Encre Nocturne
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 Le remplaçant

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menvron



Masculin Cancer Messages : 15
Date d'inscription : 01/07/2016

MessageSujet: Le remplaçant   Ven 1 Juil - 16:58

Salut tout le monde !

Je vais centraliser ici les chapitres de ma nouvelle, "Le remplaçant"

Synopsis : Eugène se réveille dans un endroit inconnu, loin de s'imaginer dans quel cauchemar il vient d'être embarqué.

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7 (FIN)


Dernière édition par menvron le Lun 22 Aoû - 8:38, édité 8 fois
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menvron



Masculin Cancer Messages : 15
Date d'inscription : 01/07/2016

MessageSujet: Re: Le remplaçant   Ven 1 Juil - 16:58


CHAPITRE 1

Lorsque Eugène revint à lui, il sentit le contact de la tôle froide contre sa joue. On se déplaçait, à en juger par le bruit de moteur fatigué. Sa tête dodelinait au gré des secousses du véhicule.

Quelque chose était enfoncé dans sa bouche. Du tissu !

Aussitôt, un flot d’adrénaline parcourut ses veines et son coeur s’emballa. Il voulut arracher le bâillon. Peine perdue : ses bras étaient attachés dans le bas du dos.

Cynthia… Sa voix s’étouffa dans le bout d’étoffe. Où se trouvait-elle ? Et les enfants ?

La boule de chiffon était tellement volumineuse que l’on aurait dit que quelqu’un lui titillait la glotte avec deux doigts. L’odeur infecte d’huile de moteur et de transpiration lui donna des haut-le-coeur. Si tu vomis, tu t’étouffes.

Bandant ses muscles, il écarta ses bras avec une telle énergie que sa tête allait probablement exploser. Mais les liens ne rompirent pas.
Où sont-ils ? Cynthia !

Comprenant qu’on lui avait également mis quelque chose sur les yeux, la panique s’intensifia. Son coeur tambourinait dans sa poitrine, ses oreilles sifflaient. Je vais crever.

Une secousse particulièrement violente le fit valser, et sa tête vint se heurter contre une paroi métallique.

L’air n’arrivait plus à passer dans ses poumons tant sa respiration était haletante, saccadée.

Calme-toi. Inutile de gaspiller toute son énergie à perdre son sang-froid. Concentre-toi sur ta respiration. Cynthia l’avait suffisamment bassiné avec ses cours de méditation pour qu’il se souvienne des gestes à avoir.

La route se faisait un peu plus régulière, et Eugène parvint à retrouver un semblant de calme. L’horrible cacophonie suraiguë qui crissait dans ses oreilles s’estompa, et son rythme cardiaque ralentit. Pas beaucoup, certes, mais assez pour recouvrer un peu de sa lucidité.

Ses jambes n’étaient pas attachées. Du bout des pieds, il tâtonna autour de lui et, d’un coup de talon, frappa à même le sol. Un son métallique se fit entendre : pas de doute, il se trouvait à l’arrière d’un véhicule.

Cynthia et les enfants étaient-ils avec lui ? Probablement pas. Aucun bruit n’indiquait leur présence en tout cas.

Les rares fois où il respirait autre chose que les émanations toxiques de son bâillon, Eugène pouvait sentit l’odeur de poussière qui empestait l’atmosphère. À quand remontait la dernière fois où le véhicule avait été nettoyé ?

Mais pas de temps à perdre sur des questions triviales. Il fallait se remémorer les derniers événements que sa mémoire avait enregistrés.

Ce dont il était sûr, ce fut d’avoir été le dernier à quitter l’usine. Les ouvriers pointaient à des heures fixes, mais en sa qualité de directeur, Eugène passait beaucoup plus de temps que le commun des mortels sur son lieu de travail. Sa secrétaire Édith n’avait pas attendu qu’il plie bagage, lui rappelant que c’était le soir où elle devait récupérer les enfants chez son ex-mari. Elle lui avait laissé une pile de paperasses requérant sa signature, et il s’était exécuté de mauvaise grâce quelques minutes avant de partir. Comme à chaque fois que des documents nécessitaient d’être signés, il avait attendu le dernier moment, sans même prendre le temps de lire ce qu’il approuvait. Cela lui retomberait sur le dos un de ces jours.

Cette dernière pensée le fit partir d’un rire hystérique. Pour le moment, il avait des choses plus délicates à gérer.

Fais un effort, concentre-toi. Retracer ses derniers instants, voilà la priorité.
Eugène avait signé tous ces documents. Pas de doute là-dessus. Puis, fermant son bureau à clé, il avait pris l’ascenseur pour rejoindre le rez-de-chaussée de l’usine et pressé l’interrupteur de la porte d’entrée afin de se rendre sur le parking.

Pas une voiture à part la sienne. Il était plus de vingt heures passées, et il se souvint d’avoir pensé que Cynthia allait le trucider. Une fois de plus, il n’était pas foutu de rentrer à la maison à l’heure pour le dîner.

Et après ? Eugène avait pris la route nationale afin de ne pas passer par le centre-ville de Bois-aux-Roses. Comme à chaque fois qu’il finissait tard, plus personne ne circulait sur la route, et en vingt minutes le portail de la maison était en vue.

Puis… Plus rien. Le néant.

«J’ai envie d’pissser,» dit un homme à l’avant d’une voix tonitruante.

«Tu pouvais pas le faire quand on s’est arrêté tout à l’heure ?» dit un deuxième type au timbre moins rauque.

«Tout à l’heure j’avais pas envie…»

L’autre poussa un soupir théâtral : «Arrêtes toi sur le côté alors…»

Le véhicule ralentit et freina sur le bas-côté dans un crissement de gravier.
Eugène ne reconnaissait aucune de ces deux voix. Qui étaient ces types ? Pourquoi s’en prendre à lui ? S’était-il simplement trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment ? Un enlèvement malencontreux, au hasard, cela lui semblait improbable.

Une sombre idée s’insinua lentement dans son esprit. La seule théorie qui tenait la route était liée à son poste de directeur de l’usine. Des employés mécontents, peut-être ? Eugène se rappelait que certains employés avaient protesté sur le parking quelques semaines auparavant, mais pour quoi ? Persuadé qu’ils voulaient réclamer des augmentations de salaire, Eugène ne leur avait même pas prêté attention, se contentant de les maudire sans s’assurer de leurs revendications. Il avait d’autres chats à fouetter que de se soucier des caprices de ses employés, déjà suffisamment dorlotés au demeurant. Que voulaient-ils de plus ? L’usine avait créé deux cent cinquante emplois dans la région, et le salaire moyen était largement supérieur à ce qu’on pouvait trouver dans les autres industries.

Encore une fois, sa capacité à faire l’autruche semblait lui créer de sérieux ennuis.

Pourvu qu’ils ne soient pas attaqués à Cynthia et aux enfants. Cette pensée fit à nouveau démarrer son coeur au quart de tour.

Les deux portières s’ouvrirent en même temps dans un couinement métallique, et Eugène entendit le pas des hommes sur les graviers.

«Magne toi, Pa’. Il va pas être content si on est en retard.»

Le dénommé Pa’ semblait avoir attendu le dernier moment pour pisser, comme en témoignait le soupir de soulagement qui accompagna le flot ininterrompu d’urine qui s’écoula durant une bonne minute.

Qui n’allait pas être content ? Ces deux idiots travaillaient pour quelqu’un. Les avait-on payés pour l’enlever, où travaillaient-ils tous de concert ?

Les deux hommes remontèrent dans le véhicule et le trajet reprit, mais au bout de quelques minutes, ils quittèrent la route principale pour bifurquer sur ce qui semblait être un chemin de terre, à en juger par les secousses intempestives qui le faisaient valser d’un bout à l’autre du coffre.

On s’éloignait de la civilisation. Où allait-il atterrir ?

Soit le conducteur ne voyait pas la route devant lui, soit il prenait un malin plaisir à faire souffrir Eugène, mais toujours était-il qu’il fonçait droit dans tous les nids-de-poule. Eugène tanguait dans tous les sens, se heurtant chaque partie de son corps contre les parois rigides du coffre.

Le véhicule devait être en fin de carrière, à en juger par les suspensions qui se contentaient de couiner plaintivement au lieu de faire leur travail. À chaque secousse, Eugène se demandait où il allait atterrir. La moindre arête tranchante pouvait lui créer de sérieux ennuis. Réalisant à nouveau l’horreur de sa situation, aveugle et démuni, il poussa un gémissement.

Le trajet se poursuivit sur cette route en piètre état durant une vingtaine de minutes quand finalement ses ravisseurs sortirent de leur apathie :

«Gare toi un peu plus près.

— J’peux pas, ça va la bloquer.

— Plus près, je te dis ! Qu’est ce que tu comprends pas dans «plus près» ?

— Va s’embourber, la camionnette…

— Mais non. Je te demanderais pas ça sinon !»

La camionnette s’immobilisa enfin. Aussitôt, Eugène fût sur le qui-vive.

Il tendit l’oreille lorsque les deux hommes descendirent de leur siège pour contourner le véhicule. Instinctivement, il se recroquevilla sur lui-même du mieux qu’il pu. Ils venaient pour le sortir de là. Cynthia… Arthur… Léa… Je vous aime. Mentalement, il se força à se passer les visages de sa femme et des enfants, persuadé que c’était bien le seul moyen de les voir une dernière fois.
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menvron



Masculin Cancer Messages : 15
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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Ven 1 Juil - 17:02

CHAPITRE 2

La porte du coffre s’ouvrit dans un hurlement de gonds rouillés. Instinctivement, Eugène se replia le plus au fond possible, en position fœtale.

