourner cet obstacle.
            De petits cris s'élevèrent soudain. Ce n'étaient pas des oiseaux, et pourtant ça piaillait, piaillait, encore et encore comme si R2D2 avait appuyé sur un bouton déclencheur à son insu.
            Il ralentit l'allure, posant ses pattes avec suspicion, s'approchant de la tribu de végétaux frileux, aux troncs recroquevillés les uns comme les autres. S'approcha. S'approcha encore. Ça venait des racines. Son essuie-glace s'acharna pour lui donner une vision plus claire.
            Il s'agissait d'une mêlée multicolore, une mêlée de petits corps chauds et doux qui criaient en ouvrant grand leur gueule rose. R2D2 resta indécis un instant. Souris, rats, renardeaux ?
            On feula derrière lui et il se tourna en quelques coups de pattes, le temps de voir un chat – une chatte – filer ventre à terre auprès de ses petits. Avait-elle fui la ville, elle aussi ? Elle l'observa, ses yeux émeraude pleins de méfiance. Allongea quelques coups de langue tendres et distraits à ses chatons. R2D2 les regarda, silencieux, respectueux. Ils se bagarraient de leurs petites pattes, tentant d'accéder les premiers au ventre de leur mère.
            Celle-ci ne décolérait pas, refusait de s'allonger ; l'arrière-train posé au sol mais le buste toujours dressé en position de défense. Elle ne crachait plus, mais poinçonnait méchamment le robot du regard. R2D2 cliqueta et se posa au sol pour paraître moins menaçant, dans un grand Bong maladroit qui fit sursauter la petite famille.
            Il aurait voulu la rassurer, lui dire qu'il n'était qu'un frigo sur pattes fatigué, et bien inoffensif.
            Il n'en fit rien bien sûr et resta là à les regarder, dans leur petit cocon familial entre deux racines et trois pierres. Jusqu'à ce que la chatte, certaine de faire face à un objet inanimé, s'allonge enfin et ferme les yeux, son ventre pressé par les huit petites pattes roses.
            R2D2 ne sut pas exactement combien de temps il resta là, mais il y resta jusqu'au soir, et jusqu'au soir d'après. Il se sentait bien, ici. Plus besoin de courir jusqu'à l'horizon, pour se rendre compte qu'il était toujours aussi loin et que personne, jamais, ne l'attendait. Ici au moins, il était tranquille, côtoyait la vie ; il regardait les petites bouilles des chatons aux yeux de plus en plus clairs, observait la mère leste et nerveuse filer hors de la tanière, avant de revenir en se léchant les babines.
            Au bout de trois jours, ou peut-être quatre ou cinq – il n'avait plus l'envie de consulter son calendrier ou son horloge –, la chatte le regarda d'un air étrange, un curieux air rusé qui lui mit la puce à l'oreille. Elle s'approcha doucement, renifla sa carlingue bosselée, longtemps. Avant de se frotter contre lui avec délice. Il la laissa faire, indécis. Puis elle se dressa, posa ses larges pattes rondes sur le caisson et soudain, il ne la vit plus. Elle avait bondi. Il entendit les petits bruits mats de ses coussinets sur le métal. Et elle se retrouva à l'intérieur. Il le sut grâce à sa balance intégrée, dont les chiffres passèrent brusquement de 0 à 3,8. Elle était dans son frigidaire !
            Comment était-ce possible ? Le couvercle était sensé être fermé. A moins que le souffle de l'explosion, lors de la catastrophe, l'ait cassé ? Troué ? R2D2 se sentit encore plus malheureux. Il n'était même pas capable de savoir lorsqu'il se détruisait. Il pouvait presque tomber en morceaux sans s'en rendre compte…
            La chatte poussa un miaulement satisfait, qui résonna étrangement entre les parois lustrées. Elle émergea à l'air libre, bondit à terre et fila vers sa portée, qu'elle réveilla de quelques coups de langue. Les petits protestèrent vigoureusement ; elle n'en avait cure, surveillant les alentours de son regard froid. Elle en saisit soudain un par la peau du cou ; après un trottinement, un bond, elle pénétrait dans la caisse de R2D2.
            0 – 4,0 – 3,8.
            Elle était ressortie, délestée de son fardeau. Etait allée en chercher un autre. L'avait amené. Puis un troisième. Et enfin le dernier.
            4,5.
            Toute la petite famille était réunie. A l'intérieur du caisson réfrigéré de R2D2  – qui n'était plus réfrigéré depuis longtemps. Lorsque la chatte ressortit à nouveau, il sentit les petits cris outrés plus qu'il ne les entendit.
            Elle le surveilla, postée à quelques mètres au milieu de l'herbe rase ; puis se retourna et fila dans la lande. Quelques souris allaient avoir du souci à se faire.
            R2D2 ne bougeait pas plus qu'une statue, désarmé face à la chaleur douce, aux petits cœurs qui battaient contre lui.
            Au fond de lui, il souhaita que les chatons ne grandissent jamais.
            Il avait enfin retrouvé un maître…




