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 A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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Féminin Balance Messages : 4803
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MessageSujet: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 15:21

COUCOU

Avant de larguer le texte, une petite définition pour vous permettre de cerner l'un des deux personnages principaux :

Le tac est une ancienne créature folklorique du sud-ouest de la France, qui pouvait se métamorphoser en de nombreux animaux. Son but était de se faire porter sur les épaules d'un passant ; son poids augmentait au fur et à mesure de sa marche, sans que le porteur ne s'en rende compte, jusqu'à ce qu'il meure d'épuisement. Puis la bestiole s'enfuyait en ricanant : "Tu as porté le tac !" coeur


C'est autre chose que les loups-garous clichés américains, non ? :ffmental: Accrochez vos ceintures !







   



   
A quoi rêvent les gargouilles
   

   

           

   
 





           
            – Tu as porté le tac.
           
            Plic.
           
            – Tu as porté le tac.
           
            Ploc.
           
            – Tu as porté le tac.
           
            Plic.
             
            – Tu as porté…
             
            Il y eut un silence. Celui qui jetait des cailloux sur le toit, un par un, depuis près d'une heure, cessa soudain et laissa errer son regard sur la ville embrasée, dont les tuiles réfractaient l'éclat de l'aube à l'infini.
             
            Il se dressa d'un seul coup face au vide et hurla à pleins poumons :
             
            – JE SUIS LE TAC ! VOUS NE POUVEZ RIEN CONTRE MOI ! Hahahahahahaha !
             
            Il bondit hors du toit, chuta dans les ténèbres du ciel, se transforma en météore chargé de soleil et d'or ; alors qu'il allait s'écraser au sol, sa silhouette humaine se fondit en aigle royal et il reprit de l'altitude à grands coups d'ailes chargés de folie. Il disparut dans les nuages nacrés, glissant et virevoltant dans le vent chaud.
             
            – Hahahahahahaha !
             
            La gargouille qui le regardait d'en haut, restée seule sur cette façade sinistre de cathédrale, cligna ses yeux de pierre. Elle essuya d'une griffe la larme ronde qui coulait sur sa joue, puis reprit sa posture rigide au-dessus du grand vide.
             
            Elle espérait qu'il reviendrait vite, ou qu'il ne reviendrait jamais. Tout plutôt que le voir faire ces allers-retours enfiévrés, dénués de sens.
             
            La modernité n'apportait rien de bon aux créatures surnaturelles.




             
            Le tac alla se baigner dans son lac favori, comme tous les jours ou toutes les semaines, il n'en savait rien ; il avait cessé de s'intéresser au temps qui passe. Seule la lumière, celle de l'aube et celle du crépuscule, découpait sa vie en parcelles significatives. Il se lavait quand il en avait envie ou ne se lavait pas ; il n'avait personne à gêner avec ses odeurs variées, hormis la gargouille qui n'en avait cure. Elle était bien trop occupée à râler contre les fientes des pigeons et des moineaux, qui sentaient autrement plus mauvais que lui.
             
            – Gargouillinette, dit-il en entrant dans l'eau du lac.
             
            Il mit des coups de pieds aux déchets de plastique et de fer qui flottaient doucement sur la berge ; canettes, emballages et boîtes en carton, qui polluaient la pureté de cette source ancestrale depuis bien trop longtemps à son goût.
             
            – Salauds, grogna-t-il.
             
            Il s'y baigna quand même, sa peau d'humain se couvrant d'écailles scintillantes au contact de l'eau – c'était un réflexe, il n'aimait rien tant que glisser contre l'onde tel un brochet à l'affût. Au lieu d'être un gros tas de peau et de gras, avec une touffe ridicule sur le crâne et deux jambes semblables à des piliers disgracieux.
             
            Il plongea et ses écailles glissèrent, s'échappèrent, se détachèrent comme autant de diamants ; elles disparurent doucement tandis qu'une fourrure veloutée recouvrait ses pattes palmées et tout son petit corps de mammifère. La loutre s'enfonça dans les ténèbres, glissant dans un sillage de bulles.
             
            – Carcolh ? glouglouta-t-elle dans les profondeurs sombres et puantes du lac.
             
            Elle chercha dans le noir, arpentant ces ténèbres vaseuses, tâtonnant avec agitation ; où était ce satané escargot ?
             
            – Carcolh ! Réponds, sale gluant crevé !
             
            Mais elle savait, comme à chaque fois, qu'il ne répondrait pas.
             
            Elle trouva sa coquille, ou plutôt l'entrée de sa coquille, car le Carcolh avait été un monstre énorme, un mollusque titanesque, au corps de serpent, qui avait fait régner la terreur dans les Landes pendant des siècles et des siècles. Il avait dévoré des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, et ces idiots avaient été persuadés que c'était pour défendre un trésor gigantesque caché au fond de son antre. La vérité, c'est que le Carcolh n'en avait rien à foutre des trésors ; comme toutes les bêtes, il avait son territoire, et détestait que de stupides bipèdes belliqueux en arpentent les frontières.
             
            Mais après des millénaires de terreur et de mythes, le titanesque escargot avait fini par rendre l'âme. Un stupide sac plastique s'était collé sur son orifice respiratoire. Il avait agonisé longtemps, perdu dans sa coquille comme dans un écrin de souffrance ; des années après, il ne restait de lui que cette maison monstrueuse, une sorte de caverne tigrée, hérissée de coquillages et de stalactites, figée comme une statue éternelle au fond de ce lac.
             
            Personne ne la découvrirait jamais. Pas avant des millénaires. Carcolh était mort, et pire que cela, son aura, son esprit, son œuvre étaient morts avec lui. Et jusqu'à cette ombre noire qui jadis terrorisait les bergers.
             