Quelqu’un monta à l’intérieur, tellement lourd que la camionnette s’affaissa de plusieurs centimètres. C’est la fin. Ils vont t’en faire baver avant de t’achever. Un sanglot resta coincé dans sa gorge.

« Viens par là, toi, » dit l’homme en s’avançant un peu plus dans le fond du véhicule, faisant tout trembler à chaque pas.

Une main puissante le saisit par la cheville et le tira hors du coffre sans la moindre difficulté. Il atterrit à même le sol, le souffle coupé, un liquide chaud lui coula le long de l’entrejambe.

« Regarde-moi ça, » dit l’autre, « y’a de la pisse plein son futal !

— Gros dégueulasse ! » dit Pa’ en lui administrant un coup de pied dans le bas-ventre, juste au niveau de sa vessie toujours en train de se vider. La douleur fut telle qu’il manqua de s’évanouir.

Face contre terre, il s’efforça de reprendre son souffle pendant que ses deux geôliers se jetaient la pierre à tour de rôle :

« Je t’avais dit de le faire pisser !
— C’est pas ma faute ! Moi j’fais qu’conduire.
— C’est sûr que tu ne serais pas foutu de faire autre chose. »

Les deux hommes piétinaient le sol à côté de lui, faisant crisser les graviers. Après ces heures passées en isolement dans le coffre, tout semblait si fort ! Son ouïe était hypersensible, chaque bruit lui agressait les tympans.

« M’parles pas comme ça !
— Je te parle comme je veux. Et maintenant, on doit le lui ramener avant la nuit, sinon c’est nous qui allons souffrir… »

Pa’ lui passa ses bras sous les aisselles afin de le soulever, mais les muscles de ses jambes étaient tellement faibles qu’Eugène s’écroula instantanément.  

« Tiens-le, abruti ! Il va pas marcher tout seul, il a plus de forces !
— La prochaine fois qu’tu m’traites d’abruti, j’te casse la gueule ! »

Le soulevant à nouveau, il le tint cette fois-ci par les épaules afin d’éviter une nouvelle chute, les mains presque autour de son cou. Elles semblaient gigantesques.

« Avance ! »

Lentement, il mit un pied en avant et le posa par terre avec une extrême précaution, ayant l’impression de marcher sur du coton.

« Encore. »

Un pas, puis un autre. À chaque hésitation, l’étreinte se resserrait un peu plus autour de son cou.

Au bout de quelques mètres à peine, Eugène sentit la caresse de ce qui semblait être de hautes herbes lui fouettant le pantalon. Le sol devint mou. On changeait d’environnement.

« Plus vite ! »

Son instinct lui hurlait de mettre ses mains devant lui pour ne pas percuter le premier obstacle venu, mais elles étaient toujours attachées dans son dos. Avancer comme cela dans le noir abyssal mettait ses nerfs à rude épreuve.

« J’ai dit plus vite ! » dit Pa’ en le secouant tel un vulgaire insecte. Surmontant sa panique, Eugène fit de son mieux pour obtempérer, craignant de provoquer la colère de son guide.

Inutile de se voiler la face : les bourdonnements de nuées d’insectes, ponctués de-ci de-là par des croassements de corbeaux, ne firent que lui confirmer ce qu’il craignait.

On rentre dans la forêt. Pas étonnant, vu que les trois quarts de la région en étaient composés. En dehors du patelin de Bois-aux-Roses et de l’usine, c’était tout ce qu’il y avait ici : de la putain de forêt. Pas compliqué de s’enfoncer là-dedans, pour atterrir là où personne n’avait jamais foutu les pieds.

Le sol semblait être composé d’un tapis de feuilles mortes, à en juger par ses pieds qui s’enfonçant dans un bruissement humide. Le bout de ses chaussures se mouillait à mesure qu’ils avançaient, et ses chaussettes étaient trempées.

Petite à petit, Eugène finit par s’habituer à cette marche forcée et aveugle. Un accord tacite s’instaura entre son porteur et lui : lorsqu’il avançait trop lentement, Pa’ le secouait par le col en lui hurlant d’accélérer, mais si son rythme lui semblait satisfaisant, alors la marche se déroulait sans accroc.

L’odeur douceâtre de sa propre pisse avait laissé place aux parfums de la forêt, qu’il ne connaissait que trop bien pour y avoir emmené Arthur et Léa jouer à de nombreuses reprises. Pas plus tard que le weekend précédent, Arthur l’avait supplié de lui construire une cabane, mais Eugène avait refusé : il avait préféré écourter la ballade pour rentrer bosser sur un dossier chaud. Voilà à quoi ça t’a mené. Arthur ne l’aura jamais, maintenant, sa cabane.

Certains troncs pourrissants dégageaient une forte odeur boisée à laquelle se mélangeait celle de la terre. De temps à autre, une goutte de pluie tombait d’une branche en plein sur son crâne, ou une branche morte se brisait sous ses pieds dans un claquement strident. Chaque bruit, chaque contact le prenaient au dépourvu.

Depuis qu’ils avaient laissé la camionnette derrière eux, pas un son rappelant la civilisation ne s’était fait entendre. Bois-aux-Roses semblait déjà à l’autre bout du monde. Ils vont t’amener au fond de la forêt, puis ils vont te buter. Même en tâchant de rester rationnel pour envisager toutes les options, rien n’y faisait : c’était la seule issue crédible à ses yeux. Si seulement il pouvait ne pas mourir ignorant, et comprendre les raisons de tout cela. Si seulement on pouvait lui donner la garantie que Cynthia et les enfants étaient sains et saufs. Si seulement…

Sa gorge était en feu, irritée par les résidus de produits ménagers qui imprégnaient le tissu. Il lui fallait s’hydrater, mais ses deux ravisseurs semblaient se foutre royalement de son état de santé. «Avance» était le seul mot qu’on lui répétait inlassablement.

Au bout d’un moment, un bruit différent de ceux qui l’entouraient depuis qu’ils avaient entamé leur marche se fit entendre. Un bourdonnement qui s’amplifiait à mesure qu’ils avançaient. Eugène tendit l’oreille de plus belle.

« Ils sont déjà tous là, » dit le deuxième homme.

Tous là ? Ce bourdonnement, c’étaient des voix. Des gens se trouvaient à proximité.
Instinctivement, il se secoua pour se libérer de l’étreinte de Pa’. Ce dernier s’esclaffa :

« Vas-y, enfuis toi ! »

D’une légère pichenette, il le poussa en avant.

Eugène avança de quelques pas dans le noir total, tel un homme ivre. Plus rien d’autre ne parvenait à ses oreilles que les sourds martèlements de son cœur et sa respiration saccadée. Le sol sous ses pieds était truffé d’obstacles sur lesquels butaient ses chaussures. Le moindre faux-pas et il s’étalerait la tête la première.

D’autres voix jaillirent au-devant. Ils sont juste à côté. Aussitôt, il partit sur sa gauche, laissant ses ravisseurs derrière lui en allant droit devant, en équilibre instable sur le sol irrégulier. Ils vont me tuer. Une décharge électrique lui parcourut l’échine.

Alors qu’il avait parcouru quelques mètres et que les voix s’éloignaient, son pied droit se prit dans quelque chose et Eugène trébucha. Les mains solidement attachées derrière lui, rien ne put amortir sa chute vers l’avant. Il se fracassa la tempe droite contre une pierre, et quelque chose de chaud coula abondamment le long de sa joue.

« Relève-le. »

Eugène fut à nouveau mis sur pied, sonné. Ses oreilles sifflaient.

Le deuxième type lui passa un doigt sur sa blessure.

« Il s’est ouvert l’arcade. Je t’avais dit de ne pas l’amocher !
— Si on peut même pu’ s’amuser…
— Regarde le résultat ! Tu t’es bien marré au moins, j’espère ? »

Pa’ maugréa puis fit à nouveau marcher Eugène devant lui.

Les voix étaient désormais tout autour. Hommes, femmes, ils semblaient être nombreux. Que foutaient-ils là, en plein milieu de la forêt ? De chaque côté, des mots fusaient. « Salaud ! », «Assassin !». L’atmosphère était électrique, et Eugène n’était plus qu’une poupée de chiffon que son guide s’efforçait de tenir à bout portant.

Ils ralentirent au moment où le vacarme de la foule devint assourdissant. Qui étaient ces gens ? À les entendre l’invectiver de la sorte, on aurait dit une bande de fous furieux avides de sang. Pourquoi le traitaient-ils d’assassin ? Il devait forcément y avoir erreur sur la personne !

Pa’ pressa sur ses épaules pour l’inciter à s’asseoir, et entreprit de lui défaire ses liens. Immédiatement, on le plaça dos à ce qui semblait être un poteau dont on vint passer ses bras autour afin de les attacher à nouveau. Eugène tenta d’articuler des supplications à travers le chiffon hideux, en vain.

« Enlevez-lui le bandeau. »

Cette voix ! Il la connaissait ! Où l’avait-il entendue ? Impossible de s’en souvenir.