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:corn3:
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je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
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Tiunterof
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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Mar 22 Mar - 19:21

Oooooow !
Je sais pas si c'est triste ou mignon, sans doute un peu des deux. Question

Bon, je sais pas trop comment commenter dans les détails, parce qu'on retrouve bien ton style et que donc c'est aussi bien écrit et original que d'habitude. ^^

Du coup je vais me contenter de dire que c'est trop cool ! :la:
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Qwan-Hei

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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Sam 26 Mar - 12:47

Awww...cette fin trop mignonne... <3
Ce petit robot me fait de la peine, tout de même...

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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Sam 16 Avr - 11:52

Triste et beau à la fois ! Un bel univers que je vais aller explorer de ce pas ! J'adore ta façon d'écrire qui rajoute de la force à ton oeuvre :) Même pas envie de faire de pavés tellement c'est bon :)

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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Sam 16 Avr - 19:17

Cornedor a écrit:

Robot perdu cherche bonne étoile





            Cela faisait longtemps qu'il parcourait ce bout de campagne désolée. Bien trop longtemps à son goût.
            Remarquez, il avait atteint son objectif : il avait dépassé ce bosquet d'arbres lointain qui le narguait depuis des jours. Il avait voulu voir ce qui se trouvait derrière, et il était servi, à présent : rien, il n'y avait rien que la route crevassée pareille à une langue grise tirée par la campagne, rien que ces petits buissons rabougris tourmentés par les vents, rien que des chaos de pierres ici et là, de foutus gros cailloux bien incapables de lui rendre son regard et encore plus de le prendre dans leurs bras, de lui dire enfin "C'est bon, repose-toi un peu, je vais m'occuper de toi, tu ne seras plus tout seul, tu peux t'arrêter".
            Rien.
            Les lames métalliques qui le portaient, semblables à des pattes de crabes, poinçonnaient la terre sèche et dure, cliquetaient sur les rochers affleurant la surface du sol. Il manqua trébucher plusieurs fois sur les pierres aux arêtes acérées, mais rétablit de justesse son équilibre. Il ne devait jamais, au grand jamais, basculer et se retrouver les fers en l'air. Parce que, dans ce nouveau monde d'après l'apocalypse, il n'y avait plus personne pour le remettre sur pieds…
            Il était seul, si désespérément seul. Et si petit au milieu de cette nature tourmentée.
            Il aurait pu rester en ville, après tout. Enfin, dans les ruines de la ville. Là se trouvaient les autres, certains retournés sur le dos comme des tortues piégées, d'autres auxquels leur carrosserie à moitié défoncée donnait une sale gueule, qui erraient sans savoir où aller. D'autres encore en pleine forme, dont les bras articulés, avant destinés à servir du café, à porter les enfants ou à touiller une marmite étaient désormais utilisés à déblayer les gravats et à fouiller les décombres. A traîner les corps hors de leurs tombeaux, à les reconnaître tant bien que mal, à mettre sur leurs visages détruits un nom, un surnom. On sortait les humains sur la route, évitant les trous et les crevasses, on les alignait là, comme preuve de leur mort. On empêchait les charognards d'y planter leur bec sans pitié. On s'y recueillait. Avant d'aller prêter main-forte aux voisins et d'aller tirer d'autres cadavres, d'autres familles, des maisons détruites.
