Encre Nocturne
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 Un chateau en Espagne [TP]

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Donaldo75

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Masculin Bélier Messages : 128
Date d'inscription : 08/04/2015
Localisation : Paris
Humeur : Atonale

MessageSujet: Un chateau en Espagne [TP]   Mer 19 Avr - 8:41

Un château en Espagne

Eugène ne rêvait plus. Il était devenu, pour une raison inconnue, incapable de voir au-delà de la simple réalité, d’imaginer la vie autrement, de se projeter dans une situation fictive. Cet état avait un avantage : il ne déprimait jamais, ne voyait pas le pire dans les signes parfois négatifs du quotidien. Par contre, pour son entourage, il paraissait pesant, lourd, trop terre à terre. Pour cette raison, il se força à consulter un spécialiste.

Le professeur Royer, expert mondialement reconnu, commença par des questions simples, comme dans une discussion entre deux personnes normales.
— Eugène, savez-vous ce qu’est un château en Espagne ?
— Du point de vue littéral ?
— Répondez comme vous le sentez !

Eugène fournit une explication au premier degré, découpant le mot « château » et le nom propre « Espagne » tel un entomologiste en train de disséquer un insecte afin d’en isoler l’appareil digestif et les pattes. Le professeur Royer le laissa développer son laïus, sans l’interrompre ni l’orienter vers une voie alternative. Eugène termina son exposé, conscient de ne pouvoir aller plus loin, presque malheureux de ne pas dépasser la surface des mots.
— Vous ne semblez pas content de vous, Eugène, remarqua le professeur.
— Je n’arrive pas à me sortir de la réalité.
— Pourtant, vous connaissez l’expression « construire un château en Espagne », au moins par la fable de Jean de la Fontaine ?
— Oui. J’ai étudié « la laitière et le pot au lait » quand j’étais collégien. Je me souviens même de cette expression dans une œuvre de Stendhal, « le rouge et le noir ».
— Stendhal écrivait alors : « Dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler ». Il avait même utilisé cette expression, à meilleur escient, je trouve, dans « la Chartreuse de Parme », avec cette phrase : « Je donnais au domestique qui m'avait servi à table cet unique écu de six francs sur l'emploi duquel j'avais fait tant de châteaux en Espagne. »
— Je m’en souviens également. J’aimais beaucoup lire Stendhal, avant. Maintenant, ça me lasse, je trouve les descriptions intéressantes mais longues et ne parviens plus à lire entre les mots. Je me rappelle qu’il y avait un sens profond, voire plusieurs niveaux de lecture dans ses romans. J’ai du les percevoir à l’époque. Aujourd’hui, je n’y arrive plus.

Le professeur Royer se sentit désolé pour Eugène. C’était la première fois qu’il rencontrait un cas de ce genre. Le jeune homme paraissait sain, ses analyses biologiques ne montraient aucune altération du cerveau, pas le moindre défaut apparent. Il vivait dans un milieu éduqué, avec des parents aimants et attentionnés, un frère et une sœur, une fiancée et des amis. Dans son cursus, rien ne semblait clocher. Il n’avait pas connu de traumatisme particulier, ni pendant son adolescence, ni dans sa vie d’étudiant ou lors de son parcours professionnel. Eugène ressemblait fort à une énigme difficile et longue à résoudre.
— Parlons de vos rêves. A quoi ressemblent-ils ?
— A des documentaires. Je vois des scènes, des personnages, tous très réels.
— En couleur ?
— Oui. Celles de la réalité.
— Vous vous en souvenez bien ?
— Très précisément, comme si c’était ancré dans ma mémoire. Ils ne s’échappent pas, ne dérivent pas vers d’autres versions.
— Et vous rêvez souvent ?
— Toutes les nuits, même quand je suis très fatigué.

Le professeur Royer demanda à Eugène de lui raconter son dernier rêve. Le jeune homme lui raconta une histoire d’archive mal rangée, de codification manquante dans les fichiers de la bibliothèque, de pointage des listes officielles. Il cita les références au caractère près, décrivit les vêtements de ses collègues, commenta les erreurs de procédure et termina avec précision, fournissant la solution du problème.
— Vous n’avez pas imaginé une raison différente à cette erreur de rangement ?
— Pourquoi faire ?
— Certaines fois, le cerveau élabore des scénarios alternatifs, émet des hypothèses absurdes, afin de mieux mettre en exergue des corrélations, de refaire le film.
— Change-t-il la fin ?
— Non, il la magnifie, sort votre personnage de sa routine habituelle, tente de l’amener à penser autrement. C’est un mécanisme de défense, une manœuvre intellectuelle destinée à ne pas reproduire les mêmes gestes, à éviter les erreurs récurrentes. On appelle ça l’abstraction.

Eugène fronça les sourcils. Le professeur comprit l’ampleur de sa bourde. Sans s’en rendre compte, il avait traité Eugène de fourmi, d’automate savant incapable de se projeter, de dépasser la simple réalité des faits. Le jeune homme, archiviste de son état, avait par le passé suivi des études ardues, démontré ses qualités cognitives et son intelligence.
— Je suis trop concret, est-ce mon problème, professeur ?
— Je ne dis pas ça, Eugène. Je pointe seulement votre incapacité à rêver de manière abstraite. C’est très différent. Ne le prenez pas mal, je vous en prie.
— Je ne suis pas vexé. Vous êtes là pour m’aider.
— Revenons-en aux châteaux en Espagne, voulez-vous ?
— D’accord.
— Jouez-vous à la loterie ?
— Non. A aucun jeu de hasard. Et je suis nul aux cartes.
— Vous n’aimez pas ?
— Pas spécialement.

