Encre Nocturne
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 Rose Noire

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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Féminin Balance Messages : 4622
Date d'inscription : 17/05/2014
Localisation : Endormie dans un terrier de lapins.
Humeur : Lapinesque. (ça veut dire paisible et joyeuse)

MessageSujet: Rose Noire   Dim 4 Juin - 12:58




   
Rose Noire
   

   

           

   

             Les chevaux pirouettaient sur la terre et la poussière du manège. Ils tournaient, tournaient et virevoltaient, dans un ordre plein d'harmonie, leur file déroulant des arabesques et volutes impeccables, leurs longues pattes fines et nerveuses troublant le sable chaud.

             Penchée vers leur ronde frémissante, vers leurs circonvolutions où se mêlaient le noir, le blanc, le brun, le caramel et le tacheté, une petite fille se courbait au dessus de la barrière de sécurité.

             Une petite fille ou une jeune fille, car elle était entre les deux. Elle se trouvait à cet âge ingrat où les boutons se multiplient, où le nez grandit sans que le reste du visage suive, et où le corps s'allonge à folle allure sans que les courbes ne s'arrondissent.

             Elle n'était pas très belle. Ses cheveux négligés, sa peau rougie par le vent et le sable des chevauchées, ses ongles abîmés par le pansage des chevaux, et ses vêtements d'enfant qui a grandi trop vite et n'entend rien à la mode, n'arrangeaient rien. Pourtant, dans les rares occasions où elle s'apprêtait longuement, où elle tentait de sublimer ce corps malhabile, il se dévoilait une certaine grâce dans son allure, une certaine élégance dans son maintien de cavalière ; et dans ces moments-là, il suffisait de lui faire un petit compliment pour que ses joues rondes se mettent à rougir, qu'une étincelle nouvelle illumine ses yeux et tout son visage. Et alors on voyait en elle, un peu, la jolie femme qu'elle pouvait devenir.

             Mais ceux qui la tourmentaient au quotidien n'avaient pas l'esprit qu'il faut pour saisir cette beauté fugace.

             Elle était méprisée, moquée, battue pour ce physique qu'elle haïssait tant. Pour ce corps qu'elle aurait voulu torturer ou brûler. Ce visage qu'elle aurait voulu arracher de son crâne comme un masque de chair. Si elle avait pu se débarrasser d'elle-même comme un serpent se glisse hors de sa mue, elle l'aurait fait sans hésiter ; et si elle avait pu, grâce à des scarifications aussi sordides que douloureuses, sculpter ses traits et son corps de manière à les rendre un peu plus beaux, elle l'aurait fait aussi. Sans plus hésiter.

             Elle le faisait déjà, d'une certaine manière. Tous les soirs et tous les matins, et à chaque fois qu'elle le pouvait, elle se pinçait le nez pendant plusieurs minutes, si fort que des larmes lui venaient aux yeux ; elle le faisait dans l'espoir qu'il finisse par perdre cette forme ronde et qu'il devienne aussi petit et mignon que celui des actrices et des mannequins. Elle se coupait le poignet, aussi ; depuis longtemps, depuis presque trois ans, depuis que les autres enfants avaient commencé à se moquer d'elle, à lui faire des croche-pieds dans les couleurs, à lui tirer les cheveux, à la bousculer et à la comparer à une truie. Cette douleur était comme un pardon, comme une excuse, comme une punition qu'elle s'infligeait à elle-même, pour être devenue si laide, si fragile, si faible avec les années ; pour attirer les moqueries et pour ne pas savoir s'en défendre.


             Mais bref, assez parlé de cette petite jeune fille ordinaire et mal dans sa peau, qui n'était finalement qu'un spectre de plus parmi les enfants de nos écoles.  

             Il est l'heure pour elle d'aller faire ses preuves.

             Elle quitta la barrière, descendit l'escalier, sortit à l'extérieur dans les rafales de vent froid qui ravageaient la campagne. La chaude et forte odeur du manège se dissipa instantanément, alors elle porta à ses narines ses gants pleins de poils et de sueur équine, pour se donner du courage. Elle tourna à gauche, se glissa sous le toit pentu de l'écurie, et se dirigea vers la fiche placardée sur le mur sale, celle qui indiquait quel cavalier montait quel cheval pour l'examen.

             L'examen.