            Mais lui n'avait pas envie d'y rester. Il avait vu le désastre, il avait vu le feu à travers la fenêtre, puis sa famille écrasée par les murs de béton. Il avait entendu les gigantesques déflagrations des bombes, puis le silence qui avait suivi la catastrophe. Alors, sans même aider à tirer ses anciens maîtres de sous les gravats – ils étaient morts, de toute manière –,  il était parti. Il avait contemplé une dernière fois la maison, sa maison, puis il avait fait volte-face et s'était éloigné, sur ses pattes cliquetantes plus habituées à marcher sur la moquette que sur le roc. Il avait suivi la route encombrée de ruines et de corps ensanglantés, avait contourné les machines silencieuses penchées sur leurs maîtres, avait chassé les corbeaux sautillant près des corps, enjambé les trous ou bien les avait contournés, avait aidé à remettre quelques robots sur pieds. Ceux-ci l'avaient regardé partir, l'avaient observé franchir la pente douce de la colline. Puis disparaître... Il savait qu'après lui, ils étaient retournés à leur labeur stupide.
            Le soleil se levait doucement devant lui, embrasant la ligne d'horizon en la peinturlurant d'orange, de jaune et de violet dans une gerbe de feu. Il avait choisi cette direction dès le début. L'aube, l'aurore, après tout, ça ne pouvait apporter que du bien, non ?
            Une silhouette humaine se dressa soudain au loin, devant cette ligne de lumière. Le petit être sursauta, fit un bond de crabe et redoubla soudain de vitesse, fonçant dans la direction de l'ombre providentielle. Quelqu'un, enfin ! Il avait eu raison de suivre le soleil, de marcher des heures et des jours dans ce désert, de laisser la ville sanguinolente derrière lui !
            Sa caméra – la gauche, la diurne – zoomait, dézoomait, zoomait encore pour tenter d'éclaircir la silhouette, sans succès, il était encore trop loin et ces stupides pattes ne pouvaient aller plus vite. Cela avait tout l'air d'être un enfant, étant donné sa taille, oui, un petit garçon peut-être, comme Nicolas, mais celui-ci bien vivant, il pourrait prendre soin de lui, il allait lever les yeux, le voir cavaler à toute allure à travers la lande, avoir un mouvement de recul puis se tranquilliser en constatant que R2D2 n'avait rien d'une de ces terrifiantes machines de guerre, que c'était juste un robot de compagnie, un robot de pique-nique, un petit frigo sur pattes – le couteau suisse des frigos, disait le père en plaisantant, lorsqu'il était encore en vie et non pas étendu sur le goudron plein de sang.
            Le robot était désormais suffisamment près pour faire la mise au point et comprendre, enfin, que ce petit garçon qui avait fait naître une boule d'espoir au creux de sa mécanique n'était, au final, qu'un épouvantail.
            Il ralentit progressivement, comme si ses pattes elles-mêmes ne parvenaient pas à y croire.
            Un petit épouvantail d'un autre temps, comme oublié là depuis des années. Son thorax de tissu dégorgeant de la vieille paille grise. Son chapeau troué, abandonné sur le sinistre crâne de bœuf qui couvrait son visage.
            R2D2 réussit enfin à s'arrêter. Sa caméra se promenait sur le petit bonhomme de paille, guettant un signe de vie. Mais il n'y eut rien. Evidemment.
            Une grande fatigue monta soudain à l'assaut des pattes de métal, comme si elles se mettaient à rouiller sur place. Ce qui, bien entendu, était impossible. Il faudrait encore des années pour le faire rouiller, et de nombreuses pluies diluviennes comme celle qu'il avait essuyée la veille…
            Il se sentait las, voilà. Las d'arpenter cette campagne grise et déserte, tantôt dure tantôt spongieuse, qui essayait de le mettre à terre à chaque mètre qui passait, qui ne lui offrait rien d'autre que le vide, le vide, le vide. Encore et encore.
            Il se remit à trottiner doucement, jusqu'à atteindre le pied de son compagnon d'infortune, rongé par le temps et les termites. Sa caméra se leva encore avec espoir, attendant un sourire, un geste, un clin d'œil, mais le bonhomme de paille n'avait ni bouche ni yeux. Rien pour rassurer le petit robot.
            Celui-ci fit contre mauvaise fortune bon cœur, il lui adressa un petit cliquetis amical. Avant de rassembler ses six pattes sous lui, selon le schéma qui leur permettait de se glisser dans la carlingue ; et de poser enfin son lourd caisson au sol.
            Son essuie-glace cliqueta en essuyant son objectif diurne, déjà empoussiéré depuis la dizaine de minutes qu'il l'utilisait. Auparavant, ce geste n'avait aucune utilité ; il le faisait pour acquiescer aux propos de ses maîtres, ou pour amuser Nicolas. Son objectif, on le lui nettoyait plusieurs fois par jour, à l'aide d'une main sûre et d'un vieux chiffon, et d'un "RD2D, tu vas arrêter de bouger oui ?!".