Aussitôt fait, des flots de lumière l’aveuglèrent, tellement violents qu’il ne put rien distinguer durant plusieurs minutes.

Une silhouette floue se dressait devant lui.

« Bienvenue, monsieur Longchamp, » dit l’homme dont la voix lui était familière.

Petit à petit, sa vision devint plus nette, et quand finalement il fût en mesure d’y voir plus clair, Eugène manqua défaillir en reconnaissant celui qui se trouvait devant lui.

Chapitre 3


Dernière édition par menvron le Sam 2 Juil - 20:40, édité 1 fois
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Silenuse

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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Ven 1 Juil - 22:11

Pouet :unjournormal:
je commente le premier chapitre, je commenterai l'autre plus tard ! :la:

menvron a écrit:
CHAPITRE 1

Lorsque Eugène revint à lui, il sentit le contact de la tôle froide contre sa joue. On se déplaçait, à en juger par le bruit de moteur fatigué. Sa tête dodelinait au gré des secousses du véhicule.

Quelque chose était enfoncé dans sa bouche. Du tissu ! Une focalisation interne ! Ça fait tellement du bien d'en voir !

Aussitôt, un flot d’adrénaline parcourut ses veines et son coeur s’emballa. Il voulut arracher le bâillon. Peine perdue : ses bras étaient attachés dans le bas du dos.

Cynthia… Ici, je pense que tu peux aller à la ligne Sa voix s’étouffa dans le bout d’étoffe. Où se trouvait-elle ? Et les enfants ?

La boule de chiffon était tellement volumineuse que l’on aurait dit que quelqu’un lui titillait la glotte avec deux doigts. L’odeur infecte d’huile de moteur et de transpiration lui donna des haut-le-coeur. Si tu vomis, tu t’étouffes.

Bandant ses muscles, il écarta ses bras avec une telle énergie que sa tête allait probablement exploser. Mais les liens ne rompirent pas.
Où sont-ils ? Cynthia !

Comprenant qu’on lui avait également mis quelque chose sur les yeux, la panique s’intensifia. Son coeur tambourinait dans sa poitrine, ses oreilles sifflaient. Je vais crever.

Une secousse particulièrement violente le fit valser, et sa tête vint se heurter contre une paroi métallique.

L’air n’arrivait plus à passer dans ses poumons tant sa respiration était haletante, saccadée.

Calme-toi. Inutile de gaspiller toute son énergie à perdre son sang-froid. Concentre-toi sur ta respiration. Cynthia l’avait suffisamment bassiné avec ses cours de méditation pour qu’il se souvienne des gestes à avoir.

La route se faisait un peu plus régulière, et Eugène parvint à retrouver un semblant de calme. L’horrible cacophonie suraiguë qui crissait dans ses oreilles s’estompa, et son rythme cardiaque ralentit. Pas beaucoup, certes, mais assez pour recouvrer un peu de sa lucidité.

Ses jambes n’étaient pas attachées. Du bout des pieds, il tâtonna autour de lui et, d’un coup de talon, frappa à même le sol. Un son métallique se fit entendre : pas de doute, il se trouvait à l’arrière d’un véhicule.

Cynthia et les enfants étaient-ils avec lui ? Probablement pas. Aucun bruit n’indiquait leur présence en tout cas.

Les rares fois où il respirait autre chose que les émanations toxiques de son bâillon, Eugène pouvait sentit l’odeur de poussière qui empestait l’atmosphère. À quand remontait la dernière fois où le véhicule avait été nettoyé ?

Mais pas de temps à perdre sur des questions triviales. Il fallait se remémorer les derniers événements que sa mémoire avait enregistrés.

Ce dont il était sûr, ce fut d’avoir été le dernier à quitter l’usine. Les ouvriers pointaient à des heures fixes, mais en sa qualité de directeur, Eugène passait beaucoup plus de temps que le commun des mortels sur son lieu de travail. Sa secrétaire Édith n’avait pas attendu qu’il plie bagage, lui rappelant que c’était le soir où elle devait récupérer les enfants chez son ex-mari. Elle lui avait laissé une pile de paperasses requérant sa signature, et il s’était exécuté de mauvaise grâce quelques minutes avant de partir. Comme à chaque fois que des documents nécessitaient d’être signés, il avait attendu le dernier moment, sans même prendre le temps de lire ce qu’il approuvait. Cela lui retomberait sur le dos un de ces jours.

Cette dernière pensée le fit partir d’un rire hystérique. Pour le moment, il avait des choses plus délicates à gérer.

Fais un effort, concentre-toi. Retracer ses derniers instants, voilà la priorité.
Eugène avait signé tous ces documents. Pas de doute là-dessus. Puis, fermant son bureau à clé, il avait pris l’ascenseur pour rejoindre le rez-de-chaussée de l’usine et pressé l’interrupteur de la porte d’entrée afin de se rendre sur le parking.

Pas une voiture à part la sienne. Il était plus de vingt heures passées, et il se souvint d’avoir pensé que Cynthia allait le trucider. Une fois de plus, il n’était pas foutu de rentrer à la maison à l’heure pour le dîner.

Et après ? Eugène avait pris la route nationale afin de ne pas passer par le centre-ville de Bois-aux-Roses. Comme à chaque fois qu’il finissait tard, plus personne ne circulait sur la route, et en vingt minutes le portail de la maison était en vue.

Puis… Plus rien. Le néant.

«J’ai envie d’pissser,» dit un homme à l’avant d’une voix tonitruante.

«Tu pouvais pas le faire quand on s’est arrêté tout à l’heure ?» dit un deuxième type au timbre moins rauque.

«Tout à l’heure j’avais pas envie…»

L’autre poussa un soupir théâtral : «Arrête(s) toi sur le côté alors…» j'ai tellement rien à dire que je suis obligé de souligner ça u_u

Le véhicule ralentit et freina sur le bas-côté dans un crissement de gravier.
Eugène ne reconnaissait aucune de ces deux voix. Qui étaient ces types ? Pourquoi s’en prendre à lui ? S’était-il simplement trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment ? Un enlèvement malencontreux, au hasard, cela lui semblait improbable.

Une sombre idée s’insinua lentement dans son esprit. La seule théorie qui tenait la route était liée à son poste de directeur de l’usine. Des employés mécontents, peut-être ? Eugène se rappelait que certains employés avaient protesté sur le parking quelques semaines auparavant, mais pour quoi ? Persuadé qu’ils voulaient réclamer des augmentations de salaire, Eugène ne leur avait même pas prêté attention, se contentant de les maudire sans s’assurer de leurs revendications. Il avait d’autres chats à fouetter que de se soucier des caprices de ses employés, déjà suffisamment dorlotés au demeurant. Que voulaient-ils de plus ? L’usine avait créé deux cent cinquante emplois dans la région, et le salaire moyen était largement supérieur à ce qu’on pouvait trouver dans les autres industries.

Encore une fois, sa capacité à faire l’autruche semblait lui créer de sérieux ennuis. Peut-être un peu trop familier

Pourvu qu’ils ne soient pas attaqués à Cynthia et aux enfants. Cette pensée fit à nouveau démarrer son coeur au quart de tour.

Les deux portières s’ouvrirent en même temps dans un couinement métallique, et Eugène entendit le pas des hommes sur les graviers.

«Magne toi, Pa’. Il va pas être content si on est en retard.»

Le dénommé Pa’ semblait avoir attendu le dernier moment pour pisser idem. Ton style est nickel, ça fait un e=peu bizarre ^_^, comme en témoignait le soupir de soulagement qui accompagna le flot ininterrompu d’urine qui s’écoula durant une bonne minute.

Qui n’allait pas être content ? Ces deux idiots travaillaient pour quelqu’un. Les avait-on payés pour l’enlever, où travaillaient-ils tous de concert ?

Les deux hommes remontèrent dans le véhicule et le trajet reprit, mais au bout de quelques minutes, ils quittèrent la route principale pour bifurquer sur ce qui semblait être un chemin de terre, à en juger par les secousses intempestives qui le faisaient valser d’un bout à l’autre du coffre.

On s’éloignait de la civilisation. Où allait-il atterrir ?

Soit le conducteur ne voyait pas la route devant lui, soit il prenait un malin plaisir à faire souffrir Eugène, mais toujours était-il qu’il fonçait droit dans tous les nids-de-poule. Eugène tanguait dans tous les sens, se heurtant chaque partie de son corps contre les parois rigides du coffre.

Le véhicule devait être en fin de carrière, à en juger par les suspensions qui se contentaient de couiner plaintivement au lieu de faire leur travail. À chaque secousse, Eugène se demandait où il allait atterrir. La moindre arête tranchante pouvait lui créer de sérieux ennuis. Réalisant à nouveau l’horreur de sa situation, aveugle et démuni, il poussa un gémissement.

Le trajet se poursuivit sur cette route en piètre état durant une vingtaine de minutes quand finalement ses ravisseurs sortirent de leur apathie :

«Gare toi un peu plus près.

— J’peux pas, ça va la bloquer.

— Plus près, je te dis ! Qu’est ce que tu comprends pas dans «plus près» ?

— Va s’embourber, la camionnette…

— Mais non. Je te demanderais pas ça sinon !»

La camionnette s’immobilisa enfin. Aussitôt, Eugène fût sur le qui-vive.