             L'équitation, c'était son seul loisir, sa seule passion. Oui, c'était un peu cliché, présenté comme cela, mais c'était vrai, et pas parce que le cheval c'était trop génial.

             Parce que c'était le seul endroit où elle se sentait à sa place.

             Parce que c'était le seul endroit où elle valait autant, voire plus, que les autres.

             Parce que c'était le seul endroit où elle pouvait, en grimpant sur le dos d'une bête qui pesait dix fois son poids, devenir en un instant quelque chose de plus lourd, de plus puissant, de sauvage et libre comme le vent. Devenir une créature nouvelle, une sorte de centaure à deux têtes, celle de son cheval et la sienne ; deux entités pour un même corps, deux volontés pour un même but, deux forces nerveuses adjointes, fusionnelles, étroitement liées.

             Sans compter les autres filles et ces petits moments de plaisir où elle pouvait leur montrer à toutes ce qu'elle avait dans le ventre, leur montrer à toutes qu'elle était meilleure.

             Parce que ces jolies blondes, qui en montant un cheval se pensent reines du monde puisqu'elles peuvent lui dicter leurs ordres, notre petite acharnée ne pouvait pas les sentir.

             Et c'était là le grand malheur de l'équitation, que d'attirer les petites pestes avides de jolis chevaux bien brossés, qui étaient là pour leur planter des baisers sur le mufle, leur tresser la crinière pendant une heure, puis, une fois montées dessus, les cravacher dès que ceux-ci faisaient montre d'un peu de caractère. Sans compter leurs rires de pintade qui retentissaient dans toute l'écurie. Et leur détestable manière de crier sur les chevaux trop bruyants ; comme un enfant roi donnant des ordres à un chien qui n'est pas le sien.  

             Ce qu'aimait notre petite jeune fille à la tignasse brune, chez une bête, ce n'était pas la finesse de sa tête ou la ligne de son encolure, ni même la finesse de ses pattes ; au contraire, elle haïssait les purs-sangs presque autant qu'elle détestait les autres adolescentes, parce qu'ils faisaient pareillement étalage de leur beauté et de leurs atours, parce que leur élégance était reconnue et parce que, pour cela et uniquement pour cela, ils étaient aimés de tous.

             Non, elle, ce qu'elle aimait, évidemment, c'était la force. Les chevaux au fort caractère lui faisaient peur, parce qu'elle n'était pas spécialement courageuse et avait vécu trop de chutes pour en redemander ; en revanche, les lourds chevaux placides, le genre gros nounours presque aussi large que haut, ou les poneys bien ronds et bien costauds la rendaient invincible. Ils étaient calmes, doux et patients, aisés à diriger, un peu maladroits, mais on sentait, en les menant vers un obstacle ou en leur demandant de prendre le galop, toute la puissance de leur corps solide et bourru. C'était le genre de chevaux qui pouvaient piétiner un homme, et pour être déjà tombée sous leurs sabots après un saut, elle se souvenait de la terreur indicible que provoquait la bête énorme lancée à folle allure au dessus de son corps.

             Mais c'était aussi le genre de chevaux plus doux que des agneaux, et pour les avoir vus éviter de justesse son petit corps fragile disloqué au sol, offert, elle les aimait plus que tout au monde.

             Aussi, très égoïstement, elle espérait avoir la chance de chevaucher l'un de ses préférés pour l'épreuve d'obstacles du jour ; même si ces monstres rondouillards n'étaient pas faits pour trottiner en cercles et franchir des croisillons.  


            Alice : Kuro Bara


             Elle resta bouche bée une bonne minute, relisant les deux mots écrits de la main de la monitrice, essayant de comprendre pourquoi diable celle-ci lui avait collé le pire cheval de toute l'écurie.

             Puis des gloussements retentirent derrière son dos, et elle comprit que ce n'était pas la monitrice qui avait écrit ce nom à côté du sien. Elle crispa les poings, se voûta sous la colère noire qui l'emplissait d'un coup, puis fit volte-face. Même ici, même dans ce sanctuaire où la douceur des chevaux remplaçait la hargne et la méchanceté des enfants du collège, où elle se montrait meilleure que les autres, même ici où elle se décontractait un peu et reprenait confiance en elle, les railleries continuaient.

             Encore et toujours.

