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 Le goût de la colère et la puissance de la haine

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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Féminin Balance Messages : 4620
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MessageSujet: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Sam 1 Avr - 17:19

Saloute :défi: :défi:

J'avais commencé ce texte lors d'un CC, il était tout pourri et vraiment inachevé. AHDE Je l'ai repris et me suis lancée dans une fin radicalement différente de ce à quoi je pensais alors.

Bref, c'est sinistre, glauque et dégueu, mais bon la fin est """"mignonne"""" vous me direz ce que vous en pensez AHDE AHDE

Ah oui, c'est dans le cadre de ma série d'histoires sur le thème des "Bêtes de l'Apocalypse" ; elles sont toutes postées en turquoise dans la section Nouvelles, si vous voulez  (et elles sont pas toutes aussi déprimantes, je vous jure) :ippa:







MUSIQUE MAESTRO (tintintin la musique de Ghost in the Shell, c'était l'occasion de la redécouvrir, elle instaure exactement l'ambiance qu'il faut pour cette histoire :unjournormal: )










Série Bêtes de l'Apocalypse  




Le goût de la colère et la puissance de la haine






             Elle s'appelait 153-326 et elle ne connaissait même pas la couleur du ciel.

             Le ciel, de toute manière, à ce qu'on racontait, cela faisait bien longtemps qu'il n'existait plus, surchargé de panaches noirs, de particules de charbon et de pétrole brûlant, de fumées chargées de cendres.

             Elle s'appelait 153-326, bien qu'elle savait que ce n'était pas son vrai nom, que ce matricule lui avait été donné par les éleveurs, tatoué sur sa peau meurtrie, incrusté dans son esprit à vif. Elle savait qu'un autre nom, un vrai, un beau, lui avait été donné très longtemps auparavant, par sa mère ; mais c'était si loin dans sa mémoire et elle était si jeune lorsqu'on l'avait arrachée à elle qu'elle ne parvenait pas à s'en souvenir.

             De toute manière, sa génitrice était probablement morte, et ce depuis longtemps. Ici, dans l'Usine, personne ne faisait de vieux os.

             153-326 était née dans l'Usine et elle y mourrait ; et si elle en croyait l'état de ses mamelles et de ses os, c'était pour bientôt. Il n'y avait que trois ans qu'elle était venue au monde. En d'autres circonstances, hors des murs de béton et d'acier de l'Usine, elle aurait été considérée comme à peine pubère par les siens ; elle aurait été capable de galoper dans de vertes prairies, de se rouler dans l'herbe puis de se relever sans se casser un jarret.

             Mais même si elle rêvait à ce monde qui n'existait plus, même si elle y rêvait aussi fort qu'elle y pouvait, du fond de sa cervelle tourmentée où tournaient chaque fois en boucle les mêmes souvenirs sinistres, 153-326 n'était plus jeune depuis longtemps, et elle n'attendait plus que l'étreinte glacée de la mort. Le moindre mouvement provoquait de grandes giclées de douleur à travers son corps, de longs élancements douloureux qui lui remontaient les os, ces os qui avaient beaucoup trop souffert de sa stabulation restreinte. La stabulation restreinte, c'est ainsi que les hommes nommaient les trois mètres carrés qui étaient dévolus à chaque individu de l'Usine. 153-326 avait grandi dans ces trois mètres carrés, les sabots à même la grille hygiénique, censée la débarrasser de ses selles ; mais très vite elle s'était rendue compte que cet inconfortable grillage n'était qu'un simulacre destiné à déresponsabiliser les soigneurs, et que la répugnante matière pouvait s'accumuler et s'amonceler jusqu'à ses jarrets, jusqu'à s'effondrer sous son propre poids gluant, sans que personne ne s'occupe de la nettoyer. Mais 153-326 avait depuis longtemps appris à passer outre son linceul brunâtre et puant. Elle avait passé la totalité de sa vie debout, sur ses quatre pattes qui n'avaient que la peau sur les os – comment aurait-elle pu développer un muscle digne de ce nom sans jamais pouvoir faire un seul pas ? – et de mois en mois, alors qu'elle grandissait et voyait ses mamelles s'alourdir de jour en jour, la douleur qui montait à l'assaut de ses membres statufiés n'avait cessé de croître, de gonfler, au rythme de sa prise de poids, jusqu'à devenir brûlante, jusqu'à devenir insupportable, jusqu'à ce que 153-326 ne puisse plus penser à autre chose, dans son cerveau devenu débile sous la souffrance, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus que prier, à chaque minute de son existence, qu'on lui ouvre ces barrières de fer qui l'emprisonnaient dans son propre cercueil, ou qu'on la laisse enfin mourir en paix.

             Heureusement, sous ce sinistre dôme qui était tout son monde, un monde chaud, purulent et âcre, aux effluves de crottin et de lait, elle n'était pas seule, et il y avait parfois suffisamment d'animation autour d'elle pour la distraire de cette agonie qui durait depuis qu'elle était née.