Il tendit l’oreille lorsque les deux hommes descendirent de leur siège pour contourner le véhicule. Instinctivement, il se recroquevilla sur lui-même du mieux qu’il pu. Ils venaient pour le sortir de là. Cynthia… Arthur… Léa… Je vous aime. Mentalement, il se força à se passer les visages de sa femme et des enfants, persuadé que c’était bien le seul moyen de les voir une dernière fois.

De la focalisation interne...
Ca faisait longtemps.
C'est fou comme ça fait du bien quand c'est bien fait !
j'ai vraiment très peu de choses à dire, c'est assez impeccable, je t'ai suivi tout du long, on sent que tu sais où tu vas.
Je lis la suite SANS SOUCIS

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pouet




Ah oui, j'écris des trucs aussi
Tutos : Versification & Rythme
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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Sam 2 Juil - 11:10

C'est quoi ce cliffangher obscène? Sérieux? Je veux la suite moi ><
C'est super bien écrit, on est complétement happé par ton style, et euh, bah bravo. :)

Seul petit reproche, ta gestion des virgules, tu en met avant les "et" (hérétique), n'en met pas toujours avant les "mais" (hérétiques) et deux, trois fois, quand tu présente des trucs, j'en aurais mis plus, notamment en incise.
Mais c'est vraiment génial outre ce détails.
GIVE ME MORE
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menvron



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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Sam 2 Juil - 13:38

@Ragne et @Silenuse : wow, merci BEAUCOUP d'avoir pris le temps de me lire et content que ça vous ait plu ! Je suis en train de peaufiner la suite, il va y avoir pas mal de rebondissements et beaucoup de galères pour Eugène :)


@Ragne : figure toi que j'ai commencé à m'apercevoir il y a quelques jours que je mettais des virgules avant tous mes "et", comme quoi ton commentaire est la confirmation que je dois y faire plus attention :) Clairement, le bon usage des virgules peut transformer des phrases. Merci pour le conseil en tout cas, notamment pour les virgules avant le "mais" auxquelles je n'avais jamais fait attention. Je vais réécrire en prenant tout ça en compte !
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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Sam 2 Juil - 14:20

Quelqu'un qui fait attention à mes conseils
Mon dieu. On l'adopte et on l'épouse de suite
(je t'ai mis en conseil de lecture au fait, en haut à droite, l'encart blanc)
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menvron



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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Sam 2 Juil - 14:28

Citation :
(je t'ai mis en conseil de lecture au fait, en haut à droite, l'encart blanc)
Alors là, tu sais comment égayer mon weekend :D Raison de plus pour travailler d'arrache-pied sur la suite !

Encore merci !
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menvron



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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Sam 2 Juil - 20:38

CHAPITRE 3

Alain Ratham se dressait face à Eugène, au beau milieu de ce qui semblait être une clairière sordide. Un groupe de gens à l’aspect crasseux formait un demi-cercle derrière lui. Tout autour, la forêt morte, lugubre. Le vent se levait, et Eugène réprima un frisson.

« Vous me l’avez abîmé ! Qu’est-ce que vous n’avez pas compris dans les mots ne pas le toucher ? »

Ratham s’accroupit, passa la main sur la blessure qu’Eugène s’était faite à l’arcade puis frotta ses doigts pleins de sang, l’air contrarié. Le petit homme, bedonnant et grisonnant, rajusta ses lunettes.

Mais qu’est-ce que je fous là ? Il avait l’impression de se retrouver au coeur d’un rêve délirant, du genre de ceux que l’on avait avec quarante de fièvre. Son cerveau, éreinté par les montagnes russes émotionnelles des dernières heures, peinait à analyser lucidement la situation.

« Veuillez m’excuser pour ce désagrément, monsieur Longchamp. Les hommes qui vous ont amenés ici sont des rustres, incapables de faire correctement ce qu’on leur demande. »

Passée la stupeur initiale, un flot d’adrénaline parcourut ses veines. Voir ce moins-que-rien de Ratham en face de lui l’anima d’une énergie nouvelle. Comment osait-il faire une chose pareille ?
 
S’époumonant, Eugène aboya des injures qui s’étouffèrent dans le chiffon. Les muscles tendus, il tirait tellement fort sur ses bras que la luxation d’épaule n’était pas loin.

« Voyons, calmez-vous. Si vous continuez, vous allez finir par vous étouffer ! »

Se cramponnant au peu d’air qui lui restait, sa vision commença à se brouiller. Je m’étouffe. Frappant désespérément le sol de ses talons, il se tortilla du mieux possible pour tenter de trouver ne serait-ce qu’un peu d’air.

« Enlève-lui son bâillon, vite ! »

Une énorme main lui arracha le chatterton d’un coup sec et fourragea des doigts dans sa bouche pour en sortir l’horrible chiffon, juste au moment où Eugène commençait à suffoquer.

Aussitôt, il inspira goulûment des bouffées d’air frais. Ayant alors repris son souffle et savouré, l’espace de quelques secondes, le bonheur de pouvoir inhaler de l’air pur, il prit conscience de l’imposante silhouette devant lui.

Le visage du géant qui l’observait était tellement large que les yeux, enfoncés profondément dans leurs orbites, semblaient minuscules, perdus au milieu de cette vaste face grossière. Du sommet de son crâne chauve partait une balafre rosée qui lui fendait la face en deux jusqu’à la mâchoire opposée. Qu’est-ce qui avait bien pû faire des dégâts pareils ? Un coup de hache ? L’homme, même accroupi, parvenait à obstruer le champ de vision d’Eugène avec son corps massif.
 
Eugène eut un mouvement de recul si violent en le voyant qu’il se fracassa l’arrière de la tête contre le poteau dans un bruit sourd. Le colosse partit d’un rire gras, révélant au passage une bouche presque édentée où subsistaient quelques chicots jaunâtres gros comme des pouces.

« C’est Pa’ qui vous effraie comme ça ? » demanda Ratham, un sourire aux lèvres.

Pa’ s’essuya les yeux, devenus humides à force de rire. Une fois calmé, il alla se ranger en retrait avec le reste de la foule.

Durant sa longue marche forcée à l’aveugle, Eugène avait eu assez de temps pour se représenter son ravisseur. Mais il était loin du compte.

Se remettant doucement de ses émotions, il jeta un oeil à l’assemblée, regroupée à distance respectueuse derrière Ratham.

Hommes ou femmes, ils avaient tous l’air sale. Leurs visages au teint hâlé, typique de ceux qui travaillaient dehors, étaient recouverts d’une couche de crasse.

Les hommes portaient des pantalons de toile et des chemises tellement vieilles que leurs couleurs étaient passées depuis bien longtemps. Leurs mines hirsutes et barbes broussailleuses leur conféraient un air patibulaire.

Quant aux femmes, elles étaient pour la plupart vêtues de robes sans formes qu’on aurait crues taillées dans des sacs à patates. Certaines d’entre elles avaient disposé leurs cheveux filasse en un chignon grossier,  et quelques rares mèches grasses balayaient leurs visages au gré du vent.

D’où sortaient tous ces sauvages ? Clairement, ils ne venaient pas de Bois-aux-Roses. La ville avait beau être un repaire de ploucs perdue au milieu de nulle part, jamais pareils individus n’y avaient été aperçus. Cynthia lui en aurait fait part si elle avait croisé pareils énergumènes. Pour rien au monde elle n’aurait laissé ces rustres s’approcher d’Arthur et Léa.

Eugène tenta de s’adresser à son ravisseur, mais la moindre trace de salive avait déserté sa bouche depuis bien longtemps. Dans un effort surhumain, il dit « De... l’eau… ». Sa gorge était tellement sèche ! On aurait dit que des graviers obstruaient ses cordes vocales.

« Je lui donne de l’eau, chef ? ». Il reconnut la voix de l’autre type présent dans la camionnette. Petit, l’air chafouin, le physique de l’homme était aux antipodes de son compère.

Ratham acquiesça d’un signe de tête, et l’acolyte de Pa’ se précipita vers Eugène pour lui mettre une bouteille d’eau dans la bouche. Tirant avidement sur le bouchon, il but beaucoup trop vite et recracha l’eau dans une quinte de toux.

« Où est ma famille… » parvint-il à croasser avec difficulté d’une voix rocailleuse.

« Vous avez mal analysé la situation, Eugène. C’est vous qui êtes le cul dans la boue et moi qui pose les questions.

— Dîtes-le-moi, Ratham ! Vous oubliez qui je suis…  

— Pour le moment, vous allez m’écouter. » Le ton sec ne prêtait à aucune forme de négociation.

Il se permettait de lui donner des ordres ! L’homme qu’Eugène avait généreusement nommé à la tête de la chaîne de production ! Et dire qu’il avait veillé personnellement à augmenter Ratham le mois dernier pour montrer qu’il acceptait de faire des efforts. C’était comme ça qu’on le remerciait ?

Malgré la menace qui pesait sur sa tête, Eugène ne put se résoudre à la fermer :

« Espèce de fou ! Laissez-moi partir, maintenant… J’oublierai tout. »

Ratham le fixa un moment, immobile, comme frappé de stupeur. Puis, se retournant vers la foule, il dit :

« Vous avez entendu ? Eugène Longchamp oubliera tout ! »

Les gens s’esclaffèrent de bon cœur. Leurs rires déments glacèrent Eugène.

« Ils vont être à ma recherche, ils vont ratisser toute la région ! Vous avez fait une grosse erreur, Ratham. Rattrapez-vous tant qu’il en est encore temps ! » Il prononça cette dernière phrase avec toute l’énergie du désespoir.