             – Pourquoi vous avez effacé ce qu'a marqué Charlotte ?  grogna-t-elle avec la rage du lapin acculé par la peur.

             Encore et toujours.

             Les gloussements reprirent de plus belle.

             – On n'a rien effacé du tout. C'est elle qui nous a dit de noter les chevaux de tout le monde sur la fiche, c'est elle qui a choisi. C'est pas nous !

             Alice ne pouvait y croire. Kuro Bara n'était pas un cheval de dressage, ni un cheval d'obstacles, ni rien du tout, c'était un bon à rien que personne n'aimait monter. Le donner à une cavalière pour un examen ne rimait à rien, mis à part pour lui mettre des bâtons dans les roues…

             Ses iris noisette s'embuèrent lorsqu'elle réalisa que Charlotte étant en reprise, en train d'orchestrer la danse des chevaux à l'intérieur, elle n'avait aucun moyen de savoir si telle était la vérité. Or il fallait qu'elle prépare vite un cheval pour son épreuve, elle avait dix minutes.

             – Ben alors, t'attends quoi ?
             – Tu vas être en retard, dépêche-toi !
             – Laisse, tu vois bien qu'elle comprend pas, elle est débile.
             – Mocheté !
             – Va préparer Kuro Bara !

             Les quatre filles s'éloignèrent en riant.

             Alice ferma les paupières, très fort, pour repousser l'eau qui lui montait aux yeux sous la force de sa haine. Elle appuya ses poings fermés contre son visage, puis se redressa d'un coup. Elles voulaient qu'elle prépare Kuro Bara ? Très bien. Elle allait préparer Kuro Bara. Et elle allait réussir cet examen, même avec ce satané mulet.

             Elle se dirigea vers sa stalle, d'un pas sec et décidé.

             Kuro Bara, était gravé sur la jolie plaque de bronze. Rose noire, en japonais. L'ironie extrême. C'était comme appeler Prince un chien galeux ; ou comme appeler Alice – cheveux blonds, teint de porcelaine et lapin blanc – une petite fille désespérément banale et moche.

             La colère grandissant en elle au rythme de ses gestes, elle ouvrit la porte, entra dans la stalle et alla faire connaissance avec la bête.


[...]

   


   Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)
   
   

------------------------------------------------------------------------------------------------
Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

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La Lapine Cornue
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MessageSujet: Re: Rose Noire   Dim 4 Juin - 13:18

La suiiiiite et fin :unjournormal:



 

 

         

   

            Tout le monde connaissait Kuro Bara. Il était la honte de l'écurie. Des particuliers incapables de l'éduquer correctement l'avaient vendu au centre équestre pour une bouchée de pain, ne sachant qu'en faire. Un cheval de club, un cheval pour apprendre aux enfants à monter, ce n'était pas bien compliqué, alors on avait cru gagner une monture bon marché, mais cela ne s'était pas passé ainsi. La bestiole n'était pas très intelligente, et c'était là un euphémisme. Monter Kuro Bara était un calvaire. De grande taille, le cheval se prenait pourtant pour un jeune poney, à croire qu'il ne s'était jamais rendu compte qu'il mesurait près d'un mètre quatre-vingts et pesait plus de six cents kilos. Il ne savait pas trotter droit, heurtait de l'épaule les barrières et les murs en les rasant de trop près, se cognait à tous les coins possibles et imaginables et était incapable de suivre une piste déjà tracée. S'il n'y avait pas l'un de ses congénères pour le guider de près, il était perdu et louvoyait sans savoir où aller ; de sorte que son cavalier devait sans cesse tenir les rênes et lui indiquer subtilement qu'il fallait continuer de marcher tout droit, chose compliquée au possible. Kuro Bara ne savait rien faire, il était arrivé au centre à peine débourré, mal habitué au harnachement, mais déjà trop vieux pour être dressé. Il était comme un enfant trop vite grandi, comme un adolescent idiot : plein de gentillesse, mais il fallait s'occuper de lui sans cesse, sans quoi tout risquait de partir à vau-l'eau.