             Son propre cercueil, comme elle l'appelait elle-même, n'était qu'une parcelle, qu'une particule au milieu de centaines, de milliers d'autres de ces stabulations en fer qui tapissaient les vingt étages – elle les comptait tous les jours depuis trois ans – du dôme. Devant elle, au centre de l'édifice, s'ouvrait le gouffre béant autour duquel était placés, en rang bien numérotés, tous ces "cercueils". De loin, on aurait dit des empilement d'alvéoles grises, des cocons lardés d'acier qui abritaient les grandes silhouettes blanches et noires de ses sœurs agonisantes. 153-326  était placée au quinzième étage. En levant la tête – ignorant la douleur trépidante qui rongeait alors ses cervicales – ou en plongeant son regard dans les profondeurs du dôme sous ses sabots, elle avait toujours l'impression de se trouver dans l'immense estomac d'une créature, un estomac chaud, humide et lumineux, tapissé de cellules identiques comme la sienne. Elle touchait alors du doigt, s'arrachant à la souffrance qui l'abrutissait, une autre réalité que la sienne, une réalité dans laquelle elle ne serait qu'une petite bête, une simple unité, un élément sans nom et sans identité, comme un rouage parmi tant d'autres. Alors, dans un éclair de lucidité, elle comprenait soudain pourquoi on la laissait croupir dans ses excréments comme toutes ses sœurs, pourquoi on se souciait d'elle comme d'une guigne et pourquoi personne, jamais, ne prêterait attention à elle ni ne se souviendrait d'elle : elle n'était qu'une cellule dans un organisme entier. C'était, supposait-elle, la vision qu'en avait les hommes.

             Deux fois par jour, à heures fixes, un ronflement électrique faisait vibrer les barrières de sa stabulation ; alors, après avoir suivi pendant toute la journée son déplacement insectoïde dans les cellules voisines, elle levait la tête tant qu'elle le pouvait pour voir descendre vers elle la lourde, l'énorme machine. Pour voir s'abaisser vers elle sa gueule de métal et de plastique, ses palpes froides et sensitives et ses tentacules voraces, qui la soulageraient un peu de son poids et de sa douleur.

             153-326, avec ses trois ans d'âge, ferait bientôt partie des doyennes de l'Usine – si elle ne s'effondrait pas avant, saisie de spasmes nerveux, incapable de se relever et tout juste bonne à être débitée en tranches – ; elle n'était plus qu'un vieux modèle peu performant. Sur l'écran de la machine automatique qui pompait son lait pendant près d'un quart d'heure, chaque fois, les chiffres montaient aux alentours de dix-huit. Puis s'y additionnaient ceux de la traite du matin, les faisant culminer à la barre des trente-cinq litres.

             Trente-cinq litres de lait.

             Une délivrance pour 153-326 qui sentait ses hanches s'alléger au fil des secondes pendant la traite ; pour recommencer ensuite à s'alourdir trop vite, beaucoup trop vite. Une fois, après un dysfonctionnement des abreuvoirs centralisés, sa stabulation avait été inondée et elle avait pu, pendant près d'une heure, se mirer dans le reflet d'une flaque qui s'était formée dans son auge automatique.

             Elle avait vu son poitrail haletant, son mufle sale, ses côtes saillantes sous la peau tirée par le poids des énormes mamelles, sa colonne vertébrale déformée, devenue aussi courbe que le croissant de lune qu'elle distinguait parfois, loin au bout du puits de lumière qui s'ouvrait à la verticale de l'Usine.

             Trente-cinq litres de lait tous les jours depuis plus de deux ans, et ce corps laid et détruit ; et dire que les pauvres génisses qui grandissaient en face, fruit d'une nouvelle génération, étaient nées pour en produire plus de quarante.

             Il n'y avait pas que le poids du lait ; il y avait aussi celui, rond et doux, du fœtus qui grandissait entre ses hanches, le troisième, tout minuscule encore, qu'on lui avait injecté quelques semaines auparavant. Après lui avoir retiré le nouveau-né précédent. Perdue dans la douleur de la naissance et le choc de cet abandon forcé, 153-326 n'avait même pas eu le temps de voir s'il s'agissait d'une femelle ou d'un mâle. Qu'importait ? Les hommes, eux, le verraient. 153-326 ne savait ce qu'il advenait des mâles – elle n'en avait jamais vu de sa vie – mais pressentait quelque sort aussi obscur qu'expéditif. Aussi, quand elle repensait à ses deux bébés perdus, elle oscillait toujours entre les imaginer masculins ou féminins ; entre leur souhaiter une mort violente ou un simulacre de vie détruite.