« J’espère pour vous qu’ils s’activeront plus que pour ce cher André Guillot, » dit Ratham.

André Guillot ? Qu’est ce qu’il venait faire là-dedans ? Son prédécesseur à la tête de l’usine s’était fait la malle alors que la cinquantaine pointait le bout de son nez, délaissant femme et enfants pour une jeunette. Il était parti du jour au lendemain, sans prévenir. Une aubaine, puisque cela avait permis à Eugène d’obtenir le poste.

« Guillot est parti refaire sa vie. Personne n’a eu besoin d’aller à sa recherche.

— Vraiment ? Étonnant, ça. Voyez-vous, je n’ai pas entendu la même version. »

Le salopard bluffait, aucun doute. Lorsque Eugène était venu passer son entretien à l’usine, le comité directeur lui avait expliqué le contexte dans les moindres détails : la passion d’André pour les femmes plus jeunes, ses résultats qui s’étaient dégradés les trimestres précédents, attestant d’une certaine lassitude professionnelle après plusieurs années passées au même poste… Ratham pensait-il vraiment pouvoir l’intimider avec de telles énormités ? Ratham te ment.

Néanmoins, le doute s’insinua dans son esprit. Ratham n’était pas suffisamment idiot pour évoquer quelque chose sans raison. Il était moche, gras… Mais stupide ? Non. Il fallait le caresser dans le sens du poil. Calme-toi, espèce d’idiot. Ne va pas l’énerver.

« Dîtes moi ce que vous voulez. De l’argent ? » tenta maladroitement Eugène.

Ratham se figea en entendant cela :

« Vous croyez vraiment que nous faisons cela pour de l’argent ? C’est là toute l’estime que vous me portez, Longchamp ? Vous pensez que nous sommes tous comme vous, à courir après l’argent ? »

Ses derniers mots claquèrent tels des coups de fouet. Son changement d’attitude était si soudain qu’Eugène en resta coi.

Se tournant vers Pa’, Ratham dit :

« Va chercher la cage. »
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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Sam 2 Juil - 20:54

C’est fou affraid j’aime énormément ... LA SUITE !!!
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Poulpie

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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Mar 5 Juil - 11:28

J'aime beaucoup! Je pense que tu n'as pas remarqué la répétition de "face" lors de la description de Pa'.
Bon je dis ça, mais j'aime beaucoup ton style et ton histoire.
J'ai hâte d'avoir la suite!
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menvron



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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Mer 6 Juil - 14:57

@Mara et @Poulpie ; merci ! La suite est presque prête, j'espère qu'elle sera à la hauteur :)
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menvron



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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Mer 13 Juil - 16:47

CHAPITRE 4

Le silence s’abattit sur l’assemblée alors que Pa’ et trois autres hommes se frayaient un chemin entre les gens pour gagner le fond de la clairière. Alors que le passage s’ouvrait devant le géant, Eugène crut distinguer ce qui semblait être des habitations de fortune, dissimulées entre les arbres de l’épaisse forêt. Se pouvait-il que ces sauvages habitent ici, au cœur des bois ? Cette pensée le fit frissonner.

La clairière au centre de laquelle ils l’avaient attaché n’avait rien de bucolique. Le sol était constitué d’un amas de boue où subsistaient çà et là quelques touffes éparses d’herbes jaunies, piétinées. Tout autour, les arbres menaçants et dénudés se dressaient telle une armée de squelettes. Eugène repéra quelques corbeaux perchés sur des branches, à quelques mètres de lui. Avaient-ils compris qu’ils tenaient là un festin potentiel ?

Ils n’en veulent pas après mon argent. Cette pensée l’alerta. Qu’est-ce qu’il avait bien pu faire pour déclencher leur colère à ce point ? Il y avait quelque chose de pas net là-dedans. Et avaient-ils vraiment Guillot en leur possession ?

La foule l’observait d’un air méfiant, murmurant des phrases qu’Eugène ne parvint pas à saisir. Ratham quant à lui était occupé à échanger avec un autre homme, tournant le dos à son prisonnier.

Les hommes revinrent, portant à bout de bras un objet rectangulaire massif recouvert d’un drap. La cage. Ils s’avancèrent avec difficulté jusqu’au centre de la clairière, chacun la portant par l’un des coins, les traits de leurs visages patibulaires déformés par l’effort. À mesure qu’ils progressaient, la foule s’écartait pour les laisser passer.

D’un signe de tête, Ratham leur ordonna de la poser devant Eugène. La cage vint s’écraser au sol dans un fracas métallique et une plainte s’en échappa, tellement lugubre que les poils des bras d’Eugène se hérissèrent. Qu’est-ce se trouvait à l’intérieur ? Ce cri ne ressemblait à rien qu’il ne connaissait.

Pa’ s’épongea le front du revers de sa manche crasseuse, haletant. Puis il tira le drap d’un coup sec, révélant une cage grossière faite de barreaux de fer rongés par la rouille.

« Dois-je faire les présentations ? Après tout, vous ne vous êtes jamais croisés je pense. » dit Ratham.

Eugène vit ce qui se trouvait à l’intérieur l’espace d’une seconde, et détourna immédiatement la tête, le cœur au bord des lèvres. Voyant cela, Ratham s’avança vers lui l’air furibond, et le força à regarder dans la direction de la cage en lui tournant la tête :

« Regarde ! » cria-t-il. « Regarde-le, celui dont tu es le remplaçant ! »

L’individu qui se tenait derrière les barreaux n’avait plus rien d’humain. Nu comme un ver, sa peau blafarde et tendue laisser voir les os saillants ; des plaques d’eczéma lui recouvraient les bras et les jambes, et des croûtes infectées étaient visibles au niveau de ses articulations. Ses cheveux, tout comme sa longue barbe, étaient d’un blanc de neige. Son visage était tellement sale et maigre qu’on distinguait à peine ses yeux fous, profondément enfoncés dans leurs orbites.

C’est alors qu’Eugène remarqua les mains : la gauche n’était qu’un moignon purulent sur lequel plus aucun doigt ne figurait. Quant à la droite, elle avait été un peu plus épargnée : le pouce et l’index subsistaient.

André Guillot passa ses bras à travers les barreaux et claqua ses deux doigts restant comme un crabe aurait claqué ses pinces.

La vague de nausée qui s’empara d’Eugène fût tellement soudaine qu’il ne pût rien faire pour la refouler. Plié en deux, il vomit ses tripes. Son estomac était tellement vide que la seule chose qui sortit fût de la bile acide lui brûlant l’œsophage. Un spasme le secoua, puis un autre encore, aspergeant sa chemise et son pantalon. Ratham, l’air inquiet, fit signe à l’acolyte de Pa’ pour qu’il donne encore un peu d’eau à Eugène. «Pouah, ça pue la gerbe !» s’exclama le type en se pinçant le nez alors qu’il lui avait planté la bouteille dans le gosier.

« Qu’est-ce que vous avez fait… » balbutia Eugène après avoir étanché sa soif.

Il se rappelait avoir vue la photo d’André Guillot posée sur son bureau le jour de son premier entretien à l’usine. La direction n’avait même pas pris la peine de débarrasser ses effets personnels. André posait avec sa femme, la tenant par la taille. Un assez bel homme, la quarantaine robuste et le regard plein de confiance. Ce qui se trouvait dans la cage n’était même plus l’ombre de ce qu’il avait dû être.

« Veuillez excuser ce pauvre André. dit Ratham. Il se serait volontiers présenté, mais voyez-vous, ses propos étaient tellement acerbes… Vous allez tous finir en prison, vous ne savez pas à qui vous avez à faire, patati patata… C’était tout ce qui sortait de sa maudite bouche ! Nous avons fini par… donner sa langue au chat, si vous voyez ce que je veux dire. » Ratham fit un clin d’œil à Eugène en finissant sa phrase, et des rires fusèrent dans l’assistance.

« Et regardez qui se trouve derrière les barreaux, au final… Le pire, c’est que nous n’avions aucune intention de le garder ! reprit-il. Vous pouvez blâmer la direction pour ça : ils n’ont pas voulu le récupérer. »

Ils l’ont laissé pourrir ici ? Cela n’avait aucun sens ! Pourquoi la direction n’avait pas déployé tous les moyens en sa possession pour retrouver son directeur d’usine ? Ces salauds lui avaient menti. Parti refaire sa vie avec sa maîtresse, et puis quoi encore !

André Guillot cherchait désespérément à agripper le pantalon de Pa’ avec ses deux doigts restants. « Pas maintenant ! » lui cria Pa’ en donnant un coup de pied dans la cage. André se replia dans le fond, poussant des couinements gutturaux.

« Quand nous avons ramené Guillot ici, nous avons fait connaître nos revendications à la direction dans une lettre anonyme. Rien d’insensé, croyez-moi. »

Le coup de pied de Pa’ ne l’intimida pas longtemps, car André revint à la charge pour essayer de s’accrocher à nouveau au pantalon du géant. Mais que voulait-il faire, au juste ? Eugène ne parvenait pas à détacher son regard de ce spectacle grotesque.