            Le cheval la regarda approcher d'un air tranquille ; ses yeux chauds étaient calmes et sa lèvre inférieure pendait dans une grimace détendue tout à fait ridicule, laissait voir ses dents jaunes et les brins de foin qui en dépassaient. Alice commença à le caresser d'une main sûre, plongeant dans son odeur forte et rassérénante. Le haut de son crâne atteignait tout juste le dos de la bête. Elle allait avoir du mal à monter dessus. Encore une raison pour se moquer d'elle. Elle soupira et mit à lui parler doucement. Son corps était couvert d'un poil rêche et terne, il était maigre et peu musclé, sans aucune fierté dans le port de tête. La main d'Alice caressa la courbe de son dos déjà creusé par le poids des selles, glissa le long de ses côtes qui bosselaient sa peau, remonta le long de son encolure raide et sans grâce, et effleura sa lourde tête. C'était une tête de mulet, ce qui lui avait valu son surnom railleur : de grandes oreilles, un front fuyant, des arcades sourcilières proéminentes, les joues larges et poilues, le mufle gros et disgracieux. Il était vraiment laid. Le genre de cheval dont personne ne voulait. Il en est des chevaux comme des hommes, pensa Alice, certains ont de la chance, d'autres non ; tout est une histoire de naissance et de hasard. Et chaque jour nous sommes jugés dessus. Elle en ressentit un peu de sympathie pour Kuro Bara, innocent et imperméable au mépris des cavaliers, qui frottait gentiment son gros nez contre son épaule en espérant recevoir une carotte.

            – Eh non, mon joli, dit-elle en ayant la conscience aigüe de proférer un énorme mensonge en l'appelant ainsi. Pas cette fois. Va falloir bosser. Tu es prêt à travailler avec moi ?

            Kuro Bara renâcla paisiblement, en remuant ses grosses oreilles dont la surabondance de poils évoquait une balayette ou un attrape-mouche.

            Alice prit cela pour un acquiescement, lui passa un coup de brosse aux endroits critiques puis se dépêcha d'aller chercher le filet, la selle et le tapis.

            Une fois le mulet équipé, elle ébouriffa l'énorme épis qui lui tenait lieu de toupet, et fit deux pas en arrière pour regarder sa fière monture préparée hâtivement.

            Kuro Bara était hirsute, mal brossé, ses crins étaient dignes d'une coiffure punk et ses sabots crottés de terre ; des éclaboussures de vieille boue sèche collaient à ses jambes. Au milieu de tout cela, comme des diamants dans un écrin de terre, scintillaient les petites roses noires gravées sur le cuir de sa selle et de son filet – un legs de ses anciens propriétaires.  

            Alice prit le temps d'enfouir son visage dans ses mains crasseuses.

            C'était un désastre.

            La monitrice n'allait pas du tout apprécier.

            Alice allait rater son épreuve.

            Les autres filles allaient encore se moquer et la traiter de débile.

            Et les traiter, elle et Kuro Bara, de mocheté.

            Elle avait envie de pleurer. Elle mit les poings sur ses hanches, saisit les rênes de sa monture et la mena doucement hors de sa stalle obscure.

            – J'm'en fous, grogna-t-elle pour elle-même et pour lui. On va les défoncer, tu vas voir. Vive les moches !  

            Ils sortirent de l'écurie et se dirigèrent vers l'entrée du manège, dans le froid neigeux et les bourrasques de vent, croisant les superbes purs-sangs aux couleurs de feu et d'albâtre qui quittaient leur ronde chorégraphiée. Alice soutint les regards des cavaliers qui souriaient en la voyant avec le mulet ; Kuro Bara, calme et doux, suivit les montures des autres filles de son pas cadencé.

            Une fois à l'intérieur, Alice se mit à cheval en silence, à l'écart des autres, craignant un peu que Kuro Bara ait un mouvement d'humeur en la sentant grimper sur son dos, comme beaucoup de chevaux ; mais il ne bougea pas d'un pouce, la saluant de ses oreilles plumeuses.

            – Allez, c'est parti, mon beau, souffla-t-elle en le poussant à marcher.

            Elle adorait plus que tout ce moment, cet instant où elle quittait ses jambes d'humaine pour gagner celles du cheval ; ces premières secondes où elle découvrait le rythme du pas de sa monture, son balancement si caractéristique et si personnel, son caractère qui se dévoilait dans son allure. Kuro Bara était tel qu'il lui avait paru au premier abord, tel qu'il n'avait jamais cessé d'être. Tranquille, placide, régulier, comme un roc qui a appris à marcher.