             Le soir commençait à teinter l'Usine de lumière bleue et électrique, au rythme des néons qui s'allumaient le long des coursives, déployant leurs symboles incompréhensibles au dessus des centaines de milliers de cercueils de métal. Le ronronnement électrique de la trayeuse, lui, allait continuer encore plusieurs heures. La machine aux allures d'insecte se déplaçait lentement le long des coursives, son corps renflé posé en haut de ses longues palpes d'acier.

             Quelque chose de bleu et de scintillant fila soudain à travers son champ de vision, avant de disparaître dans une gerbe d'étoiles.

             Elle cligna des paupières, ébroua sa lourde carcasse douloureuse et tourna difficilement la tête, cherchant le petit projectile mystérieux.

             Elle mit un certain temps à le trouver, la cervelle embrumée de pensées parasites, mais finit enfin par le découvrir, perché sur l'auge de la cellule voisine.

             Il la regardait.

             Bien qu'elle n'eût jamais rien vu de tel, et même si elle n'avait aucun mot pour le décrire, 153-326 comprit en un éclair qu'il s'agissait d'un oiseau. Qu'il s'agissait d'un autre être vivant, si différent d'elle qu'elle ne pouvait bien l'appréhender, ni le comprendre ; mais un autre être cependant, plein d'intelligence, qui la fixait de ses yeux noirs, minuscules, brillants et si vifs ! L'oiseau semblait la contempler, la contempler elle, pauvre génisse engoncée dans sa propre mort, vautrée dans ses propres selles, incapable de vivre tout autant que de mourir, piégée dans un destin sordide, pareille à toutes ses sœurs et pourtant si différente puisqu'elle était elle, et non elles ; et dans ce regard obscur et étranger, 153-326 se vit, elle se vit réellement pour la première fois, et réalisa que pour la première fois quelqu'un la regardait et prêtait attention à sa douleur, la voyait comme une entité vivante, comme quelqu'un et non quelque chose ; et en une fraction de secondes tout ce qui était sa vie s'écroula comme un château de cartes autour d'elle.

             Le petit être, la plus belle chose qui lui ait été donné de voir, tressaillait sous son plumage de saphir éclatant, nerveux au milieu des bruits de succion et du vacarme cliquetant de la trayeuse insectoïde ; mais même si ses pattes tremblaient sur son perchoir infect, il refusait de bouger, il restait dans cet enfer puant, comme un joyau dans un écrin cassé.




[A suivre]


Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
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Ouppo
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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Sam 1 Avr - 21:50

J'ai lu.

C'est plutôt bien, mais c'est... lourd ? Je dirais que c'est lourd, tu "surjoue" la douleur et le miserabilis, je ne sais pas si tu vois ?

C'est lourd mais pas oppressant, tu insistes sur un sentiment et un thème mais tu ne m'a pas décroché d'émotion.

Tes points forts tu les connais, néanmoins j'ai eu du mal à les retrouver ici à vrai dire.

Qu'importe j'attends la suite, c'est tout de même très bien, juste pas ton meilleur.
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Flopostrophe

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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Lun 3 Avr - 17:09

C’est ultra déprimant cette nouvelle :o Mais bien écrit! Il y a beaucoup de mots très beaux et beaucoup de mots techniques aussi, on dirait que tu es une pro en usine de vaches (je rigole).
Je m'attendais à ce que l'histoire décolle, qu'il se passe un grand événement... Mais une fois fini de lire, au final je me suis dit que ces descriptions étaient bien faites au point de m'en contenter.
La fin est super, avec ce petit oiseau qui fait attention à elle, c'est vraiment bien pensé, c'est mon passage préféré d'ailleurs parce que c'est le seul moment positif, si minuscule soit-il. Ca donne envie de pleurer, aargh tellement de souffrance dans ce récit! Mais bravo! Je sais pas comment tu comptes continuer par contre, j'imaginais bien ça comme la fin finale.

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« Quand les temps deviennent bizarres, les bizarres deviennent pros » (Hunter S. Thompson)


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Ailée-Folie

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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Lun 3 Avr - 18:02

Un texte qui milite contre l'exploitation des vaches laitières et les conditions dans lesquelles elles vivent ? J'approuve !

Joli texte et gros coup de gueulante.^^ Je trouverais presque dommage l'arrivée de l'oiseau parce qu'il n'apporte pas grand chose si ce n'est une jolie image. ^^

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:serpent:

(Les oiseaux vaincront!)
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La Lapine Cornue
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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Mar 4 Avr - 11:33

Oup : merci d'avoir lu Ouppochounet :-p :-p Je comprends ce que tu veux dire. Je suis d'accord, je pense que j'en ai rajouté, les images que j'avais dans la tête étaient tellement noires que j'ai surenchéri au niveau des adjectifs pour réussir à transmettre ça, c'est sans doute ça qui est lourd non ? Est-ce que tu pourras me dire par ex pourquoi tu as trouvé ça lourd (genre des endroits particuliers) ? AHDE