            Ce temps était révolu, avec la vie de ses maîtres.  
            R2D2, c'était son nom. Les gens riaient lorsqu'ils découvraient qu'il en avait un, et encore plus parce que c'était celui-ci.
            Lorsqu'il avait été acheté, destiné aux escapades camping de la famille, il avait bien failli être refourgué au grenier le temps que les vacances adviennent. Heureusement, ses maîtres, ne sachant trop à quoi s'attendre, avaient préféré l'essayer l'après-midi même dans le salon. Histoire de savoir s'il leur fallait se déclarer insatisfaits et le ramener au magasin. Sur ce point-là, ils ne les avait pas déçus…
            Armée du mode d'emploi, la mère, dressée au dessus de lui, lui avait ordonné différentes manœuvres d'un ton clair qui ne permettait pas la confusion. Ouvrir. Fermer. Refroidir. Six degrés, zéro degrés, moins dix degrés. Ouvrir à nouveau. Saisir une boîte de lait. Refermer. Ouvrir et sortir la boîte de lait. Ouvrir le compartiment vaisselle. Y rentrer des assiettes. Ouvrir le micro-ondes. Y faire tourner un bol de beurre, jusqu'à ce qu'il fonde.
            Le petit robot avait joué le jeu, fait le beau, tout frétillant de bonheur qu'on s'intéresse ainsi à lui. Il faisait rire le petit garçon, qui s'amusait à lui cacher les caméras de la main afin de le rendre aveugle l'espace d'un instant – il en avait deux, une diurne et une nocturne, vaguement déguisées en yeux. Plus ou moins inutiles, mais le faisant paraître plus sympathique. Laisse-le, Nicolas, on ne sait pas comment il peut réagir ! Mais il avait bien réagi. Il avait actionné ses essuie-glaces encore et encore, jusqu'à ce que l'enfant s'écroule par terre sous la force de son rire. Il avait cherché un temps comment exprimer sa satisfaction, lancé quelques cliquetis hasardeux – ceux que produisaient ses sondes à l'intérieur de ses compartiments –, avant de trouver enfin et d'entamer une danse de crabe cliquetante, une deux une deux une deux. Cette fois-ci, toute la famille avait ri. Il avait refait une petite séquence de claquettes, content. La mère, souriante, avait définitivement refermé le mode d'emploi. Il avait gagné.
            La grande sœur avait tapoté sa carrosserie comme on flatte un toutou, le petit frère lui avait tourné autour, à quatre pattes sur le tapis. Il avait tendu sa petite main ronde, attendant qu'on la lui serre, et R2D2 avait délicatement avancé sa sonde olfactive ; l'enfant, ravi, avait voulu la lui saisir mais la tige articulée s'était rétractée dans un réflexe craintif, comme une antenne d'escargot.
            On peut le garder, on peut le garder ? avait supplié Nicolas, étreignant la carrosserie lustrée du robot.
            Les parents avaient échangé un regard rieur.
            Evidemment qu'on le garde, on l'a acheté !
            L'enfant avait fait la moue et sa grande sœur avait renchéri.
            Le garder avec nous, il veut dire. On peut ?
            Ils avaient hésité. Ils ne voulaient pas avoir à le recharger en permanence, c'est que ça consommait de l'électricité ces bestioles.
            R2D2 s'était avancé vers la chaise de la mère, s'était tant bien que mal dressé sur ses pattes et avait pointé, d'une antenne, la rubrique 13.C du mode d'emploi. Celle qui annonçait fièrement que seuls les différents compartiments du "couteau suisse des frigos" nécessitaient une batterie électrique. Sa motricité, elle, était due à un système mécanique complexe et ne devait rien au courant.
            Il avait été officiellement adopté.
            Nicolas voulait absolument lui trouver un nom, il avait remarqué qu'il pouvait hurler "Viens ici, robot !" pour que celui-ci accoure de sa démarche de crabe. Il voulait lui donner un vrai nom, ce qu'il aurait fait s'il avait eu un chien – et il en avait toujours voulu un.