            Les couples commencèrent à trotter dans une ronde poétique comme celle de l'heure précédente, une danse moins gracieuse, moins bien huilée, mais tout aussi belle, où les chevaux malhabiles et poilus des cinquième années remplaçaient les purs-sangs des cavaliers émérites. Alice commençait lentement à prendre de l'assurance, malgré le mulet qui frôlait les murs et heurtait les barrières sans y faire attention, lui cognant le genou à chaque tournant ; malgré son encolure lourde qu'il ne savait pas tenir haut, qui pesait dans les rênes jusqu'à ses petits bras d'enfant avec lesquels elle dirigeait les six cents kilos de l'animal ; malgré la boue séchée sur les poils sales et les crins hirsutes, qui lui battaient le visage lorsqu'elle se penchait pour le caresser.

            Kuro Bara ne savait pas marcher droit, il ne savait pas suivre la piste, il avait peur de son ombre et était incapable de prendre du train, mais il était moche et gentil comme elle, désespérément moche et gentil, et plein de générosité avec cette petite humaine faiblarde qui le montait comme un puceron sur une fourmi ; il lui prêtait sa vigueur, lui donnait sa force, lui offrait cette osmose qui devenait chaque instant plus efficace. Alice réalisa qu'ils étaient faits pour s'entendre, lui et le grand benêt de mulet.

Là-bas, au bout du manège, les autres filles claquaient de la langue et cravachaient leurs jolis chevaux ; il lui suffit d'une pression des talons pour que Kuro Bara accepte de prendre le galop, se lance sur la piste pleine de poussière dans un roulement d'orage dévastateur, frappant la terre battue de ses sabots énormes, avalant les mètres et les mètres en quelques secondes. Le métal de la selle crissait contre le bois des barrières ; la jambe d'Alice s'écrasa contre le mur sous le poids de l'animal, elle cria sous le choc qui fit monter une décharge électrique jusqu'à sa hanche, mais talonna Kura Bara de plus belle et s'agrippa à sa crinière, les doigts emmêlés dans ses crins rugueux, le corps tendu dans un équilibre instinctif. Elle le dirigea sur le parcours et ils franchirent un obstacle dans le désordre le plus complet ; il manqua trébucher en se rétablissant, et Alice resserra sa prise sur les rênes, le guidant, le ralentissant quand il le fallait, contractant son dos maigre qui soutenait tout le mulet au travers de ces fragiles liens de cuir qui les enchaînaient tous les deux, le menant vers le prochain saut ; tous les deux dans le même enfer de celui qui n'a pas choisi d'être ici, maintenant et avec celui-là, mais qui a maintenant quelque chose à prouver, un but à atteindre ; et ce but c'était le même pour eux deux, tant Kuro Bara était généreux. Il donnait à Alice toute son énergie, cette pauvre énergie de mulet mal dressé, pour franchir ces obstacles misérables, ce parcours dont il n'avait cure ; et même si l'adolescente devait sans cesse le remettre dans le droit chemin, rétablir son équilibre, le faire tourner et virevolter, lui qui était tenté de sauter la première barre qui apparaissait dans son champ de vision sans plus réfléchir à un ordre quelconque ; même s'il était aussi simplet et maladroit qu'on le racontait, elle découvrit ce jour-là que cheval bête ne fait pas mauvaise monture si tant est qu'on le guide, tout comme cheval laid ne fait mauvais cheval puisque la beauté n'est rien, rien de plus qu'une paillette qui se donne l'air d'un diamant. Les roses noires scintillaient sur sa selle, sur le mors qui tirait sa bouche disgracieuse, sur la bride qui couvrait son front plat ; et à chaque obstacle franchi dans un souffle titanesque, dans une explosion de puissance qui faisait voler ses cheveux, au moment du vol, au moment crucial où chaque cavalier doit porter le regard au loin s'il ne veut pas finir au sol, Alice posait le sien sur ces roses, l'espace d'un instant, sachant que dans ce mouvement infime elle multipliait les risques de rater son épreuve, mais elle n'avait plus cure de cette épreuve à présent, ni d'elle-même et de son orgueil, seul lui importait Kuro Bara et ces obstacles organisés en parcours mesquin, dans lequel il fallait louvoyer, bondir, glisser, danser dans une sorte de valse viennoise à quatre pattes et deux tempos, dans lequel son précieux mulet aurait pu se fouler un jarret ou aller se briser un membre contre une barre de métal ; mais dans lequel il pouvait gagner l'estime qu'il méritait, que chaque cavalier lui aurait offerte si l'un d'eux avait eu les yeux pour le voir, le voir réellement lui et non son vilain faciès, lui et non son grand corps maladroit. Les gens pouvaient haïr Alice, ils pouvaient l'ignorer, la mépriser, la bousculer, la laisser se scarifier le poignet, l'insulter de tous les noms, ils le pouvaient, elle le méritait à présent que chaque nuit elle répétait leurs noms en souhaitant les voir mourir, les voir mourir tous dans d'atroces souffrances, à présent qu'elle était devenue un monstre tout comme eux, un monstre de solitude et de hargne et de douleur, avec une boule dure et noire coincée dans la gorge en permanence et des idées de meurtre qui dansaient dans son esprit ; mais ils ne pouvaient pas se moquer de Kuro Bara, du gentil Kuro Bara qui leur offrait son courage et sa générosité, son dos creusé par le poids des cavaliers et ses sabots mal ferrés ; qui leur offrait sa vie et sa force pour un dur labeur que tous prenaient de lui sans jamais le traiter autrement que comme un animal stupide, qui supportait cravaches et mors acérés avec son regard doux et tendre. Il allait finir ce parcours, il allait faire un sans-faute et leur prouver, à tous, qu'il était un bon cheval, un bien meilleur cheval qu'eux étaient bons cavaliers.