Flopi : oooh merciiiii coeur Ben je pensais pas avoir utilisé de mots techniques, mis à part peut-être la stabulation, les auges et la trayeuse... :waaat Il va y avoir beaucoup d'action qui va arriver, le texte est vraiment séparé en deux de ce côté-là (mais je suis contente si tu trouves que le début peut se suffire à lui-même, et l'oiseau va vraiment servir à quelque chose :la: )

Ailée : ouiiiii AHDE Heureusement qu'on n'en est pas encore à ce point-là, mais ça ne devrait pas tant tarder AHDE L'idée me trotte dans la tête depuis que j'avais vu un truc sur les vaches limite monstrueuses qu'ils sélectionnent génétiquement notamment aux USA (elles vivent réellement trois - quatre ans max, choppent des infections, ont des problèmes musculaires et osseux à cause de leurs pis énormes, finissent par s'effondrer littéralement parlant d'épuisement (et sont abattues et remplacées :défi: :défi: )
Et je comprends ton sentiment sur l'oiseau, j'espère que sa présence va servir dans la suite à tes yeux, c'est lui le déclenchement de toute la suite en fait :-p Merki d'avoir lu en tout cas cute





BON BEN LA SUITE HEIN. :défi:


Psssst, mettez la musique fournie ci-dessus un peu avant 7 min, ce sera encore mieux fou





   

   
Série Bêtes de l'Apocalypse




   
Le goût de la colère et la puissance de la haine - fin
   

   

           

   
   
            Fascinée par cette vision délicate, 153-326 la trouva soudain insupportable ; pour la première fois de sa vie, pensant à autre chose qu'elle-même, elle fit passer tout son poids sur le côté gauche de son corps, puis vint lourdement cogner la barrière avec son épaule osseuse. Ignorant la douleur avec une superbe qui ne lui était pas familière, elle réalisa que l'oiseau à la gorge orangée, éclatante, n'avait pas bougé.

            S'il restait ici, les hommes allaient le voir, peut-être le capturer, lui faire du mal ; ou pire, il resterait enfermé. L'Usine le salirait, le pervertirait, le digérerait lentement ; elle le priverait de sa liberté puis le tuerait, comme elle le faisait à tout être vivant qui n'était pas humain.

            Lentement, 153-326 sentit une colère bouillonnante s'épancher dans son corps, puis affluer de plus en plus vite, comme un fleuve brûlant abreuvant ses muscles assoiffés, les rendant plus forts, chassant toutes ses douleurs, clarifiant ses pensées, la rendant avide de haine. Alors 153-326 découvrit la rancune et elle se sentit puissante.

            Ils n'auraient pas l'oiseau.

            Elle s'ébroua durement, sentant sa colère enfler au rythme de ses battements de cœur, au rythme des gonflements de ses veines le long de ses membres usés ; elle sentit sa colère grandir, tout avaler, la rendre indestructible, faisant d'elle un monstre avide de meurtre et de vengeance.

            Ils ne l'auraient pas non plus. Elle refusait de mourir là, de s'écrouler encore vivante dans sa stalle en fer puis d'être tractée par une patte jusqu'à la pièce obscure où on l'abattrait ; cette même pièce d'où elles entendaient toutes, chaque jour, fuser des meuglements lancinants.

            Elle se jeta de tout son poids contre la barrière de métal, avec une force décuplée, une force qu'elle n'avait jamais eu ; et dans un vacarme assourdissant le lourd loquet qui n'avait jamais été ouvert se brisa en deux et la porte s'ouvrit d'un seul coup.

            Projetée au sol sur le grillage dans une explosion de douleur qui enflamma tous ses muscles, 153-326 se releva dans un effort titanesque et meugla sous la souffrance abominable de son corps brisé ; toutes ses congénères joignirent leur voix à la sienne dans un vacarme plein d'échos qui n'avait jamais eu lieu ici-bas. Un instant rendue folle par sa haine et sa liberté, ses pensées se clarifièrent soudain lorsqu'elle vit du coin de l'oeil le minuscule oiseau s'envoler dans une gerbe bleue.

            Levant la tête, elle suivit son errance papillonnante à travers l'Usine. Puis elle abaissa les yeux sur les dizaines de barrières qui la séparaient du couloir et de la sortie. Elle fit rouler ses épaules, son cou et sa tête dépourvue de cornes ; avant de foncer.

            Son galop était lourd, maladroit et haché, mais il était puissant et sur son passage les câbles et les tuyaux s'arrachaient, les loquets tressaillaient, les abreuvoirs débordaient ; deux barrières cédèrent sous son poids, puis trois ; son poitrail meurtri se marbrait d'ecchymoses, les obstacles lui ouvraient les chairs en faisait couler un sang pâle et malade, lui arrachant des grognements ; une quatrième grille s'ouvrit d'un coup de sabot bien placé qui dût lui déchirer le tendon. 153-326 s'écroula dans un autre bourbier infâme qui l'avala dans un bruit de succion ; incapable de bouger, l'esprit rendu fou par la panique et cette liberté qui lui tendait enfin les bras, elle  meugla désespérément, quémandant une aide, qu'importait laquelle, dans ce désastre qu'elle tentait de fuir.