            A moitié assis sur sa chaise – c'était l'heure du goûter –, une fesse en l'air et le regard tendu vers son nouvel ami, il avait dit Nono, moi je veux t'appeler Nono, comme le gentil robot rouge d'Ulysse à la télé. Philippine, sa grande sœur, en train de mordre dans une tartine dégoulinante à l'autre bout de la nappe, avait mâchouillé les syllabes : Mais non, Nono est rouge et il est plus mignon que ça, d'abord. Ça lui va pas du tout.
            Le frigo sur pattes s'était senti blessé de tant d'injustice, il ne connaissait pas ce satané Nono mais pouvait certainement être plus mignon que lui. D'abord.
            Il avait entamé sa gigue frétillante dans un concert de cliquètements, ce qui avait ravi les deux enfants mais guère changé l'opinion de la sœur.
            Moi je dis que R2D2, ça lui irait mieux. Regarde, il a une forme de boîte de conserve et il fait des bruits bizarres. Que ceux qui sont d'accord avec moi lèvent la main !
            Elle avait été la seule à la lever. Par souci d'équité, le petit robot avait timidement brandi sa sonde olfactive, ce qui lui avait valu un regard blessé de la part de Nicolas. Je m'en fiche. Pour moi ce sera toujours Nono.
            R2D2 revint à la lande parcourue de vents glacés. Les buissons frissonnaient autour de lui. Il cliqueta pour lui-même, agitant ses sondes – thermiques, olfactives – désormais inutiles. Le sol lui paraissait bien dur. Inconfortable au possible. Sa caisse réfrigérée était toute penchée à cause d'un ou deux cailloux posés sous lui. Il se releva en déployant ses pattes, piétina un instant puis se remit en position de veille. Là, c'était mieux. Même si cela n'avait strictement rien à voir avec le vieux canapé.
            Ah, ce vieux canapé, il avait été un autre compagnon. R2D2 devait à l'origine passer la nuit recroquevillé dans un coin, histoire de ne pas gêner la famille. Et de ne pas faire trébucher un certain petit garçon lorsqu'il s'aventurerait aux toilettes en plein milieu de la nuit. Cependant, il avait vite choisi son lit. Il avait trépigné jusqu'au pied de ce canapé imposant et tout effiloché par les années. Il avait tressauté sur ses pattes de crabes, une fois, deux fois, et encore une, et lorsqu'il avait eu assez d'élan à son goût, il avait sauté. Son caisson s'était propulsé dans les airs sous les cris surpris des enfants,  et le petit robot avait culbuté cul par-dessus tête. Il avait atterri sur le canapé, ce qui l'avait rendu content ; mais également sur le dos, ce qui l'avait fait paniquer. Il avait remué les pattes comme une tortue jusqu'à ce que les deux enfants, unissant leurs forces, parviennent à le remettre debout. Il les avait remerciés d'une petite danse qui avait mis à mal le vieux tissu du canapé ; puis s'était recroquevillé et avait fait semblant de dormir. Nicolas et Philippine s'étaient regardés, mal à l'aise. R2D2 n'avait pas le droit d'être là, mais il était bien trop lourd pour qu'ils puissent envisager de le porter au sol… Ils s'étaient finalement éloignés sur la pointe des pieds. Le robot triomphant  s'était mis en veille.
            Le lendemain matin, il s'avéra que cela ne dérangeait pas tellement les parents. R2D2 avait gagné son canapé. Et il n'avait jamais dormi autre part pendant deux ans… jusqu'à la catastrophe.
            Ah, ce vieux canapé. Qu'il lui manquait, à présent qu'il n'avait que des pierres pour poser sa carcasse !
            R2D2 programma sa mise en veille. Deux heures. Histoire de déposer un peu ce poids lourd à porter, cette lassitude. De la laisser couler le long de sa carrosserie, goutter jusqu'au sol.
            Il se serait méfié s'il avait encore vécu à la maison. Chaque matin, Nicolas ou Philippine – parfois même l'un des parents – le taquinaient en le réveillant brutalement quelques heures avant la fin de sa veille automatique. Mais depuis la catastrophe, le bouton rond et vert qui affleurait sur son côté gauche n'avait plus servi. R2D2 était libre, désormais, de décider quand il s'endormait et quand il se réveillait. Plus personne n'était là pour le taquiner.
            Il se sentait seul, il se sentait inutile. Il n'avait plus aucune vaisselle à charger dans son compartiment spécial, celui du bas. Aucune brique de lait à refroidir dans son frigidaire, aucun plat à réchauffer au micro-ondes. Le couteau suisse des frigos avait fait son temps. Il se sentait inutile et vieux. Et si seul !