« Il leur suffisait de prendre les mesures nécessaires pour nous satisfaire. Nous leur aurions alors rendu Guillot sans lui avoir fait le moindre mal. Toutes les mesures nécessaires avaient été prises pour qu’il ne puisse pas nous reconnaître ! »

Guillot s’était saisi de la toile du pantalon de Pa’. Au moment où ce dernier allait répliquer, Ratham poussa un soupir exaspéré et dit : « Va lui chercher sa gamelle, il me tape sur les nerfs ! ». Pa’ tira sa jambe pour se dégager et s’en fut vers le village.

« Vous savez ce qu’ils nous ont répondu ? reprit Ratham. Rien. Absolument rien ! » Sa voix monta d’une octave et la foule gronda derrière lui.

« La vie de Guillot n’était pas une condition suffisante pour qu’ils cessent leurs atrocités, voilà la vérité ! »

Pa’ revint avec une timbale en fer remplie d’une bouillie beige pleine de grumeaux. Il ouvrit la cage et la jeta à l’intérieur. Aussitôt, Guillot se précipita dessus en poussant des glapissements excités. Penché à quatre pattes au-dessus du récipient, il enfonça la tête dedans et ingurgita la potée en faisant un écœurant bruit de succion.

« Nous allons vous laisser quelques temps en compagnie d’André, dit Ratham. Lorsque nous reviendrons ce soir, vous serez jugés pour vos crimes envers les gens de la région. Alors un conseil, préparez bien votre défense. »
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menvron



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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Mer 20 Juil - 10:59

CHAPITRE 5

Ils étaient tous partis désormais, le laissant seul face à André Guillot qui gigotait dans sa cage.

Ratham avait donné le signal et les rangs s’étaient rompus, l’assemblée filant vers le village dans la pagaille la plus totale.

Dieu sait ce qu’ils allaient faire subir à Eugène lorsque la nuit tomberait.

Les corbeaux semblaient s’être rapprochés encore un peu plus de lui. Peut-être que son corps leur servirait de repas d’ici quelques heures, après tout. Ces sales bêtes devaient en avoir l’intime conviction.

Il serra les poings en repensant aux révélations de Ratham. Les dirigeants l’avaient dupé sur toute la ligne. En lui faisant miroiter une promotion imminente et un retour au siège d’ici un à deux ans. En masquant leurs véritables intentions, se servant de lui comme d’un vulgaire fusible. Depuis le début, ils savaient qu’Eugène, à l’instar de Guillot, finirait aux mains de ces sauvages !

Quant à Guillot… Le clou du spectacle. La direction fit gober l’histoire de sa crise de la cinquantaine à tout le monde, la femme de Guillot y compris ! S’ils étaient capables de maquiller une disparition, jusqu’où iraient-ils ?

Et durant tout ce temps, Eugène leur avait obéi aveuglément.

Il se remémora les employés manifestant leur mécontentement en bloquant l’entrée du parking. Ou encore les regards lourds de reproches que lui adressait Édith, sa secrétaire, lorsqu’elle récupérait la pile de documents estampillés de la signature d’Eugène, sachant pertinemment qu’il n’en avait lu aucun.

Lui qui pensait tenir les employés dans le creux de sa main en leur faisant miroiter des augmentations fictives ! Pas foutu de sortir de sa tour d’ivoire pour leur prêter une oreille. Si ces sauvages ne veulent même pas de ton argent, c’est que la situation est bien plus grave que prévu.

Et que dire de ce qu’il avait fait subir à Cynthia et aux enfants ? Elle s’était pourtant farouchement opposée à cette promotion. Où ça ? avait-elle demandé lorsqu’il avait glissé le nom de Bois-aux-Roses. Cynthia avait tapé le nom de la ville sur Internet avant de se figer. Je t’en prie, ne nous fait pas partir là-bas, au milieu de nulle part. On n’a pas besoin de plus d’argent, Eugène. Ici c’est parfait. J’ai mes élèves pour mes cours de méditation et les enfants se sont enfin fait des amis à l’école. Restons où nous sommes, pour une fois. Si tu acceptes le poste, tu travailleras encore plus que tu ne le fais déjà !


Deux mois plus tard, ils emménageaient à Bois-aux-Roses. Cynthia lui parlait à peine et les enfants pleurèrent tous les matins sur le trajet de l’école pendant des semaines.

Tout ça pour quoi, au final ? Pour passer sa vie à l’usine, à faire en sorte d’être dans les petits papiers de la direction. Il avait négligé sa famille et ses employés. Autant rester là à pourrir avec Guillot dans une cage... Ils se débrouilleront mieux sans toi.

Ses bras le démangeaient. À force de rester immobile, cela devenait même un supplice. De rage, Eugène s’agita de tout son corps en poussant un cri, avant de se figer aussitôt : ses liens ! Le noeud semblait plus lâche que celui qui avait retenu ses mains durant le trajet. Pas de temps à perdre : Eugène écarta les bras le plus possible, bandant les muscles tellement fort que sa tête manqua d’exploser. Les cordes rêches lui râpaient la peau. Puis il relâcha : le noeud semblait s’être un peu élargi. Pas beaucoup, certes. Mais en continuant son manège pendant quelque temps, alors peut-être que…

Eugène s’activa de plus belle. Autant profiter du calme qui régnait pour tenter de foutre le camp d’ici. Ils risquaient de revenir dans la clairière sous peu. À plusieurs reprises, il observa Guillot du coin de l’oeil. Mais ce dernier semblait roupiller profondément. Rien à craindre de ce côté. Lorsque la nuit tomba pour de bon, Eugène avait fait d’énormes progrès. Il pouvait écarter les deux mains de plusieurs centimètres. Pas assez pour les glisser hors du noeud… Mais la délivrance se rapprochait.

Des lumières attirèrent alors son attention aux confins de la clairière, là où se dressait le village. La lueur de torches. Ils sont en train de se préparer.

Écarter. Relâcher. Répéter. Les mouvements l’épuisaient et ses membres s’ankylosaient. Mais quels autres choix s’offraient à lui ? C’était la fuite, ou alors un procès dont il connaissait déjà l’issue.

André Guillot s’agita soudain dans sa cage et se tourna vers le village, poussant des jappements impatients. Ils arrivent. Eugène redoubla d’efforts et fit une nouvelle tentative pour libérer ses mains, mais ça ne passait pas encore. Plus vite ! Les lumières des flammes virevoltaient à travers les arbres, telles des lucioles de mauvais augure. Les villageois revenaient, fendant l’obscurité avec leurs flammes moyenâgeuses. Guillot piaffait, hystérique. L’arrivée de ses maîtres était synonyme de nourriture. Plutôt mourir maintenant que de finir comme lui.

Les premier groupe fit irruption dans la clairière et vint se poster à l’extrémité gauche, dardant sur Eugène des regards vitreux. Un deuxième groupe vint se placer juste à côté. Puis un autre, et un autre encore. Ils reformaient le même demi-cercle qu’avant. Ratham et Pa’ arrivèrent en dernier et se postèrent devant les villageois. Pa’ portait une énorme souche d’arbre qu’il lâcha à même le sol dans un bruit sourd. Contre celle-ci, Ratham vint poser une hache dont la lame aiguisée brillait à la lueur des flammes. Ils sont fous. Eugène se tortilla comme un ver à la vue de l’arme. Mais impossible de travailler sur ses liens sans se faire repérer, tous les regards étant désormais braqués sur lui.

Ratham leva une main en l’air pour intimer le silence et en une seconde, plus un bruit ne se fit entendre.

« Vous allez être jugé ce soir pour les crimes que vous avez commis avec la direction. Si vous avouez vos fautes, alors peut-être ferons-nous preuve de clémence. » déclara-t-il.  

La foule s’exclama en arrière-plan alors qu’Eugène ne pouvait détacher son regard de la hache acérée. Tu dois tenter le tout pour le tout.

« Je n’ai aucune faute à avouer. » rétorqua Eugène. C’était osé, très osé. Mais ça pouvait peut-être marcher. En tout cas, c’était la seule option qui lui traversait l’esprit.

Ratham le regarda comme s’il n’avait pas compris ce que son prisonnier venait de lui dire ; Eugène profita de ce moment de flottement pour continuer :

« L’usine a sorti la région de la misère. Sans elle, à quoi seraient occupés les trois cents employés aujourd’hui ? »

L'assemblée frémit et les gens commencèrent à grogner leur désaccord. L’agitation provoquée par la déclaration Eugène était au-delà de ses espérances. Voyant que les regards ne se portaient plus sur lui, il recommença à travailler ses liens.

« Vous vous êtes donc décidé à creuser votre tombe immédiatement ? Une place à côté de Guillot, c’est ça que vous recherchez ? dit Ratham, les yeux exorbités.

— Cessez de me faire croire que j’ai une chance de m’en sortir. Je suis foutu ! Vous ne pouvez plus me libérer. A quoi ça rimerait ? Il y aurait toujours le risque que j’aille vous dénoncer à la police ! Vous voulez me garder ici et détruire l’usine. Rien ne vous fera changer d’avis.

— Personne n’écoute les péquenauds comme nous ! Ni vous, ni la direction ! Savez-vous au moins ce qu’on nous a fait subir ? Êtes-vous déjà allé au bord de la rivière, là où sont déversées les eaux usagées de la production ? Les gens qui habitent ici boivent directement à la source ! Avez-vous vu nos enfants, qui sont nés dans cet environnement pourri par la pollution ? »

Un doigt pour chaque enfant ! cria quelqu’un dans la foule.