            Et contre toute attente, son appel fut entendu, non par l'un de ces geôliers imbéciles et pleins de cette vanité qui caractérise les "espèces supérieures", mais par les centaines de milliers d'oreilles bovines qui, depuis le début, suivaient son avancée avec un intérêt de moins en moins confus.

            153-326 réussit à se remettre debout, une patte tordue sous elle, le ventre couvert d'excréments et la cervelle pleine de cet échec qui lui promettait une mort certaine ; paralysée, tremblante d'une fièvre folle, elle ne parvenait pas à retrouver l'oiseau bleu au milieu du vacarme de meuglements et de raclements qui assourdissait toute l'Usine.

            Elle ne remarqua pas l'une de ses sœurs, juste à sa droite, un éclat d'intelligence faisant briller sa pupille dilatée, qui testait sa propre grille d'une épaule tressaillante ; avant de projeter toute son énorme masse sur les barres d'acier qui luisaient, dangereuses, sous les lumières bleues des néons.

            Il y eut un instant de silence absolu, irréel, sous la voûte sombre du dôme. Puis la chair rencontra le métal, et la barrière s'écrasa sous la force de la génisse, ouvrant sa prison, allant agoniser au sol dans des grincements de métal tordu.  

            Alors dans un déchaînement de puissance et de douleur, toutes les cellules de ce gigantesque organisme se rebellèrent et se jetèrent contre leurs barreaux, les faisant plier sous la force de leur volonté.

            Puis ce fut la débandade, chaque génisse renversant, écrasant, déchiquetant le moindre abreuvoir dans un déferlement de haine et de destruction, traçant son chemin de lumière dans le chaos le plus total, vers le ciel enflammé qui teintait les lucarnes minuscules du fond du bâtiment. Elles avançaient d'un même pas lourd et martelé, celui de quelqu'un qui n'a jamais marché mais qui sait, du fond de son instinct millénaire à présent éveillé, comment faire et comment fuir ; elles déployèrent une force inconnue d'elles et de leurs geôliers, une force méprisée depuis si longtemps que tout le monde l'avait oubliée. Celle des animaux avides de liberté, celle de la bête d'une demi-tonne que l'homme a osé entraver.

            Elle découvrirent cette puissance que personne ne soupçonnait dans leurs corps faibles, usés, débiles, exploités chaque jour ; elle réalisèrent enfin que chacune d'elle, depuis sa naissance maudite, portait en elle les clés de sa délivrance et que si de petits bipèdes malingres avaient pu les asservir dans un immense cocon d'acier, c'était uniquement parce qu'elles les avaient laissés faire.

            Alors 153-326, son peuple derrière elle, ce grand peuple tordu, déformé, abîmé par des années de malheur imbécile, se fraya un passage sous les néons d'acier, écrasant les batteries et les verrous, broyant les abreuvoirs, ouvrant les barrières, brisant les portes vitrées ; elles s'acharnèrent sur la trayeuse, la pourchassant, la malmenant, réduisant en pièces ses pattes d'acier et son ventre de métal, déchirant ses tuyaux tentaculaires ; puis elles descendirent lentement les étages, un à un, avec l'aplomb d'une armée qui a tout son temps, qui sait qu'on l'attend là dehors. Et c'étaient le ciel, le vent, le soleil et la liberté qui les attendaient, et ce depuis si longtemps qu'elles avaient cessé de compter.

            Lorsqu'elles arrivèrent enfin aux portes étroites, au double-vitrage teinté, qui les séparaient du monde, des portes conçues pour les hommes et non pour les bêtes – les bêtes, elles, naissaient et mouraient dans l'obscurité de l'Usine –, 153-326 et ses sœurs étaient coupées, fracturées, bleuies et sanglantes, de ce sang trop pâle que leur arrachaient ces machines sur lesquelles elles s'étaient vengées ; mais aucune ne ressentait plus la douleur depuis longtemps, et même la haine, ce fleuve brûlant qui leur avait donné la force qui leur manquait, se retirait doucement, coulant le long de leurs côtes au rythme de leur veines battantes.

            Lorsqu'elles brisèrent ces portes, qu'elles les arrachèrent de leurs montants de ciment, qu'elles les réduisirent en décombres de verre et de bois qui jonchaient le sol, et qu'elles traversèrent cette zone de pénombre qui les séparait de la lumière, un même frisson de peur parcourut leur peau à vif, leurs muscles nerveux. Le silence se fit, un grand calme se propagea dans leurs rangs, doucement, comme une vague tendre. Puis elles levèrent la tête par centaines, par milliers, les unes après les autres, levèrent leur regard trouble et injecté de sang, nourri de lumière artificielle ; et elles posèrent leurs pupilles dilatées sur ce ciel que personne n'avait jamais vu et qui se déployait, immense, divin, au dessus d'elles.