            Le tac continuait pourtant d'aller le voir, chaque fois qu'il en avait l'occasion ; le monstre était le seul souvenir tangible, le seul retour en arrière qu'il pouvait tâter, la seule parcelle de  son passé qui subsistait de ce temps béni où les créatures, les vraies, arpentaient les Landes sans crainte. Même son amie la gargouille n'était pas aussi âgée que le tac ; et lui-même n'était qu'un enfant mesuré à la gloire ancestrale du Carcolh. Beaucoup de monstres étaient morts, mais la plupart n'avaient laissé aucune trace, mis à part un nom discret, quasiment introuvable autre que dans les archives des bibliothèques régionales ; un nom dont plus personne n'avait cure, qui s'évanouissait avec les livres qui le portaient.
             
            Même Bigorne et Chicheface, ces monstres centenaires, qui traquaient l'humanité depuis que le mariage existait – dévorant les maris trop dociles pour l'un, les épouses soumises pour l'autre – n'étaient plus. Le tac avait vu leurs cadavres pourrir au soleil, leurs crinières d'ours s'imbiber de sang, un matin embrasé de lumière comme celui-ci ; mais c'était des siècles auparavant, lorsque les hommes se battaient encore à coups d'épées et de flèches, et qu'ils traquaient les loups comme du vulgaire gibier.
             
            Chicheface avait fait ripaille de femmes et d'enfants – elle ne dédaignait pas les extras culinaires – pendant des siècles ; mais dans ses dernières années, ce n'était plus la gourmandise qui agitait son corps immense et squelettique, c'était la folie, une folie gloutonne sans autre limite que celle du trajet qu'elle pouvait parcourir chaque jour. Elle égorgeait, décapitait, digérait tout être braillard qui croisait son chemin dans les campagnes, hormis les mâles adultes dont son compagnon Bigorne se faisait le chasseur. Lui, rassasié de naissance, surtout en cette époque où bien peu nombreux étaient les maris trop doux avec leurs femmes, croquait un manant une fois l'an ; mais Chicheface, elle, avait dévasté la région entière, fait pleurer des centaines de familles, massacrer des dizaines de loups en son nom. Mais aucun homme ne la vit jamais, ne la tua jamais. Pourtant, les chasseurs avides de vengeance finirent par débusquer leur Bête. Ce fut Bigorne, cet énorme bestiau paresseux, aussi gras qu'un tigre bourré de cochonnailles, haut comme un homme et large comme un autre, qui fut tué au détour d'une battue plus acharnée que les autres. Il fut moqué, fouetté, ses os réduits en miettes à force de coups et de balles d'argent. On l'emporta au loin, et sans doute fut-il empaillé comme un vulgaire corbeau, pour satisfaire les goûts morbides d'un roi trop parfumé. Pourtant, il n'y eut plus d'autres meurtres dans la région. L'ère de la terreur avait cessé. C'était Chicheface qui avait été le loup du Gévaudan, et elle aurait pu le rester ; mais elle mourut quelques jours plus tard, seule et libre comme elle l'avait été toute sa vie. Elle se laissa mourir, là où son cher Bigorne avait été tué.
             
            Le tac se plaisait souvent à imaginer qu'en cette époque d'ordinateurs et de réseaux virtuels, le couple monstrueux s'était réincarné et tourmentait encore et toujours ses proies. Se changeant en viols, en insultes et en harcèlement, en meurtres, procès conjugaux et divorces amers.
             
            Le tac se plaisait souvent à imaginer beaucoup de choses, qui le ramenaient un peu à son passé et à sa vie d'antan.
             
            Elle jaillit hors de l'eau dans une gerbe étincelante qui laissa retomber, comme un arc gracieux, chacune des gouttelettes du lac pollué ; un frisson reptilien parcourut son corps de loutre, qui se changea en hirondelle et fila contre la surface dans de grands rets de lumière.

             
            Le tac était en chasse.
             
            Elle virevolta longtemps, entre brises, alizés et mistral, avant de repérer une fontaine perdue au beau milieu de la campagne dorée, au sein d'un petit village pavé. Elle atterrit sur la margelle, tapota la pierre chaude de ses petites pattes d'oiseau léger, puis se métamorphosa en agneau, un tout petit être encore tremblant sur ses pattes immenses.
             
            Et il attendit, perché sur sa fontaine, bêlant comme un damné.
             
            Le coup de l'agneau, un grand classique des tacs. Du moins quand il restait encore plus d'un ou deux tacs dans le pays… L'agneau marchait toujours, comme le chaton ou le chiot ; la difficulté principale à l'ère moderne, c'était ce stupide changement d'habitude, qui poussait maintenant les hommes à porter les bêtes dans leurs bras, non sur leurs épaules. Les humains n'avaient donc que ça à faire, de changer leurs mouvements au fil des siècles ? Que diable, porter une bestiole sur ses épaules était tellement plus efficace ! Mais non, ces idiots préféraient maintenant un grand câlin, et ils suaient comme des porcs sous le soleil d'été, parce qu'il est bien moins simple de porter un agneau dans les bras que sur un dos déjà musclé par le labeur.
             
            Mais le tac était déjà heureux qu'il reste des paysans dans ce monde moderne qu'il ne comprenait plus. Ils avaient peu à peu disparu, et les fontaines aussi – siège favori des tacs – à tel point qu'il se demandait toujours, en tempêtant méchamment, comment faisaient ces idiots pour boire de l'eau pure, produire leurs légumes et nourrir leur bétail inexistant.
             
            Un homme d'âge mûr approcha soudain, en bleu de travail sali par le foin et la terre ; il considéra l'agneau éperdu avec un froncement de sourcils. On ne faisait pas d'agneau ici, ni dans les environs ; d'où pouvait bien sortir ce bébé ? Ni une ni deux, il s'approcha en deux pas et saisit le petit animal dans ses bras.
             
            Et voilà ! Encore un qui faisait des câlins aux bêtes au lieu de les porter virilement ! Le tac fulminait en son for intérieur. Ecraser des gens n'était déjà pas facile, il fallait encore que ces crétins lui compliquent la tâche.
L'homme arpenta la place, alla frapper aux portes des maisons et héler dans les granges, questionnant les uns, riant avec les autres ; tout à son affaire, il ne se rendit pas compte que pas après pas, seconde après seconde, le poids dans ses bras se faisait un peu plus lourd, un peu plus accablant. Vingt minutes après, il n'avait pas fini son tour du village et avait l'impression désagréable de trimballer un berger allemand adulte – et bien gras. Avec un soupir fatigué, il souleva le tac et le plaça sur ses épaules solides, comme le faisaient ses ancêtres.
             