La rivière ? Leurs enfants ? Mais de quoi parlait-il ? Encore l’une de ses tentatives d’intimidation ? L’entreprise n’était peut-être pas la plus nette en termes de respect des normes, mais Eugène ne pouvait croire qu’elle soit responsable des catastrophes avancées par Ratham. Du moins l’espérait-il. La direction lui avait-elle également menti sur ce point ?

« La direction n’a pas pu contourner à ce point la loi… Ce n’est pas possible… Ça ne passerait jamais, dit Eugène d’une voix mal assurée.

— Qu’est-ce que vous en savez, hein ? Oh, ne faîtes pas l’étonné ! Votre secrétaire Edith nous l’a dit : vous signez les documents sans regarder ! La direction vous envoie des horreurs et vous les approuvez sans même en prendre connaissance ! »

Un doigt pour chaque enfant ! répétait la foule à intervalles réguliers.

« Vous n’en avez jamais rien eu à faire ! reprit Ratham. La région et ses habitants sont bien les derniers de vos soucis ! Tous ceux qui habitent ici ont souffert des conséquences de vos crimes ! Nous n’avons pas tous la chance de vivre dans de belles maisons et de boire de l’eau dans des fontaines automatiques. Ici, les gens boivent l’eau de la rivière. Et à quel prix ! Nos enfants sont atteints de maladies dont nous ne connaissions même pas le nom. »

La foule était électrique à présent. Des hommes brandissaient leurs poings, l’air menaçant, et les femmes portaient les mains à leurs bouches pour mieux se faire entendre lorsqu’elles hurlaient Assassin !

« Détache le ! » dit Ratham en s’adressant à Pa’.

Alors que Pa’ s’accroupissait devant le poteau, Eugène libéra ses mains et lui donna un coup de pied dans l’entrejambe. Le géant se plia en deux, hurlant de douleur. Eugène se redressa du mieux qu’il put mais ses jambes étaient trop engourdies pour le soutenir, aussi dut-il s’appuyer contre le poteau l’espace d’une seconde. Pa’ poussa un rugissement, mélange de douleur et de rage.

Eugène s’élança vers la forêt, laissant Ratham et la foule derrière lui. Ses jambes étaient sans force et il dut puiser dans ses ressources pour ne pas s’écrouler. Les premiers arbres étaient en vue, juste devant lui.

Alors qu’il atteignait l’entrée du bois, la voix de Pa’ se fit entendre quelques mètres derrière. Reviens là ! Eugène poussa un gémissement et continua à progresser entre les arbres, n’osant pas regarder en arrière. Tu y es presque. Ses poumons le brûlaient, sa vision se brouillait. Son corps était sur le point de lâcher.

Devant lui se dressait un amas d’arbres tellement compact qu’Eugène se dit qu’une fois cet obstacle passé, Pa’ ne parviendrait pas à lui mettre la main dessus.

Il s’apprêtait à s’y enfoncer lorsqu’une main lui agrippa l’épaule et le stoppa net. Eugène poussa un cri de détresse pendant qu’on le faisait pivoter sans le moindre effort. L’espace d’une fraction de seconde, il vit l’énorme figure de Pa’ avant qu’un éclair n’illumine son champ de vision et que son oreille gauche ne se mette à siffler.

Quand Eugène revint à lui, il sentit un goût désagréable dans sa bouche, un goût métallique. Du sang. Ouvrant les yeux, il vit le ciel à travers les branches des arbres. Soulevant faiblement la tête, il découvrit Pa’ devant lui qui le tirait par les jambes. Sa joue était en feu. Passant la langue contre ses dents du bas, il sentit quelque chose qui bougeait. Ce salaud m’a giflé. La claque avait été tellement violente qu’une de ses dents semblait s’être déchaussée. Eugène chercha à se retourner pour agripper le sol alors que Pa’ le traînait vers la clairière, mais le géant était trop fort.

Lorsqu’ils sortirent du bois, les gens poussèrent des vivats en les voyant revenir. Eugène sanglotait, débitant des supplications sans queue ni tête. Ratham se tenait à côté de la souche, la hache à la main. Pa’ le releva afin de le mettre à genoux puis quelqu’un lui saisit sa main droite pour la poser à plat sur la souche d’arbre. Un autre lui tenait fermement la nuque. Au loin la foule criait Un doigt pour chaque enfant ! et Ratham s’adressait à lui, mais impossible de comprendre ce qu’il disait. Tout paraissait tellement lointain !

Quelque chose de chaud coula dans son pantalon et une odeur nauséabonde parvint à ses narines. Pa’ se tenait en face, les traits déformés par un rictus, tenant fermement la hache. Les yeux d’Eugène se posèrent sur sa main, puis sur Pa’ alors qu’il levait la hache. La lumière des torches se reflétait sur la lame.

Les ténèbres l’enveloppèrent et tout devint noir.
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MessageSujet: Re: Le remplaçant   Jeu 28 Juil - 19:33

Chapitre 6

Qu’est-ce qu’il fait froid ! Eugène tâtonna dans le noir à la recherche de la couette. Cynthia se l’était sûrement appropriée, comme à son l’habitude ! Donne-moi un bout de la couette, chérie. Cynthia ne répondit pas, mais cela ne l’étonna nullement : elle avait toujours eu le sommeil plus lourd que lui. Cynthia ! Sa voix se faisait plus forte. Eugène chercha à la secouer légèrement. Mais sa main lui faisait mal. D’où venait cette douleur ?

Le froid mordant le fit greloter. À tous les coups, elle avait encore ouvert la fenêtre au beau milieu de la nuit. Qu’il vente ou qu’il neige, aucune importance pour sa femme. Chérie ! Réveille-toi ! Une goutte de pluie atterrit sur son bras. Et pourquoi ne pas dormir dehors, tant qu’on y était ? Il cherchait à se sortir des draps pour aller fermer la fenêtre quand un gémissement se fit entendre. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Eugène finit par ouvrir les yeux. La pluie avait redoublé d’intensité et il était allongé en chien de fusil, la joue contre le sol humide. Son bras tendu semblait être la seule partie de son corps exposée à la pluie.

Tout lui revint en un éclair à la vue des barreaux qui l’entouraient. Ils m’ont mis dans une cage. Eugène se remémora  sa tentative de fuite dans les bois, l’horrible figure de Pa’ lorsque ce dernier l’avait rattrapé quelques mètres plus loin, puis la souche… La hache…

Lentement, il ramena son bras vers lui afin de constater l’ampleur des dégâts : un bandage de fortune, grossier et maculé de boue, recouvrait sa main. On lui avait coupé les deux derniers doigts de la main droite. Il gémit en repensant à la scène qui s’était déroulée dans la clairière. Un doigt pour chaque enfant.

Une autre plainte se fit entendre sur sa droite et Eugène sursauta, définitivement sorti de son sommeil. Tournant la tête avec difficulté, il découvrit la cage à côté de lui. Guillot.

Sans chercher à en savoir plus, il se recroquevilla en position fœtale. Tu dois dormir, maintenant. Retourner dans ses rêves avec Cynthia, là où Eugène l’avait laissée quelques minutes plus tôt. Peut-être que la blessure s’infecterait dans son sommeil et qu’il ne se réveillerait plus jamais, sans se rendre compte de rien.

« Comment tu t’appelles ? »

Une voix enfantine. Eugène fut tellement surpris que son cœur fit un bond dans sa poitrine. Ouvrant les yeux, il distingua une petite silhouette se tenant accroupie devant sa cage, sous la pluie battante.

« Ne me fais pas de mal…

— C’est lui qui est méchant, pas moi ! dit l’enfant en pointant Guillot du doigt. Pourquoi on t’a enfermé comme lui ?

Une fillette, à en juger par la voix.

— Ils se sont trompés… Je suis innocent.

— Si on t’a mis là-dedans, c’est que tu dois être méchant, toi aussi.

— Je te jure que non ! Nous n’avons rien fait, lui et moi.

Eugène regretta aussitôt d’avoir inclus Guillot, à voir comment la petite le considérait en ennemi.

— Lui si ! Les grands ils veulent pas nous le dire, mais moi je sais. Je les entends parler le soir, des fois. C’est à cause de lui qu’on est malades.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Lui là-bas - elle pointa à nouveau Guillot du doigt - il a pollué la rivière, et maintenant nous les enfants on est tous malades.

La lucidité de cette fillette était sidérante. À en juger par son aspect chétif, elle n’avait sans doute pas plus de, quoi ? Quatre ans ?

— Combien d’enfants habitent ici ?

Elle se mit à compter sur ses doigts en murmurant les chiffres. Quatre…Cinq…Six…

— Huit ! finit-elle par dire. Et moi je suis presque la plus grande, j’ai six ans ! »

Un doigt pour chaque enfant. Voilà pourquoi ils en avaient épargné deux à Guillot !

Accroupie devant la cage, elle essayait d’agripper les barreaux avec ses mains minuscules. Eugène ne pouvait pas distinguer son visage dans la pénombre de l’aube en trop jeune, mais il n’y avait aucun doute : elle semblait anormalement petite. Six ans ? C’est l’âge de Léa. Sa fille était bien plus développée au même âge.

« Laisse-moi sortir, s’il te plaît ! »

Guillot, qui semblait être endormi jusqu’à présent, poussa un grondement sourd à la manière d’un chien menaçant. La fillette faillit déguerpir en l’entendant, mais voyant qu’il se tut presque aussitôt, n’en fit rien :

« S’il crie trop fort, ça va réveiller les grands, chuchota-t-elle.