            Mais Alice ne finit jamais son parcours d'obstacles, ni son épreuve.

            Kuro Bara trébucha dans la dernière ligne droite, après le dernier tournant, à quelques mètres du dernier obstacle.

            Ils avaient franchi ensemble les plus hautes barres et les voltes les plus difficiles, seul restait ce petit croisillon ridicule qui semblait les narguer en leur offrant déjà la victoire. Et le mulet se mit soudain à glisser, très doucement, comme si le temps s'était figé pendant quelques secondes, comme si les minutes et les heures flottaient sur eux deux comme un linceul ; sa jambe se déporta lentement vers la gauche, dans une perte d'équilibre si longue qu'Alice crut qu'elle ne finirait jamais.

            Les six cents kilos de Kuro Bara heurtèrent soudain le sol, écrasant la jambe d'Alice, la projetant dos contre terre dans une explosion de douleur.





            Lorsque ses poumons se débloquèrent et qu'elle réussit à prendre une énorme inspiration qui la laissa tremblante, sa monitrice se tenait penchée au dessus d'elle.

            – Alice ! Ça va ? Tu as mal ?

            Elle dut s'y reprendre à deux fois pour dire que oui, mais ça allait encore. La douleur pulsait dans son dos et lui grignotait les vertèbres, mais le pire, c'était sa jambe.

            – Tu peux te relever ? Non, attends, respire, prends ton temps.

            Sur un terrain de foot, quelqu'un aurait déjà couru pour aller ausculter le joueur, mais dans un manège, tant qu'on pouvait se relever, on se relevait. Et on remontait à cheval. Immédiatement.

            Alice respira, fixant un point lointain au dessus de la tête de Charlotte, tentant de décrisper son visage, chiffonné par la honte d'avoir échoué. Il ne fallait pas qu'elle pleure. Pas ici. Pas devant les filles là-bas qui souriaient en la voyant disloquée au sol. Pas question.

            Elle eut un immense soulagement en découvrant Kuro Bara, debout et bien portant, qui attendait sagement à un mètre d'elle, les rênes pendant jusqu'au sol. Charlotte alla les rajuster en marmonnant dans sa barbe.

            – Je savais bien que je n'aurais pas dû te le donner aujourd'hui. Il en avait besoin, et vous avez fait un sans-faute jusqu'à maintenant, tu arrives bien à le gérer. Mais c'est encore trop tôt, j'aurais dû le savoir.

            Alice en profita pour essuyer les deux grosses larmes rondes qui coulaient sur ses joues. La monitrice ne vit rien ; les filles à cheval, si. Et elles ne manqueraient pas de le lui faire savoir plus tard.