            – Et ben mon p'tiot, tu pèses ton poids toi, hein ! dit-il avant de repartir d'un bon pas.
             
            Il ne vit pas le sourire ricanant qu'arborait la bête derrière sa nuque, étirant ses lèvres d'agneau sur des crocs en lames de rasoir.
             
            Va, mon petit homme, marche, marche pour le tac.


 

[A suivre]

   


   Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)
   
   



Avant correction par Titi:
 

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

.[/center]


Dernière édition par La Lapine Cornue le Dim 18 Juin - 21:05, édité 3 fois
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Dragon Dae

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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 15:46

Question, si le tac peut se transformer en animal, pourquoi il devient une météorite ? C'est pas un animal ça !
Sinon j'ai hâte de savoir la suite... (et grâce à toi je deviens parano, si je vois un animal perdu je lui attacherai une corde mais je le porterai pas XD)
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Le Molosse
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 15:48

C'est rigolo comment c'est écrit :la: Idem que Dae, je veux la suite !!!

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La Lapine Cornue
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 16:24

Dae : ahaaaah en fait ça c'est une figure de style, parce que le soleil embrase sa silhouette AHDE Il reste humain en fait, j'ai mis "sa silhouette humaine" juste après (mais je comprends que ça porte à confusion scratch )

Si tu deviens parano maintenant, tu vas péter les plombs par la suite AHDE


Tilde : pourquoi rigolo ? xD Okaaaay


Merci les filles coeur Bon, la suite hein, c'était pas très long comme début.







   

           

   
 
              Va, mon petit homme, marche, marche pour le tac.
             
            L'homme plein de bonté marcha une bonne heure, sans déclarer forfait, pour retrouver le maître du petit agneau ; mais personne ne savait rien, et lui se sentait de plus en plus épuisé, sous ce soleil qui frappait sa tête à grands coups lancinants, avec ce poids sur ses épaules qui augmentait à chaque foulée. Depuis maintenant bien trop longtemps pour qu'il puisse en réchapper vivant. Sans même s'en rendre compte, car la magie du tac a cela d'élégant qu'elle est imperceptible pour celui qui le porte, il se courbait à présent comme un vieillard, le menton au niveau des genoux, lent et essoufflé, presque rampant sous le poids de son fardeau désormais aussi lourd qu'un poney. Il finit par s'écrouler à l'ombre d'un grand chêne, perdu dans les effluves de foin coupé et de fleurs, le visage contre le sol, sa respiration hachée battant à ses tempes, le cœur pompant désespérément pour le maintenir en vie. Un sourire s'étira sur le visage de l'agneau ; il se changea en boeuf d'une tonne.

             
            Redevenu un adolescent en tenue d'Adam, portant des bois de cerf qui s'élançaient aussi haut que la ramure du chêne, le tac s'écarta de ce qui restait de l'homme qui l'avait pris sur ses épaules.
             
            – Tu as porté le tac ! ricana-t-il.
             
            Il s'éloigna en dansant, frappant du pied le goudron surchauffé par le soleil, virevoltant dans la lumière orange du soir.
             
            – Tu as porté le tac ! Le tac ! Le tac !
             
            Une file d'empreintes rouges se déroulait dans son sillage, marquant le sol de sang bien frais.





             
             
            La gargouille était inquiète. La nuit était en train de tomber, et le tac n'était toujours pas revenu. Il ne partait jamais plus d'une journée, et rarement plus d'une après-midi. Elle se gratta le bec et lissa sa crête de dragon.
             
            – J'espère au moins que tu as pu tuer un mec ou deux, grommela-t-elle avant d'aller chasser les pigeons.





             
            A des dizaines de kilomètres de là, par-delà la campagne qui s'assombrissait doucement, par-delà les landes noires et les dernières frontières de la ville, se tenait un demi-cercle d'individus qui faisait face à une jeune femme portant des bois de cerf.
             
            Le tac n'était pas rentrée parce qu'elle était actuellement aux prises avec une bande de jeunes mâles visiblement échauffés par l'alcool.
             
            Elle tourna sur elle-même et redevint un homme, histoire de voir si la meute se détournerait de sa proie. Le tac n'avait cure d'être vu par les humains ; il lui suffisait de se changer en aigle ou en chauve-souris pour échapper à leurs poursuites. Le tac était libre, c'était sans doute le plus libre des monstres, car il n'était rien, ni mâle ni femelle, ni humain ni animal, ni vivant ni mort ; mais il pouvait être tout cela sur une simple impulsion de l'esprit.
             
            – Salut les gars, pirouetta-t-il de nouveau pour devenir une vieille femme entièrement nue.
             
             – Tu as tué mon père, gronda l'un des adolescents dont l'œil noir se teintait de lueurs jaunes.
             
            Le tac arrêta immédiatement de faire le pitre. Elle était folle, mais pas au point de ne pas reconnaître un monstre quand elle en voyait un. Son regard voilé par la cataracte survola les autres individus. Les mêmes étincelles dansaient dans leurs iris.
             
            C'étaient tous des loups.
             
            Voilà qui devenait intéressant.
             
            Elle tendit des doigts parcheminés vers le meneur ; la peau fragile de son bras se froissa, se déchira, se déchiqueta dans le vent ; les muscles fondirent, glissèrent au sol en une mélasse informe, ne laissant que les tendons et les os blancs sur sa main de squelette.
             
            – Tu veux jouer avec la mort, petit loup ? susurra-t-elle dans un ricanement bas.