            Lorsqu'elles furent rassasiées de cette vision où s'entremêlaient la lumière rouge du crépuscule et l'ombre bleue des fumées, des nuages de cendres, elles se remirent en mouvement, et leur longue cohorte s'ébranla lentement.

            153-326 savait, au creux de cette douleur qui ballotait sous son ventre gonflé, dans ses énormes mamelles, que passées les premières heures surviendrait une longue, très longue agonie, qui les tuerait les unes après les autres et sèmerait leurs cadavres le long de cette route silencieuse qu'elles empruntaient à présent. 153-326 aurait voulu être la dernière, celle qui aurait la chance de fouler l'herbe et peut-être d'en sentir le goût sur sa langue. Mais elle savait aussi, au vu de son corps perclus de blessures, qu'elle ne serait que la première à mourir.

            Un vent chargé de promesses noires, de liberté et de mort, se leva sur leur immense troupeau, caressant leurs grandes silhouettes blanches et noires, rendant leur pas plus léger, chassant les effluves de sang, de crottin et de lait qui leur collait à la peau ; renvoyant ces maudites odeurs d'où elles provenaient. 153-326 dilata ses naseaux emplis de l'odeur de la haine, et inspira cet air frais et pollué qui sentait le monde. Elle leva les yeux ; loin au dessus d'elle, virevoltant dans la tourmente des nuages et des fumées, traçant un sillage d'éclats scintillants, papillonnait un minuscule oiseau bleu.

            La gueule sombre, immense et monstrueuse de l'Usine les surplombait telle un avertissement ; mais lui tournant le dos, les milliers de génisses s'éloignèrent doucement, de ce pas lourd et déhanché qui avait retrouvé toute sa majesté ; elles s'éloignèrent au rythme de leur cœur apaisé, qui les guidait loin de ces murs infernaux, de ces nuages toxiques, au loin vers les collines qui tapissaient l'horizon plein de lumière.





   


   Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)
   
   

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helio

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Masculin Lion Messages : 137
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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Mer 5 Avr - 22:12

Bon bah pour mon retour c'est ton texte que je vais commenter en premier ^^
Je passe la première partie du texte où on t'a déjà fais des remarques très pertinentes.

Je rappelle mon code couleur:
vert : j'adore!
Orange : mal formulé ou peut mieux faire
Rouge : pas aimé ou erreur à modifier ( selon moi, ce n'est pas absolu)

Citation :
Fascinée par cette vision délicate, 153-326 la trouva soudain insupportable ; pour la première fois de sa vie, pensant à autre chose qu'elle-même, elle fit passer tout son poids sur le côté gauche de son corps, puis vint lourdement cogner la barrière avec son épaule osseuse. Ignorant la douleur avec une superbe qui ne lui était pas familière, elle réalisa que l'oiseau à la gorge orangée, éclatante, n'avait pas bougé. une belle phrase je trouve

            S'il restait ici, les hommes allaient le voir, peut-être le capturer, lui faire du mal ; ou pire, il resterait enfermé. L'Usine le salirait, le pervertirait, le digérerait lentement ; elle le priverait de sa liberté puis le tuerait, comme elle le faisait à tout être vivant qui n'était pas humain. je trouve ça intelligent le fait qu'elle transfert sa détresse sur cette oiseau, symbole d'une sorte d'espoir ou de la vie qu'elle n'a pas eu

            Lentement, 153-326 sentit une colère bouillonnante s'épancher dans son corps, puis affluer de plus en plus vite, comme un fleuve brûlant je pense que fleuve ne convient pas ici ce n'est qu'un avis perso ^^ abreuvant ses muscles assoiffés, les rendant plus forts, chassant toutes ses douleurs, clarifiant ses pensées, la rendant avide de haine le mot choque, la transition me semble trop forte, je sais pas, c'est mon ressenti, après c'est peut-être l'effet voulu. Alors 153-326 découvrit la rancune et elle se sentit puissante phrase inutile à mon sens.

            Ils n'auraient pas l'oiseau.

            Elle s'ébroua durement, sentant sa colère enfler au rythme de ses battements de cœur, au rythme des gonflements de ses veines le long de ses membres usés ; elle bouhou... pas bo!! sentit sa colère grandir, tout avaler, la rendre indestructible, faisant d'elle un monstre avide de meurtre et de vengeance. UNE PSYCOPATHE!!!

            Ils ne l'auraient pas non plus. Elle refusait de mourir là, de s'écrouler encore vivante dans sa stalle en fer puis suggestion "pour enfin être" d'être tractée par une patte jusqu'à la pièce obscure où on l'abattrait ; cette même pièce d'où elles entendaient toutes, chaque jour, fuser des meuglements lancinants.