Le professeur Royer décida d’aborder un thème plus sensible, la mort. Puisque son patient ne se projetait pas dans le positif, autant essayer de l’amener sur un terrain négatif, anxiogène.
— Pensez-vous à la mort ?
— Quand j’entends parler d’un décès, à la télévision ou dans une discussion.
— Qu’est-ce que ça vous fait ?
— Je pense qu’il y a une fin à tout, surtout en matière de vie humaine.
— Avez-vous jamais cru en Dieu ?
— Enfant, oui. Depuis, je suis devenu adulte. La science a remplacé le divin.
— Certains faits ne s’expliquent pourtant pas.
— Pas encore. La science prend parfois des siècles avant de forger des explications et de les démontrer par l’observation.
— Et l’art ? La musique ? Personne n’a jamais mis en équation, ou conçu de théorie, pour expliquer l’impact de la musique sur notre humeur. Le requiem de Mozart n’a pas le même impact sur ma femme et moi. Nous ne l’apprécions pas de manière identique.
— Certaines mélodies me plaisent, me donnent envie de danser, de pleurer ou de chanter. Je ne suis pas insensible à l’esthétique. Seulement, je ne sais pas pourquoi.
— Et ça vous gêne ?
— Non. Je fais avec.
— Parlez-vous de musique avec vos amis ou votre fiancée ?
— Pas souvent. Ils me croient réfractaires.

Le professeur Royer aperçut une porte de sortie. Les autres, surtout ses proches, le voyaient comme un monolithe privé de sentiments, une sorte d’automate pensant mais hermétique à l’imaginaire. Quelque chose avait du arriver sans prévenir, en silence, pour ériger des barrières mentales, émotionnelles, chez le jeune homme. Il avait alors développé des automatismes afin de ne pas se dévaluer à leurs yeux. Son travail d’archiviste dans une prestigieuse institution nationale n’avait pas aidé. Ses émotions avaient laissé place à de la précision. Ses capacités d’imagination s’étaient retranchées derrière une vision documentaire de sa propre perception. Eugène était simplement devenu une machine à enregistrer, sans le savoir. Il avait coupé le lien avec l’enfant d’antan, celui des terreurs nocturnes, des fantaisies héroïques et des contes de fées.
— Avez-vous peur ?
— Oui, ça m’arrive.
— Racontez !
— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— Ce qui provoque cette peur.

Eugène raconta le jour où il avait conduit sur une route de campagne bordée d’arbres. La circulation s’était progressivement chargée, formant un embouteillage. Il n’avait pas cherché à imaginer la raison du bouchon. Arrivé au goulet d’étranglement, il avait vu, sur la voie opposée, une voiture encastrée dans un tronc, un corps étendu sur le sol, une large flaque bistre, et surtout le visage des pompiers. Alors, il avait eu peur, sans réellement mettre une image devant ce sentiment. Le reste du voyage s’était déroulé avec une sensation d’oppression, une boule au ventre, la retenue dans chacun de ses gestes de conducteur aguerri.

Au fur et à mesure qu’il racontait cette expérience désagréable, Eugène la mimait. Il ne reproduisait pas exactement la scène. Ce n’était plus du documentaire mais de l’interprétation, une sorte de théâtre japonais avec des ombres et de la lumière. Le professeur Royer s’en rendit progressivement compte. Il tenta alors un coup audacieux. Tandis qu’Eugène progressait dans son histoire, il connecta son ordinateur à un site dédié aux accidents de la route, trouva une scène particulièrement dramatique et lança la séquence. Au moment précis du crash, il activa les haut-parleurs à la puissance maximale. Eugène sursauta puis se mit à pleurer.
— Que vous arrive-t-il, Eugène ?
— Je me suis vu percuter un arbre le long de la route.
— Et ?
— J’étais en sang, les bras désaxés et le corps tordu.
— Aviez-vous mal ?
— Atrocement. Ma peau me piquait, mes poumons me brulaient le torse et la gorge, ma tête résonnait dans un vacarme assourdissant.
— Vous savez que c’est irréel ?
— Je n’en suis pas persuadé.
— De quoi ?
— Que ça ne va pas m’arriver.
— Je n’ai pas de boule de cristal. Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous allez guérir.
— Verrai-je un jour des châteaux en Espagne ?
— Nous allons tout faire pour ça.

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Flopostrophe

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MessageSujet: Re: Un chateau en Espagne [TP]   Dim 30 Avr - 12:36

Salut Donaldo, ton texte est très bien écrit et il y a un bon équilibre entre les dialogues et le récit. Je trouve que le problème de l'homme n'est peut-être pas assez grave pour en faire toute une histoire, mais pourquoi pas ^^ On attend qu'une chose, c'est qu'il arrive à sortir de la réalité, donc la fin est très satisfaisante.
Bref, joli texte.

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Donaldo75

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MessageSujet: Re: Un chateau en Espagne [TP]   Dim 30 Avr - 13:04

Merci Flopostrophe,

Pour Eugène, il y a vraiment matière à en faire toute une histoire, on dirait.
Shocked

A bientôt,

Donaldo

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