              Le tac haïssait les loups-garous. Ils n'étaient pas d'ici. Ils n'étaient que les pâles imitations des galoups d'antan ; des êtres puissants, des guerriers-nés, qui n'avaient besoin d'armure que pour cacher la fourrure épaisse qui couvrait leur corps énorme, et de heaume pour dissimuler leur museau et leurs oreilles velues. Mais avec le temps, les galoups s'étaient métissés, leur sang s'était dilué chez les hommes ; ils avaient cessé de se reproduire avec des louves pour fréquenter des humaines, qui leur donnaient des progénitures monstrueuses et geignardes. Les galoups s'étaient éteints, tous, jusqu'au dernier ; ils n'existaient plus que dans les légendes, la mémoire du tac et celle des gargouilles. Plus tard, lorsqu'une foule cosmopolite était venue travailler en France, d'autres les avaient remplacés, des simulacres venus d'ailleurs, des change-formes au visage d'homme et à l'esprit tordu, des êtres capables de passer d'une peau à l'autre lorsque la lune se montrait bienveillante. Ils étaient plus inutiles encore que les voirloups qui changeaient de corps à volonté, et qui comptaient également le chat et le renard dans le cercle de leurs totems. Les galoups avaient été nobles, pétris d'honneur, puissants et respectés ; les loups-garous n'étaient qu'un ramassis d'enflures mesquines, faibles et affamées de gibier. Ils vivaient comme les hommes, mouraient comme les hommes, mais se cachaient sous le crâne de la bête pour assouvir leurs envies.
             
            – Moi qui croyais que tous les monstres comme toi étaient morts depuis longtemps, siffla le meneur en crachant sur le tac.
                           
            Celle-ci s'essuya sans mot dire, puis virevolta et se changea en une femme aux traits si parfaits que sa beauté devenait douloureuse sous le regard de l'autre. Deux ailes immenses, aussi blanches que neige, se déployaient dans son dos – de véritables ailes, celles d'un condor ou d'un albatros, pas ces copies détestables que les hommes collaient dans le dos de leurs anges en carton-pâte.
             
            – Approche, petit loup, siffla-t-elle en caressant doucement sa joue halée par le soleil des Landes. Approche, viens venger ton petit père, qui a porté l'agneau si longtemps.
             
            Il y eut un silence.
             
            – Oh, mais à qui appartient ce mignon petit agneau ? Et ben mon p'tiot, tu pèses ton poids toi, hein ! mima-t-elle encore du bout de ses lèvres si belles.
             
            Le garçon rugit – on entendait la voix du loup faire vibrer sa gorge – et se jeta sur elle.
             
            Lorsqu'il se rendit compte qu'il étreignait désormais un cerf en pleine force de l'âge, il était trop tard. Il avait déjà la gorge percée par un andouiller énorme. La bête le laissa choir au sol, le regarda se vider de son sang avec une lueur froide dans ses yeux d'or.
             
            – Quel dommage que tu ne sois qu'un garou, dit-il en prenant visage de femme.
             
            Sa face spectrale, perchée sur le long cou souple du cerf, se pencha vers sa victime, soufflant son haleine morbide dans sa figure congestionnée et sillonnée de larmes.
             
            – A ta place, un galoup m'aurait déjà tuée, Bigorne ou Chicheface seraient en train de se repaître de mes chairs, Carcolh m'aurait vidée de mon jus comme on presse une orange ; la grande vouivre ou une tarasque quelconque m'auraient écrabouillée, un autre tac aurait eu une chance, même un matagot ou un dart, même un chaton d'argent aurait pu se défendre, mais toi ! Mon pauvre petit !

             
            Ses yeux s'agrandirent, s'arrondirent dans son visage de craie, devenant deux trous noirs prêts à engloutir le monde.
             
            – Tu n'es même pas un monstre, tu n'es qu'un échec de la nature ; tu n'es qu'un pauvre humain qui cache une peau de loup dans un coffre quelconque. Prie donc la lune de gracier ton âme, puisque ta survie ne dépend que d'elle.
             
            Le loup était mort. Reprenant figure de cerf, le tac se redressa et jaugea les quatre autres du haut de toute sa taille.
             
            – D'autres volontaires pour cracher sur le tac ?  feula-t-il.
             
            Des larmes traçaient des sillons salés sur les visages de deux d'entre eux ; sur ceux des autres, on ne lisait que la haine la plus pure.
             
            – Crève, enflure, jeta l'un d'eux, le plus malingre mais le plus empli de courage. On te fera la peau un de ces jours. Remets le nez dans ce village et t'en sortiras plus jamais.
             
            Le cerf haussa un sourcil, ce qui était physiquement impossible et totalement inhumain.
             
            – J'ai une vieille amie à aller rassurer, mais je vous promets qu'à la prochaine pleine lune, je serai là. Et nous verrons qui, des garous ou des tacs, ont leur place dans les Landes.
             
            Il tourna les sabots et prit son essor vers le ciel ; des ailes titanesques scintillèrent dans son dos, une aura d'argent éclata dans la nuit, et soudain un aigle s'éleva vers la Voie lactée.
             
            – Et n'oubliez pas de ramener vos amis vampires ! hurla-t-il, heureux de cette dernière insulte, avant de filer dans le vent et de disparaître à l'horizon.





             
            – Tu ne penses pas réellement y aller, dit la gargouille qui, assise en tailleur tout au bord du toit, exhibait sa totale absence d'organes de reproduction.
             
            – Tu ne penses pas réellement que je vais laisser passer ça, glapit le tac qui s'était changé en chat noir aux courbes élégantes.
             
            – Tu as tué son père, c'est normal que la meute te soit tombée dessus.
             
            – Normal ?! Tu sais que ces créatures n'ont rien à faire sur notre territoire !
             
            – Ce n'est plus notre territoire depuis bien longtemps, ronchonna la gargouille.
             
            Elle se cura le nez avec une grimace stupide ; le chat la poussa, hésitant visiblement entre sourire ou laisser éclater ce qu'il restait de sa colère.
             
            – Ne décrédibilise pas mon discours !
             
            – Tu te décrédibilises tout seul, crétin.
             
            Elle attendait, un petit sourire sur son bec de granit, que son ami réplique, mais seul le silence répondit à son insulte et elle finit par relever les yeux sur lui, pleine d'interrogation. Le chat était assis tout au bord du toit, en équilibre assez précaire pour que le cœur de la gargouille batte plus vite – mais pas plus, elle avait eu son lot de frayeur avec lui et avait fini par s'habituer à ses transformations incessantes.
             