            Son système se remit en fonctionnement exactement deux heures après – plus trois secondes, le temps qu'il se réveille complètement.
            Et allez, c'était reparti.
            Il se remit en marche, vers la ligne d'horizon qu'il avait toujours voulu atteindre mais qu'il n'atteindrait jamais. C'était Philippine qui lui avait dit, qui leur avait dit à Nicolas et à lui, un jour qu'ils revenaient de balade. Le petit garçon avait pris l'habitude de le promener dans les rues, au début avec une corde sensée servir de laisse, ce qui avait bien fait rire tout le monde ; mais il avait vite abandonné lorsqu'il s'était rendu compte que R2D2 était aussi vif et curieux qu'un chiot – sauf qu'un chiot ne pèse pas vingt-cinq kilos au bout d'une laisse et ne traîne pas son petit maître en zigzag à travers la rue. Les deux amis rentraient donc de promenade, le robot libre et indomptable en train de poursuivre un papillon égaré. Nicolas s'était vanté, face à sa sœur, qu'ils s'entraînaient et qu'un jour ils monteraient sur la colline et franchiraient l'horizon. Philippine avait éclaté de rire, mais patate, l'horizon tu ne peux pas le toucher ni le franchir, il est bien trop loin.
            Ni R2D2 ni Nicolas n'avaient bien compris ce qui les empêchaient de l'atteindre, cette fameuse ligne bleuâtre.
            Et bien, maintenant il savait.
            Il consulta son horloge à piles – il espérait vraiment retrouver la civilisation avant qu'elles ne s'éteignent, sinon il serait vraiment perdu. Déjà trois heures qu'il trottait sans fatigue. Toujours pas la moindre ville à l'horizon. Toujours pas la moindre ombre à l'horizon. Sauf ces arbustes méchamment rabougris, qui s'agglutinaient ici pour former une sorte de forêt rase-moquette. Aussi rase-moquette que lui, à vrai dire. R2D2 cliqueta d'agacement et obliqua à droite, se préparant à contourner cet obstacle.
            De petits cris s'élevèrent soudain. Ce n'étaient pas des oiseaux, et pourtant ça piaillait, piaillait, encore et encore comme si R2D2 avait appuyé sur un bouton déclencheur à son insu.
            Il ralentit l'allure, posant ses pattes avec suspicion, s'approchant de la tribu de végétaux frileux, aux troncs recroquevillés les uns comme les autres. S'approcha. S'approcha encore. Ça venait des racines. Son essuie-glace s'acharna pour lui donner une vision plus claire.
            Il s'agissait d'une mêlée multicolore, une mêlée de petits corps chauds et doux qui criaient en ouvrant grand leur gueule rose. R2D2 resta indécis un instant. Souris, rats, renardeaux ?
            On feula derrière lui et il se tourna en quelques coups de pattes, le temps de voir un chat – une chatte – filer ventre à terre auprès de ses petits. Avait-elle fui la ville, elle aussi ? Elle l'observa, ses yeux émeraude pleins de méfiance. Allongea quelques coups de langue tendres et distraits à ses chatons. R2D2 les regarda, silencieux, respectueux. Ils se bagarraient de leurs petites pattes, tentant d'accéder les premiers au ventre de leur mère.
            Celle-ci ne décolérait pas, refusait de s'allonger ; l'arrière-train posé au sol mais le buste toujours dressé en position de défense. Elle ne crachait plus, mais poinçonnait méchamment le robot du regard. R2D2 cliqueta et se posa au sol pour paraître moins menaçant, dans un grand Bong maladroit qui fit sursauter la petite famille.
            Il aurait voulu la rassurer, lui dire qu'il n'était qu'un frigo sur pattes fatigué, et bien inoffensif.
            Il n'en fit rien bien sûr et resta là à les regarder, dans leur petit cocon familial entre deux racines et trois pierres. Jusqu'à ce que la chatte, certaine de faire face à un objet inanimé, s'allonge enfin et ferme les yeux, son ventre pressé par les huit petites pattes roses.
            R2D2 ne sut pas exactement combien de temps il resta là, mais il y resta jusqu'au soir, et jusqu'au soir d'après. Il se sentait bien, ici. Plus besoin de courir jusqu'à l'horizon, pour se rendre compte qu'il était toujours aussi loin et que personne, jamais, ne l'attendait. Ici au moins, il était tranquille, côtoyait la vie ; il regardait les petites bouilles des chatons aux yeux de plus en plus clairs, observait la mère leste et nerveuse filer hors de la tanière, avant de revenir en se léchant les babines.