            Alice se redressa en grimaçant, puis se releva doucement, se remit sur ses jambes. La droite lui paraissait brisée en mille morceaux si elle se fiait à la douleur qui lui brûlait les nerfs, mais elle pouvait plus ou moins marcher. Elle tremblait comme une feuille après le choc de la chute.

            – Tu es coriace, commenta Charlotte. Quand tu es prête, tu remontes et tu finis le parcours.

            Elle lui tendit les rênes – Alice les prit d'une main tremblante – et alla briefer les filles comme si de rien n'était.

            La petite jeune fille échevelée lissa les rênes d'un air absent, puis caressa doucement les joues de Kuro Bara, son gros nez doux, dessina les contours de ses naseaux soyeux.

            – Tu veux qu'on termine le parcours ? chuchota-t-elle d'une voix brisée.

            Elle regarda ses yeux sombres et l'évidence la heurta de plein fouet.

            Bien sûr qu'il ne voulait pas terminer le parcours. Kuro Bara était un cheval, il n'était pas un homme, pas un cavalier, pas elle. Il se foutait de ce parcours qui ne représentait strictement rien d'autre qu'une heure de labeur supplémentaire dans une vie de servitude. Elle s'était inventée une histoire d'estime, de respect, de reconnaissance, elle avait voulu lui donner tout cela auquel il n'avait pas droit.

            Mais au final, elle n'avait pensé qu'à elle.

            C'était elle qui avait besoin d'estime, de respect, de reconnaissance. La méchanceté des cavaliers n'atteignait pas Kuro Bara. Le mulet lui avait fait tant de peine ; il faisait de son mieux, il était serviable, plein de gentillesse, et ne récoltait que des insultes et des jugements plus lourds que lui sur son faciès. Il était elle. Mais lui, il ne voyait pas tout cela.

            Ce n'était pas Kuro Bara qui avait besoin de finir ce parcours. Ce n'était pas lui qui en avait besoin pour se sentir en vie, pour se sentir puissant, pour se sentir meilleur que les autres. Ce n'était pas lui qui se scarifiait tous les trois jours. Ce n'était pas lui qui avait besoin d'aide.

            Alice laissa tomber les rênes.

            Lui, il avait besoin qu'on cesse de le cravacher, de lui tirer sur la bouche, de lui creuser le dos, de le forcer à finir des parcours d'obstacles qui l'épuisaient et ne servaient à rien d'autre qu'entretenir l'orgueil des cavaliers.  

            La petite jeune fille prit son mufle entre ses mains sales, lui posa un baiser sur le nez. Puis elle le contourna, vint près de son ventre et le dessangla de deux trous, laissant son ventre se détendre.

            Et elle, ce n'était pas de vengeance qu'elle avait besoin, ni de reconnaissance, ni de meurtres en série. Comme lui, elle avait juste besoin de quitter ce qui lui faisait du mal, jour après jour, et qu'elle s'obligeait encore à faire pour prouver quelque chose à quelqu'un. Mais prouver quoi, et à qui ? Elle voulait leur prouver quoi, aux pestes du fond et à toutes les autres, à tous ces cavaliers imbus d'eux-mêmes ? Qu'elle pouvait finir un misérable parcours ? Qu'elle pouvait être meilleure qu'eux ? Le monde s'arrêterait-il alors de tourner ? Les moqueries cesseraient-elles ?

            Quoi qu'elle fasse, quoi qu'elle réussisse dans sa vie, les moqueries n'avaient jamais cessé.

            Elle revient à la tête de Kuro Bara, saisit les rênes et le fit marcher à ses côtés. Droit vers la sortie du manège.

            – Alice ! claqua la voix de la monitrice dans le silence. Qu'est-ce que tu fais ? Tu sais qu'il faut toujours remonter.

            Sinon la peur de la chute reste, elle s'ancre profondément dans le cavalier, et celui-ci ne remontera plus à cheval. Alice le savait.

            Elle ne remonterait plus.

            Elle allait juste emmener son mulet loin d'ici, et ne plus revenir.

            Tout en marchant, elle porta une main à sa gorge, détacha son casque et le laissa tomber derrière elle, en plein milieu du manège.

            – Ce sont les cavaliers qui remontent toujours, lança-t-elle en réponse. Je ne suis plus une cavalière.

            Ils disparurent dans le vent et le froid, leurs deux silhouettes se fondant au milieu des bourrasques de neige.