            – Tu es fait pour écrabouiller des gens, dit-elle enfin. Pas pour aller latter la tronche de quelques loups-garous en mal de bagarre.
             
            – Tu crois ? répondit-il avec amertume. A l'origine nous ne devons pas les écraser. Seulement nous laisser porter, de plus en plus lourds jusqu'à ce qu'ils meurent d'épuisement. D'épuisement ! Mais aujourd'hui, je suis obligé de hâter les choses. Avant, on pouvait les faire marcher dans la campagne pendant des jours, il n'y avait personne pour venir les aider. Aujourd'hui, tout va si vite, et il y a tant de monde partout, que si leur port dure plus d'une ou deux heures, quelqu'un va arriver et nous décharger de leurs épaules. Tu sais que c'est le seul moyen de briser le sort.
             
            – Tu radotes encore, constata son amie. Et tu recommences à parler en disant "Nous". Je ne vois pas le rapport avec les garous.
             
            – Ce sont des parasites, voilà le rapport ! s'enflamma le tac de plus belle. Parasites ! Parasites ! Pourquoi prolifèrent-ils comme des puces sur un chien galeux, alors que les nôtres sont tous morts ?! Même Bigorne ! Même Chicheface ! Même Carcolh ! Ce monde tue les monstres de dix tonnes, mais pas les change-formes rachitiques ! Pourquoi ?! Pourquoi ?! Dis-le moi !
             
            – Calme-toi.
             
            – DIS-LE MOI !
             
            La gargouille lui asséna une gifle et le chat tituba en reprenant ses esprits.
             
            – Désolé, bredouilla-t-il.
             
            – C'est pas grave, j'ai l'habitude. Excuse-moi pour la baffe. Et pour répondre à ta question : parce qu'ils sont humains.
             
            – Mais ça n'a pas de sens ! C'est la plus grande faib…
             
            – C'est la plus grande des forces dans le monde d'aujourd'hui, le coupa sévèrement la gargouille. Ils sont comme les nouveaux vampires, ou bien ces elfes venus d'ailleurs qui ont juste à retailler leurs oreilles pour sembler humains. Nos lutins, nos anciens elfes et nos korrigans sont morts, même nos galoups sont morts, mais eux, ils vivent parmi les hommes, sont acceptés par les hommes, s'adaptent au monde des hommes. Nous, nous sommes vieux et incapables de saisir les principes de la modernité. Incapables aussi d'être discrets et de mener nos activités comme avant.
             
            – Tu as des activités, toi ?
             
            – Je parlais au nom de toutes les anciennes créatures ; moi je suis une gargouille, je passe mes journées à chasser le pigeon, à cracher sur les moineaux et à me curer le pif.
             
            – Je me disais aussi.
             
            – Toi, si tu faisais un effort, tu pourrais vivre parmi les humains, comprendre leur monde. Tu pourrais vivre mille vies, incognito, changer de visage comme de chemise, voyager dans toutes les villes humaines, voir du pays.
             
            – Je suis un tac. Les villes humaines ne m'intéressent pas. Je ne compte pas jusqu'à mille, seulement jusqu'à mon record d'humains écrabouillés en un jour.
             
            La gargouille eut un sourire lumineux, dévoilant les grandes dents blanches qui se cachaient sous son bec de pierre. Cela arrivait si rarement que le chat se dérida presque.
             
            Ils restèrent un long moment silencieux, écoutant ricocher les sons de la nuit sur la cathédrale, scrutant les fourmis à forme humaine qui arpentaient les avenues pleines de lumière.
             
            – Toi, tu aimerais voyager, dit soudain le tac.
             
            Ce n'était pas une question.
             
            – Pourquoi pas, dit-elle prudemment.
             
            – Fais pas genre, je vois bien la lueur dans tes yeux quand tu vois les silhouettes des bateaux qui quittent le port, tout là-bas.
             
            – Et alors ? grommela la gargouille en grattant son dos verruqueux contre une tuile en surplomb.
             
            – On pourrait voyager.
             
            – Je croyais que les villes humaines ne t'intéressaient pas ?
             
            – Je pourrais faire un effort, juste pour toi. La moitié du temps, on irait regarder les gens en ville et parcourir les toits, et l'autre moitié, on visiterait les campagnes et on écraserait des gens.
             
            – T'es bien mignon, mon matou, mais je suis une gargouille, je ne bouge pas de mon toit.
             
            – Qu'est-ce qui t'en empêche ?
             
            – Le nom de mon bâtisseur. Je te l'ai déjà dit.
             
            – Hein ? Mais non !
             
            – Si, au moins deux fois. Mais tu ne retiens jamais rien. Tant que le nom de mon créateur restera gravé dans les pierres de cette cathédrale, je ne pourrai pas décoller de ce toit. Mais si jamais le nom est effacé, alors toutes les gargouilles seront libres et sèmeront la pagaille en ville, et tout l'édifice s'effondrera sur lui-même. Ce n'est pas quelque chose que je souhaite.
             
            – C'est parce que tu es trop gentille, grommela le chat.
             
            – Si tu ne vas pas te battre avec les loups à la pleine lune, j'accepte que tu ailles effacer le nom.
             
            Il y eut un silence, puis les yeux jaunes du chat scintillèrent d'un éclat malin.
             
            – Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je peux bouger, moi, je te rappelle, et tu ne peux pas m'en empêcher. Mais par contre, j'ai besoin de ton aide pour aller les combattre.
             
            – Quoi ? De mon aide à moi ? répéta la gargouille d'un air ahuri.
             
            – Oui. Tu es en pierre, tu pèses ton poids et tu ne crains guère les coups ; tu as des griffes et des crocs. Tu serais ma meilleure alliée.
             
            Un sourire futé éclaira ses babines.
             