            Elle se jeta de tout son poids contre la barrière de métal, avec une force décuplée, une force qu'elle n'avait jamais eu ; et dans un vacarme assourdissant le lourd loquet qui n'avait jamais été ouvert se brisa en deux et la porte s'ouvrit d'un seul coup.

            Projetée au sol sur le grillage dans une explosion de douleur qui enflamma tous ses muscles, 153-326 se releva dans un effort titanesque et meugla sous la souffrance abominable de son corps brisé ; toutes ses congénères joignirent leur voix à la sienne dans un vacarme plein d'échos qui n'avait jamais eu lieu ici-bas. Un instant rendue folle par sa haine et sa liberté, ses pensées se clarifièrent soudain lorsqu'elle vit du coin de l'oeil le minuscule oiseau s'envoler dans une gerbe bleue.

            Levant la tête, elle suivit son errance papillonnante à travers l'Usine. Puis elle abaissa les yeux sur les dizaines de barrières qui la séparaient du couloir et de la sortie. Elle fit rouler ses épaules, son cou et sa tête dépourvue de cornes ; avant de foncer.

            Son galop était lourd, maladroit et haché, mais il était puissant et sur son passage les câbles et les tuyaux s'arrachaient, les loquets tressaillaient, les abreuvoirs débordaient ; deux barrières cédèrent sous son poids, puis trois ; son poitrail meurtri se marbrait d'ecchymoses, les obstacles lui ouvraient les chairs en faisait couler un sang pâle et malade, lui arrachant des grognements ; une quatrième grille s'ouvrit d'un coup de sabot bien placé qui dût lui déchirer le tendon. 153-326 s'écroula dans un autre bourbier infâme qui l'avala dans un bruit de succion ; incapable de bouger, l'esprit rendu fou par la panique et cette liberté qui lui tendait enfin les bras, elle  meugla désespérément, quémandant une aide, qu'importait laquelle, dans ce désastre qu'elle tentait de fuir.

            Et contre toute attente, son appel fut entendu, non par l'un de ces geôliers imbéciles et pleins de cette vanité qui caractérise les "espèces supérieures", mais par les centaines de milliers d'oreilles bovines qui, depuis le début, suivaient son avancée avec un intérêt de moins en moins confus.

            153-326 réussit à se remettre debout, une patte tordue sous elle, le ventre couvert d'excréments et la cervelle pleine de cet échec qui lui promettait une mort certaine ; paralysée, tremblante d'une fièvre folle, elle ne parvenait pas à retrouver l'oiseau bleu au milieu du vacarme de meuglements et de raclements qui assourdissait toute l'Usine. superflu, ça marche très bien sans ^^  

            Elle ne remarqua pas l'une de ses sœurs, juste à sa droite, un éclat d'intelligence faisant briller sa pupille dilatée, qui testait sa propre grille d'une épaule tressaillante ; avant de projeter toute son énorme masse sur les barres d'acier qui luisaient, dangereuses, sous les lumières bleues des néons.

            Il y eut un instant de silence absolu, irréel, sous la voûte sombre du dôme. Puis la chair rencontra le métal, et la barrière s'écrasa sous la force de la génisse, ouvrant sa prison, allant agoniser au sol dans des grincements de métal tordu.  

            Alors, dans un déchaînement de puissance et de douleur, toutes les cellules de ce gigantesque organisme se rebellèrent et se jetèrent contre leurs barreaux, les faisant plier sous la force de leur volonté.

            Puis ce fut la débandade, chaque génisse renversant, écrasant, déchiquetant le moindre abreuvoir dans un déferlement de haine et de destruction, traçant son chemin de lumière dans le chaos le plus total, vers le ciel enflammé qui teintait les lucarnes minuscules du fond du bâtiment. Elles avançaient d'un même pas lourd et martelé, celui de quelqu'un qui n'a jamais marché mais qui sait, du fond de son instinct millénaire à présent éveillé, comment faire et comment fuir ; elles déployèrent une force inconnue d'elles et de leurs geôliers, une force méprisée depuis si longtemps que tout le monde l'avait oubliée. Celle des animaux avides de liberté, celle de la bête d'une demi-tonne que l'homme a osé entraver. très beau passage

            Elle découvrirent cette puissance que personne ne soupçonnait dans leurs corps faibles, usés, débiles, exploités chaque jour ; elle réalisèrent enfin que chacune d'elle, depuis sa naissance maudite, portait en elle les clés de sa délivrance et que si de petits bipèdes malingres avaient pu les asservir dans un immense cocon d'acier, c'était uniquement parce qu'elles les avaient laissés faire.