            Au bout de trois jours, ou peut-être quatre ou cinq – il n'avait plus l'envie de consulter son calendrier ou son horloge –, la chatte le regarda d'un air étrange, un curieux air rusé qui lui mit la puce à l'oreille. Elle s'approcha doucement, renifla sa carlingue bosselée, longtemps. Avant de se frotter contre lui avec délice. Il la laissa faire, indécis. Puis elle se dressa, posa ses larges pattes rondes sur le caisson et soudain, il ne la vit plus. Elle avait bondi. Il entendit les petits bruits mats de ses coussinets sur le métal. Et elle se retrouva à l'intérieur. Il le sut grâce à sa balance intégrée, dont les chiffres passèrent brusquement de 0 à 3,8. Elle était dans son frigidaire !
            Comment était-ce possible ? Le couvercle était sensé être fermé. A moins que le souffle de l'explosion, lors de la catastrophe, l'ait cassé ? Troué ? R2D2 se sentit encore plus malheureux. Il n'était même pas capable de savoir lorsqu'il se détruisait. Il pouvait presque tomber en morceaux sans s'en rendre compte…
            La chatte poussa un miaulement satisfait, qui résonna étrangement entre les parois lustrées. Elle émergea à l'air libre, bondit à terre et fila vers sa portée, qu'elle réveilla de quelques coups de langue. Les petits protestèrent vigoureusement ; elle n'en avait cure, surveillant les alentours de son regard froid. Elle en saisit soudain un par la peau du cou ; après un trottinement, un bond, elle pénétrait dans la caisse de R2D2.
            0 – 4,0 – 3,8.
            Elle était ressortie, délestée de son fardeau. Etait allée en chercher un autre. L'avait amené. Puis un troisième. Et enfin le dernier.
            4,5.
            Toute la petite famille était réunie. A l'intérieur du caisson réfrigéré de R2D2  – qui n'était plus réfrigéré depuis longtemps. Lorsque la chatte ressortit à nouveau, il sentit les petits cris outrés plus qu'il ne les entendit.
            Elle le surveilla, postée à quelques mètres au milieu de l'herbe rase ; puis se retourna et fila dans la lande. Quelques souris allaient avoir du souci à se faire.
            R2D2 ne bougeait pas plus qu'une statue, désarmé face à la chaleur douce, aux petits cœurs qui battaient contre lui.
            Au fond de lui, il souhaita que les chatons ne grandissent jamais.
            Il avait enfin retrouvé un maître…




Rien à redire sur le fond ni la forme pour ma part,
Début assez triste, puis même carrément déstabilisant avec tous ces cadavres, ce carnage,
Mais qui se termine dans la douceur et dans un renouveau positif
Donc bonne histoire à lire, mélancolique mais qui se termine de façon positive :)

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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Mar 3 Mai - 14:34

Tu m'excuse, j'avais la flemme de faire un commentaire détaillé. En soit, comme d'hab, peu à dire sur ta forme, il y a quelques maladresse éparses, mais ça, c'est pas très grave
L'histoire est toute mignonne, comme à ton habitude, y'as des chats, des trucs qui devrait pas être mignon, mais qui le devienne
Au final, on s'en fout un peu du background

Bref, c'est coool
Un autre :)
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Ouppo
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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Ven 6 Mai - 14:38

Oh, c'est trop beau et trop mignon et trop triste.
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La Lapine Cornue
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Humeur : Lapinesque. (ça veut dire paisible et joyeuse)

MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   Mer 25 Mai - 21:36

Ooooh merci vous êtes adorables vous trois coeur

ça me va droit au coeur que cette petite histoire vous ai touchée :la:

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
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MessageSujet: Re: Robot perdu cherche bonne étoile   

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Robot perdu cherche bonne étoile
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