            – Si tu acceptes de m'aider à les vaincre, alors j'irai effacer le nom de ton créateur et je nous emmènerai à l'étranger. Si tu refuses, je mourrai sans doute égorgé par un loup-garou.
             
            Il la tenait.
             
            – Grmbl.
             
            Elle tempêta une bonne dizaine de minutes, mais finit par acquiescer.




   


   Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)
   
   


avant correction par Titi:
 

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Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

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Dernière édition par La Lapine Cornue le Dim 18 Juin - 20:59, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 17:18

C'est trop bien ! :D

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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 18:43

J'adore, je veux la suite de la suite !
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 20:49

MERCI VOUS ETES TROP GENTILS :( :(

Moi qui en relisant trouvait que c'était nul AHDE


Bon ben ALLEZ, la suite (et fin) du coup. :ffmental:


(et je teste une nouvelle mise en forme peut-être plus agréable)




 

         

   
 
            La prochaine pleine lune était dans une semaine à peine. Il restait très peu de temps au tac pour regagner toutes ses forces. Cela faisait des années et des années qu'il s'affaiblissait, absorbant tout juste la force de quelques manants qu'il parvenait à écraser en campagne de temps en temps.

            Mais cette ère était terminée.

            Ces jours-ci, le tac redeviendrait la créature qui terrifiait les hommes.

            C'était au tour de la ville de subir sa chasse, et personne n'aurait de répit.

            Comme il avait soigneusement évité d'y mettre les pieds depuis un ou deux siècles, ce fut la gargouille, qui connaissait bien les us et coutumes des citadins, qui établit quelques plans d'attaque pour lui. Fort des connaissances de son amie, il avait répété ses transformations une heure ou deux ; puis il avait déposé un baiser sur son front granitique. La gargouille l'avait laissé faire, avec un air grognon qui lui faisait une tête de crapaud. Ils savaient tous les deux qu'il ressentait plus que de l'amitié pour elle, et ce depuis bien longtemps. Le tac ne pipa mot ; il se changea en tourterelle et quitta le toit dans une gerbe de plumes diamantées.






            Tout au long de la journée, tandis qu'il empruntait les rues de la vieille ville et découvrait tout ce qu'il avait évité jusqu'à présent, des cadavres fleurissaient sur son passage, maculant le bitume, attirant les mouches.

            Tu as porté le tac !

            Un petit garçon qui avait trouvé un chaton minuscule sur un banc.

            Tu as porté le tac !

            Un adolescent qui avait voulu apprivoiser un faucon et l'avait posé sur son épaule.

            Tu as porté le tac !

            Une grand-mère qui avait découvert un chiot au milieu de la route.

            Tu as porté le tac !

            Un père de famille, qui avait tenté de retrouver les parents d'une petite fille blonde abandonnée – elle avait adoré se percher sur ses épaules.

            Tu as porté le tac !

            Un homme dans la force de l'âge, qui avait cru aider une jeune fille à la cheville tordue.

            Tu as porté le tac !

            Et d'autres, d'autres encore, si nombreux que le tac avait cessé de les compter. Sa petite phrase rituelle n'avait plus aucun sens à ses oreilles tant il la répétait. Les citadins étaient crédules et pleins de bonté, c'était une véritable manne divine qui le faisait tournoyer et danser dans les rues, danser sous le soleil du crépuscule qui incendiait les façades et faisait scintiller les vitres comme autant de diamants.

            Les sirènes de police résonnaient dans la ville, lancinantes, dramatiques, des cris s'élevaient des quatre coins des avenues ; le tac se sentait redevenir plus fort à chaque instant, recouvrer toute sa puissance disparue depuis si longtemps. Il avait l'impression d'être la Mort en personne, un simulacre de prophète qui apportait désolation sur ces terres impies ; un châtiment pour ceux qui avaient osé tuer Bigorne et oublier le Carcolh.

            Perchée au-dessus de toute cette agitation pleine de soleil et de sang, la gargouille observait de ses yeux vifs et perçants, fière et soulagée, fière mais dévastée d'avoir ramené à la vie cet ancien monstre que tous pensaient disparu.


            Le soir venu, elle tenta de le convaincre de changer de ville, d'aller plus loin le long de la côte, mais il ne se laissa pas influencer ; fou de pouvoir, avide d'énergie, le prophète mortel était bien décidé à terminer son œuvre.




            Les jours de la semaine s'égrenèrent lentement. Chaque instant paraissait porter son lot de morts et de douleur ; le tac devenait invincible, il se gonflait de vies arrachées, rendu ivre par l'abondance des êtres qui vivaient et marchaient autour de lui, qui arpentaient les rues comme autant de fourmis stupides, sans se douter qu'un chaton, un pigeon, un bébé ou une vieille femme fatiguée leur promettrait une mort atroce au prochain tournant.

            Aucun loup-garou, aucun elfe, aucun vampire n'était de taille contre lui. Combien en avait-il tué, d'ailleurs, de ces mi-monstres perdus dans la marée humaine ?

            Il allait gagner ce combat, et après celui-ci, d'autres viendraient, et il renverrait tous ces pucerons là d'où ils étaient venus.






            – Il ne faut pas que tu sois trop sûr de toi, répétait la gargouille depuis le début de la semaine.

            – Mais c'est ainsi, ils n'ont aucune chance, se vantait-il avec la démesure d'un enfant.

            – C'est facile de dire ça quand tu écrases de simples humains. Mais lorsque tu auras une meute de loups-garous déchaînés face à toi, il faudra te battre, pas te transformer en chaton. Sais-tu te battre ?

            – Ce n'est pas bien compliqué. En quoi me changerai-je ? En loup, pour les battre sur leur propre terrain ? En aigle royal ? En cerf, en sanglier, en taureau ?

            – Le taureau peut être une bonne idée. Mais joue aussi sur la belette ou l'hermine, de temps en temps. Un taureau a la force, mais il manque d'agilité et sera facile à blesser pour un loup.

            – Un taureau, donc, décréta-t-il. Nous verrons qui est le plus fort !

            La gargouille soupira en levant les yeux au ciel.