— Ne me laisse pas tout seul.

— Faut pas parler fort. Si Pa’ me trouve ici, je vais me faire gronder ! »

Elle avait raison. La dernière chose qu’Eugène souhaitait, c’était de provoquer la colère de ses bourreaux.

« D’accord, promis.

— Alors, comment tu t’appelles ?

— Eugène… Et toi ?

— Lili. »

L’aube était trop jeune pour qu’il puisse la voir avec netteté, mais sa silhouette minuscule parlait d’elle-même.

« Vous habitez tous ici ?

— C’est notre village.

— Et vous n’allez pas à l’école, toi et les autres ?

Lili semblait hésiter à répondre.

— C’est ma mère qui nous fait l’école, dans notre maison. Tous les enfants viennent chez nous pour les leçons.

— Pourquoi vous n’allez pas à l’école de Bois-aux-Roses ?

— Parce qu’ils disent qu’on ferait peur aux autres enfants… Regarde. »

Elle saisit alors la lampe-torche qu’elle avait emmené avec elle et l’alluma. Eugène découvrit le visage blafard de la petite Lili. Tout semblait tellement fragile chez elle ! Ses yeux globuleux étaient entourés de sombres cernes comme jamais une fillette de cet âge n’aurait dû avoir. Les traits tirés de son visage lui donnaient l’impression d’être exténuée, comme si elle était vieille avant l’heure.

« Tu vois, à toi aussi je te fais peur !»

C’est donc vrai. La direction avait sacrifié ces pauvres enfants, en faussant les mesures de toxicité dans la rivière. Tout ça pour rester compétitif et conserver leurs trains de vie dorés. Et lui avait tout signé sans se poser de questions. Réalisant qu’il devait afficher une mine décomposée, Eugène fit de son mieux pour esquisser un semblant de sourire :

« Tu ne fais pas peur, Lili. Je ne sais pas qui t’a dit ça, mais ce n’est pas vrai.
Eugène déglutit avant de continuer :
— C’est Pa’ qui me fait peur… Il m’a coupé des doigts !

La mention de l’incident le fit sangloter.

— Mon Pa’ est gentil ! C’est pas sa faute. C’est Ratham qui lui demande de faire toutes ces… choses. »

Son Pa’ ? C’était donc son père ? Comment un tel géant avait pu donner vie à une si petite chose ?

« Tu dois me libérer, Lili ! Ne laisse pas Ratham me faire encore du mal !

— J’ai pas le droit. Pa’ me gronderait si je faisais ça.

— Il ne saura pas que c’est toi !

Elle sembla peser le pour et le contre l’espace d’un instant, puis finit par dire :

— Si, il le saura ! Y’a que moi qui sait où sont les clés.

— Je t’en prie ! »

Eugène prononça cette dernière phrase un peu trop fort, si bien que Guillot poussa un nouveau grondement dans la cage à côté.

« Oups. Il va crier, » dit-elle.

Le hurlement que poussa Guillot aurait pu réveiller les morts, tant le son strident était puissant.

Cette raclure les appelle, comprit Eugène. Ils n’en avaient pas seulement fait un animal domestique : Guillot était devenu leur chien de garde, complètement dévoué à ses maîtres.

Eugène entendit un grincement métallique à quelques mètres de là. Quelqu’un sortait d’une des huttes de tôle rouillée. Aussitôt, il se replia vers le fond de la cage, contre le mur.

« J’espère que vous avez une bonne raison de m’avoir tiré de mon sommeil, Longchamp ! »

— Ne me laissez pas ici, Ratham. Par pitié !

Ratham s’accroupit pour regarder Eugène droit dans les yeux.

— Vous avez fait une belle erreur en tentant de vous enfuir hier soir.

— J’irai parler à la police, je dénoncerai la direction ! Laissez-moi réparer tout ça !

— Le mal est déjà fait. Il n’y a rien à réparer.

— Mais on peut encore arrêter les ravages ! Pour les générations suivantes, pour les futurs enfants.

Eugène s’était avancé dans sa cage à mesure qu’il parlait, se rapprochant de son ravisseur.

— Vous êtes tous les mêmes, Longchamp. Aucun respect envers les autres ! Nous ne sommes que des sous-hommes à vos yeux. Que feriez-vous si je vous relâchais, hein ? Vous nous anéantiriez, tous autant que nous sommes.

— Je veux faire tomber la direction. On m’a utilisé comme appât ! Enfin ne voyez-vous pas à quel point ils m’ont eu ? Je n’ai jamais réalisé tout le mal que je faisais !

Ratham semblait se délecter de ses supplications.

— Parce que vous n’avez jamais pris la peine d’écouter ! Vous ne valez pas mieux qu’eux. Combien de fois avez-vous payé attention au mécontentement des employés durant vos deux années à la tête de l’usine ? Vous allez pourrir ici, c’est ce qui pourra arriver de mieux à l’humanité.

— On finira par me retrouver. Et alors c’est vous qui serez désolé.

Le visage rondouillard de Ratham s’éclaira et son double menton se plissa d’avantage alors qui se prit à sourire :

— Oh, vraiment ? Mais qui viendra à votre recherche alors que tout le monde vous croira parti avec une autre femme ?

— Ne faîtes pas ça à ma famille… Ne leur dîtes pas que je les ai abandonnés !

— Rassurez-vous, je n’en ferai rien ! La direction se chargera d’avertir votre femme… Cynthia, c’est bien ça ? Peut-être que j’irai la réconforter, qui sait. »

Eugène lui cracha en plein visage. L’épais glaviot coula lentement sur la figure de Ratham tandis qu’il restait stoïque, le visage couleur cendre.

« Vous allez le payer très cher. Pa’ saura s’occuper de vous. Et autant vous dire qu’il déteste être réveillé au beau milieu de la nuit ! Voilà ce qui arrive aux langues trop bien pendues ! »

Pas la langue ! Eugène poussa un cri de désespoir en voyant Ratham s’éloigner et agrippa un barreau de son unique main valide en hurlant :

« Pas ma langue ! Pardon ! Je me tiendrai bien maintenant ! Ratham, attendez ! »

Mais il était déjà trop loin pour l’entendre. Guillot avait cessé de geindre, comme s’il comprenait le sort qui réservé à son compagnon de cage et s’en délectait.

Eugène tremblait comme une feuille, tournant et retournant sa langue dans sa bouche. Pas ma langue. Ils ne peuvent pas faire ça.

« Pourquoi tu pleures ? »

Eugène s’arrêta de sangloter en entendant à nouveau la voix de Lili. Elle était revenue.

« Parce que je ne les reverrai jamais…

— Qui ça ?

— Arthur et Léa… Mes enfants.

— Ils ont quel âge ?

A quoi bon continuer à discuter ? Elle ne le laisserait pas partir, de toute façon.

— Arthur a huit ans... Et Léa six.

Lili poussa un petit cri enthousiaste :

— Comme moi ! J’ai six ans aussi ! »

Puis elle fit une moue concentrée, comme si elle réfléchissait à l’impact que cela pourrait avoir sur les enfants d’Eugène.

« Alors, ça veut dire qu’ils n’auront plus jamais de Pa’ ? »

Eugène fut incapable de lui répondre, secoué par les sanglots. Les enfants vont penser que je les ai abandonnés. Tout était fini. Il quitterait cette bonne vieille Terre en ayant lâchement abandonné sa famille. Tout ce qu’il avait tenté de construire s’effondrait lamentablement. Comment Cynthia parlerait de lui à Arthur et Léa ? Quelle image auraient-ils de leur père ?

Lili le regardait, sans rien dire, attendant la suite qu’il parvint finalement à articuler :

« Arthur et Léa vont croire que je les ai abandonnés… Ils ne me reverront jamais et croiront que je ne les aimais plus… »

Eugène posa son front contre le sol froid et gluant de la cage. Sa respiration était hachée par les pleurs violents et son nez n’arrêtait plus de couler.

Un cliquetis métallique se fit entendre, mais Eugène était trop brisé pour y prêter attention.

« Fais vite, ils vont bientôt revenir ! »

Quand il releva la tête, la grille était ouverte. Pour la première fois depuis son réveil, il pouvait voir Lili sans ces horribles barreaux qui venaient s’intercaler entre eux. Elle paraissait encore plus fragile.

« Pars, maintenant ! » Elle ouvrit grand les yeux pour insister sur l’imminence de la menace.

Eugène sortit à quatre pattes de sa cache métallique, éberlué, levant la tête pour la regarder :

« Pourquoi ? »

Elle resta silencieuse quelques instants avant de dire :

« Je vais me faire engueuler, je crois. Peut-être que Léa et moi on sera amies un jour, tu crois pas ? »

Eugène hocha la tête.

« Lève-toi et pars ! La route, c’est tout droit, dit-elle en indiquant la forêt en face.

Se relevant avec difficulté, il peina à rester en équilibre sur ses jambes flageolantes.

« Merci, bredouilla-t-il.

— Je dirai à Ratham que c’est toi qui m’a forcé à t’ouvrir. Peut-être qu’on me croira ?

— Sans doute, oui. Prends soin de toi, Lili. »

Laissant la fillette derrière lui, Eugène se mit en route.
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