   


   Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)
   
 

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
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Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

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Dernière édition par La Lapine Cornue le Lun 5 Juin - 22:12, édité 1 fois
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Flopostrophe

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MessageSujet: Re: Rose Noire   Lun 5 Juin - 11:37

Ah le voilà le lien avec le thème du CC! Wink franchement, c'est une nouvelle géniale, comme d'hab'! J'ai adoré la comparaison qu'Alice fait entre elle et le cheval. Qu'elle se fasse la réflexion que Kuro Bara n'avait évidemment pas envie de finir le parcours était comme nécessaire à l'histoire et bien vu.
Puis aussi cette violence psychologique qui te donne des envies de révolte et des envies de pleurer pour elle et pour tous les gens qui ne méritent pas ces moqueries débiles, c'est fort!
C'est juste dommage qu'elle arrête de monter à cheval à la fin, vu que c'est sa plus grande passion... J'aurais encore plus kiffé si par exemple tu avais raconté qu'elle allait racheter le cheval et le monter de son côté sans les compétitions et tout à côté... Enfin je sais pas, c'est tellement bien au final que j'ose à peine proposer autre chose.
Bref, super texte!! :D

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Alton

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MessageSujet: Re: Rose Noire   Lun 5 Juin - 19:01

Mes salutations les plus clinquantes.

Comme promis, je suis venu, j'ai lu, j'ai vaincu, je commente (Notre bon ami empereur latin doit se retourner dans sa tombe)

Soyons bref, c'est cool ! J'ai pas trop bien suivis cette histoire de rose noire et ai parfois été un peu dérouté par le vocabulaire équestre, univers qui à l'air d'avoir sa culture qui m'est complètement inconnu.

Mais à part c'est vraiment chouette. Tu arrive à rendre saisissant le sentiment de colère, d'injustice et malaise de ton personnage, comme le dit Flo, à la lecture, le compteur d'envie de distribuer des taquets par paquet douze s'affole dangereusement ! Je ne sais pas si il y a du vécu dans tout ça, en tout cas c'est vraiment marquant. Toute la partie sur le dos du dada (désolé d'employer des termes techniques) est épique à souhait et pour faire ça sur une course d'obstacle c'est balèze ! Vent

Finalement tu conclus avec une grande classe, alors que tout le monde s'attend à voire Alice remonter et réussir l'examen et rabattre le clapet à toute les pintades, finalement elle envoie balader tout ça et se barre en héroïne pleine de panache dans la neige.

Une fois de plus, peu de chose à dire sur ton style imagé, efficaces, toussa toussa, (il faut vraiment que je me fasse des macros, je répète souvent la même chose)

Sur ces presque bonnes paroles
Bye
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La Lapine Cornue
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MessageSujet: Re: Rose Noire   Lun 12 Juin - 18:53

Merci vous deux coeur

Citation :
C'est juste dommage qu'elle arrête de monter à cheval à la fin, vu que c'est sa plus grande passion... J'aurais encore plus kiffé si par exemple tu avais raconté qu'elle allait racheter le cheval et le monter de son côté sans les compétitions et tout à côté...

Je pense qu'elle s'est rendue compte, en se mettant à la place de Kuro Bara, que l'équitation est faite pour le plaisir des cavaliers mais que les chevaux n'y gagnent qu'esclavage Wink
Ensuite, c'est sous-entendu qu'elle va le racheter (quand elle dit qu'elle va l'emmener loin d'ici), mais sans doute pas pour lui grimper sur le dos :-p

Merci Flopi pour tes lectures toujours assidues !



Citation :
J'ai pas trop bien suivis cette histoire de rose noire et ai parfois été un peu dérouté par le vocabulaire équestre, univers qui à l'air d'avoir sa culture qui m'est complètement inconnu.

Hrrm effectivement, j'ai essayé de limiter un peu le vocabulaire technique, mais c'est pas facile dans une histoire comme celle-là AHDE Je ne pensais pas que c'était si galère pour le néophyte... scratch Si tu pouvais me dire ce qui t'a le plus posé problème, que je voie un peu mieux :lapiiiin:

:rire: Merci Alt pour tes commentaires toujours très sympas et flatteurs x)

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Et toi, qui es-tu ?

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MessageSujet: Re: Rose Noire   

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