            – Et toi, ma belle, sais-tu te battre ? dit-il en la serrant contre lui, ce qu'il ne s'autorisait jamais d'habitude.

            – Lâche-moi, grogna-t-elle.

            Il ne réagit pas. Elle se retourna contre lui, plus vive qu'une anguille, le saisit à la taille et le propulsa derrière elle comme s'il ne pesait rien. Il fit une culbute au point culminant,  s'écrasa sur le toit dans un cri surpris.

            – Mais où caches-tu toute cette force ? grogna-t-il après s'être relevé en se massant le crâne.

            Sans attendre de réponse, il se changea en renard et se hérissa face à son amie.

            Celle-ci fit mine de retrousser des manches inexistantes, puis se mit à quatre pattes face à lui, comme une statue en attente de bagarre.

            Ce qu'elle était.

            – Ne sous-estime pas la force d'une gargouille, rugit-elle avant de se jeter sur lui.

            Ils luttèrent pendant approximativement vingt secondes, jusqu'à ce qu'elle le plaque au sol, ses griffes de pierre scellées autour de son cou fragile.

            – Regarde-moi ça, jeta-t-elle, toute douceur envolée. A quoi sert de se vanter quand on est aussi faible qu'un nouveau-né ?

            Il poussa un glapissement et se débattit comme un beau diable. Les bras de la gargouille ne tremblèrent même pas. Elle finit par le relâcher et il s'éloigna, ulcéré, allant ruminer sa honte dans un coin.

            – Voilà ce que c'est, d'être fort, asséna-t-elle, et c'est autre chose que de massacrer des humains sans défense.

            Ils ne se parlèrent pas pendant les deux jours qui suivirent, ceux qui précédaient la pleine lune et la bataille fatidique ; et ce silence sonnait comme un glas pour eux deux, qui depuis des siècles ne passaient pas un jour sans chahuter ensemble. La gargouille se rongeait les sangs, persuadée d'avoir sacrifié des dizaines d'humains pour envoyer son ami à la mort ; elle ne lui pardonnait plus ses attitudes d'enfants, ses vantardises stupides et sa cruauté toute naturelle. Folie ne justifie pas tout. Quant au tac, il n'aimait guère qu'on lui démontre sa faiblesse.





            Le dernier soir arriva, et sans qu'ils aient de nouveau échangé un mot, la lune dévoila sa lueur nacrée dans les ombres du ciel noir. La gargouille, assise là où son créateur l'avait sculptée, attendait que le tac aille effacer son nom tout en bas de l'édifice. Pas besoin de palabres ou de prévention ; lorsque ses chaînes invisibles éclateraient en fragments de lumière, que les autres gargouilles s'élanceraient dans l'air chaud pour semer la désolation en ville, et que les arcs de la cathédrale fondraient comme neige au soleil, précipitant l'édifice au sol, elle saurait qu'il l'avait fait.

            Mais ce moment ne vint pas.

            Et ce fut après avoir arpenté le toit de la cathédrale dans tous les sens, se battant avec les autres gargouilles et lançant des coups d'œil inquiets vers le ciel, qu'elle réalisa que le tac était parti se battre sans elle.







            La nuit était sombre en campagne. Dans les villages des Landes, à l'inverse de la ville et ses artères veinées de lumières, seule la lune, les étoiles et quelques lampadaires perdus osaient repousser les ténèbres.

            Pourtant, cette nuit-ci, on y voyait presque autant qu'en plein jour – un jour noir à la lumière blafarde. La lune était pareille à un projecteur qui observait la Terre, sa lueur puissante faisait paraître malingres les boules jaunes des réverbères. Les citadins ne connaissent pas l'éclat des pleines lunes. Il n'y a qu'en campagne, là où les ombres abondent, qu'on se rend compte de son pouvoir.

            Le tac n'aimait pas la nuit ; hors des villes, peu d'hommes s'y déplaçaient, et même s'il avait quelques belles victoires à son actif grâce à la pitié que suscite un animal perdu dans le noir, il préférait le jour où on pouvait jauger de loin le paysage et ses futures victimes. La nuit était de plus le repaire des créatures qu'il méprisait : vampires, loups-garous, qui s'y cachaient comme des vers prêts à surgir d'une charogne.

            Il atterrit sur la margelle du puits de ce petit village, dont il avait écrasé un habitant et menacé cinq autres. Et il attendit.

            Peut-être que les loups ne viendraient pas. Il l'espérait même si cette idée le rendait furieux ; mais plus furieux encore le rendait son envie de rejoindre la gargouille et de s'excuser. En cet instant, il avait besoin d'être fort, de penser à ce proche combat qui le narguait dans les ténèbres ; pas de s'égarer du côté de cette satanée gargouille dont il aurait bien voulu le pardon. Mais il était trop tard. Elle était restée sur son toit de cathédrale, enchaînée à l'édifice par sa faute à lui, sans doute en proie à l'angoisse la plus totale pour son ami tac qui était incapable d'oublier sa fierté.

            Il leva ses yeux jaunes de faucon vers la lune ; il espérait que la gargouille la regardait aussi à cet instant, pensant à lui comme il pensait à elle.

            Il redescendit les yeux très vite. Des ténèbres émergeaient doucement plusieurs silhouettes à quatre pattes, dont les yeux orangés miroitaient sous la lueur des lampadaires. Des effluves de pelage et de suif submergèrent les narines du tac.

            Enfin, ils étaient là.

            Au contraire des galoups, dont le corps musculeux était à mi-chemin entre la bête et l'homme – et contre lesquels le tac n'aurait pas eu une chance –, les garous, une fois enfilée leur seconde peau, ne se changeaient qu'en loups gris.

            Le tac eut un sourire sur son bec de faucon, mais celui-ci se figea lorsque d'autres loups surgirent encore du noir, et encore, encore.

            Ils étaient au moins quinze à présent.

            Cinq d'entre eux clignotaient étrangement, passant en un instant de la forme de loup à celle de chat, puis devenaient des renards, puis des hommes, et encore des loups, et le cercle recommençait à l'infini.

            – Des voirloups ?! rugit le tac en se métamorphosant en un énorme taureau.