            Alors 153-326, son peuple derrière elle, très prophétique tout ça lol ce grand peuple tordu, déformé, abîmé par des années de malheur imbécile, se fraya un passage sous les néons d'acier, écrasant les batteries et les verrous, broyant les abreuvoirs, ouvrant les barrières, brisant les portes vitrées ; elles s'acharnèrent sur la trayeuse, la pourchassant, la malmenant, réduisant en pièces ses pattes d'acier et son ventre de métal, déchirant ses tuyaux tentaculaires ; puis elles descendirent lentement les étages, un à un, avec l'aplomb d'une armée qui a tout son temps, qui sait qu'on l'attend là dehors. Et c'étaient le ciel, le vent, le soleil et la liberté qui les attendaient, et ce depuis si longtemps qu'elles avaient cessé de compter.

            Lorsqu'elles arrivèrent enfin aux portes étroites, au double-vitrage teinté, qui les séparaient du monde, des portes conçues pour les hommes et non pour les bêtes – les bêtes, elles, naissaient et mouraient dans l'obscurité de l'Usine –, 153-326 et ses sœurs étaient coupées, fracturées, bleuies et sanglantes, de ce sang trop pâle que leur arrachaient ces machines sur lesquelles elles s'étaient vengées ; mais aucune ne ressentait plus la douleur depuis longtemps, et même la haine, ce fleuve brûlant qui leur avait donné la force qui leur manquait, se retirait doucement, coulant le long de leurs côtes au rythme de leur veines battantes.

            Lorsqu'elles brisèrent ces portes, qu'elles les arrachèrent de leurs montants de ciment, qu'elles les réduisirent en décombres de verre et de bois qui jonchaient le sol, et qu'elles traversèrent cette zone de pénombre qui les séparait de la lumière, un même frisson de peur parcourut leur peau à vif, leurs muscles nerveux. Le silence se fit, un grand calme se propagea dans leurs rangs, doucement, comme une vague tendre. Puis elles levèrent la tête par centaines, par milliers, les unes après les autres, levèrent leur regard trouble et injecté de sang, nourri de lumière artificielle ; et elles posèrent leurs pupilles dilatées sur ce ciel que personne n'avait jamais vu et qui se déployait, immense, divin, au dessus d'elles.

            Lorsqu'elles furent rassasiées de cette vision où s'entremêlaient la lumière rouge du crépuscule et l'ombre bleue des fumées, des nuages de cendres, elles se remirent en mouvement, et leur longue cohorte s'ébranla lentement.

            153-326 savait, au creux de cette douleur qui ballotait sous son ventre gonflé, dans ses énormes mamelles, que passées les premières heures surviendrait une longue, très longue agonie, qui les tuerait les unes après les autres et sèmerait leurs cadavres le long de cette route silencieuse qu'elles empruntaient à présent. 153-326 aurait voulu être la dernière, celle qui aurait la chance de fouler l'herbe et peut-être d'en sentir le goût sur sa langue. Mais elle savait aussi, au vu de son corps perclus de blessures, qu'elle ne serait que la première à mourir. respect!

            Un vent chargé de promesses noires, de liberté et de mort, se leva sur leur immense troupeau, caressant leurs grandes silhouettes blanches et noires, rendant leur pas plus léger, chassant les effluves de sang, de crottin et de lait qui leur collait à la peau ; renvoyant ces maudites odeurs d'où elles provenaient. 153-326 dilata ses naseaux emplis de l'odeur de la haine, et inspira cet air frais et pollué qui sentait le monde. Elle leva les yeux ; loin au dessus d'elle, virevoltant dans la tourmente des nuages et des fumées, traçant un sillage d'éclats scintillants, papillonnait un minuscule oiseau bleu.

            La gueule sombre, immense et monstrueuse de l'Usine les surplombait telle un avertissement ; mais lui tournant le dos, les milliers de génisses s'éloignèrent doucement, de ce pas lourd et déhanché qui avait retrouvé toute sa majesté ; elles s'éloignèrent au rythme de leur cœur apaisé, qui les guidait loin de ces murs infernaux, de ces nuages toxiques, au loin vers les collines qui tapissaient l'horizon plein de lumière.



Que dire, une sorte de fable écolo-horrofique franchement bien écrite. Quelque lourdeur malgré tout mais le propos est tellement juste que j'adhère grave. Il possible de profiter des bienfait des animaux sans avoir à les faire souffrir. Merci pour cette nouvelle et la deuxième partie en particulier où le rythme est vraiment bon, je n'ai pas décroché une fois.
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La Lapine Cornue
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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    Mar 11 Avr - 12:02

Merci beaucoup pour ton commentaire Helio :la: J'essaierai de corriger les lourdeurs, je pense la réécrire un peu d'ici quelques temps. Il est grand temps que j'apprenne à en faire moins :défi: :défi:

Encire merciiii pour les conseils et les compliments :ippa:

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Et toi, qui es-tu ?

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MessageSujet: Re: Le goût de la colère et la puissance de la haine    

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Le goût de la colère et la puissance de la haine
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