            Il se campa sur ses quatre membres, baissa la tête et pointa les cornes en guise de menace ; sous sa peau d'ivoire roulaient des tombereaux de muscles.

            – Que font les voirloups aux côtés des garous ?! Soutiendraient-ils ces faux monstres venus d'ailleurs ?
Un des voirloups s'avança vers lui, maigre et souple sur ses petites pattes de chat moucheté. Ses yeux d'opale brillaient dans les ténèbres.

            – Nous ne sommes pas idiots, siffla-t-il en faisant le dos rond. Les garous sont nos frères, bien plus que les darts et autres manticores ! Toi, le tac, tu n'as plus ta place ici. Les garous nous ont appris à vivre avec les hommes, à les respecter.

            – Les hommes sont des proies ! mugit le taureau. Ce ne sont pas des égaux ! Nous sommes des monstres, auriez-vous oublié ce temps où nous faisions régner la terreur ?

            – Ce même temps où des milliers des nôtres furent brûlés vifs en place publique, glapit un renard avant de redevenir un petit loup brun. Où sont les monstres aujourd'hui ? Que sont-ils devenus ?

            – Ils sont morts ! brailla toute l'assistance. Morts !

            – C'est faux ! cracha le tac.

            – Pauvre idiot ! Tu es seul ! Il ne reste plus que toi !

            – C'est faux, répéta le tac, plus faiblement. C'est à cause des hommes. A cause des hommes. Des hommes.

            Il baissa les yeux et ceux-ci se remplirent de larmes.

            – Tu es le dernier !

            – Non ! Non ! Taisez-vous ! hurla-t-il en chargeant dans le cercle qui se refermait sur lui.

            Il écrasa un chat, envoya bouler un loup, ouvrit la gorge d'un autre d'un coup de cornes ; mais déjà dix autres apparaissaient à leur place.

            – Le dernier tac !

            – Non !

            – Le dernier !

            – Ce monde ne veut plus de toi !

            – Vous mentez !

            Il sanglotait à présent, immense bête blanche perdue au milieu du cercle de loups. Leurs canines lançaient des éclats blafards dans les ténèbres ; leurs iris brûlaient comme des tisons.

            Deux se jetèrent sur lui, puis deux autres ; il les jeta vers le ciel, en tua un d'une ruade, roula sur le sol avant de se relever libre ; mais trois autres bondissaient déjà vers sa gorge.

            – Gargouille ! mugit-il en se dressant vers la lune, les yeux noyés de regret. Pardonne-moi !

            Il ne vit pas les chauve-souris qui atterrissaient non loin, avant de prendre forme humaine à visage de spectres. Les vampires glissèrent vers la mêlée, de leur démarche sinueuse et pleine de silence. Ils étaient venus eux aussi.

            – Pardonne-moi, pleura l'énorme taureau avant qu'ils ne se jettent sur lui. Pardonne-moi.

            Une odeur de sang se déployait dans leur sillage, comme une traîne en éventail.







            La gargouille attendit longtemps ; elle attendit jusqu'à ce que le soleil embrase à nouveau les tuiles autour d'elle, et nimbe sa peau de pierre d'une aura étincelante ; jusqu'à ce qu'il la transforme en sculpture de lumière, loin de sa laideur habituelle. Mais l'aube passa, et le tac ne revint pas.

            Elle attendit encore, jusqu'au matin d'après. Ses chaînes invisibles, qui la reliaient à la cathédrale, s'alourdissaient à chaque heure qui passait.

            Elle attendit encore.

            Et encore.

            Mais elle finit par comprendre que personne, jamais, ne reviendrait les briser.








   


   Ceci est une phrase longue qui n'a d'autre but que d'élargir le fond blanc afin que vos mirettes ne se fatiguent pas jusqu'à l'usure, que dis-je, jusqu'à la dissolution ! (ça, vous devez le laisser, de toute manière on le verra pas, faites-moi confiance je vous dis !)
   
 



texte avant correction par Titi:
 

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Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

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Dragon Dae

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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 21:24

Wow cette fin. Le tac est horrible mais en même temps je peux comprendre sa rage d'être le dernier représentant d'une époque...
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Nain Fougère
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 18 Juin - 23:01

La pls pour le lecteur.

De toute façon, dès que tu écris quelque chose, tu trouve ça nul, donc on a arrêté de se fier à ton avis quand il s'agit de tes textes x)

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Ouppo
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Jeu 27 Juil - 1:31

Waaah.

C'était tellement bien.

En fait c'est un truc comme ça que je comptais faire plus tard, mais c'était un projet de roman qui ne serait pas venu avant quelques temps, j'en ai beaucoup d'autres à faire.

Real Flesh est bien, mais ça je trouve que c'est mieux comme contexte.

Sinon, j'attends des nouveaux épisodes de Real Flesh du coup pour me consoler de la courteté de cette nouvelle.
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Daymonnora

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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Ven 18 Aoû - 14:14

oooh ah la fois c'est triste et a la fois c'est quand meme un peu bien fait pour le tac :/
en tout cas j'ai bien aimé te lire ^^

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La Lapine Cornue
Divine cerfette et ses lapins multicolores
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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   Dim 10 Sep - 1:50

Oooh je vous avais pas réponduuuus Ohoh !

Merci à vous, vous êtes mignons coeur

Oup : c'est la première fois que tu es aussi dithyrambique à propos d'un de mes textes, il a vraiment dû te plaire celui-là AHDE Merciii ! J'attendrai de voir ce projet de roman, héhé.

Merci Daymon, ça me fait plaisir :3

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Je sais ce que je suis. Et je sais ce que je ne suis pas.
:corn3:
Je suis un chaos de rêves et de couleurs,
je suis un Cerf divin chimérique,
je suis une lapine en chocolat aux larmes caramel.
Et toi, qui es-tu ?

Fais un pas vers moi, j'en ferai un vers toi. Et peut-être un jour serons-nous face à face...

***
Cap' d'aller lire ?

→ Venez fouiller dans mes écrits... Y'en a pour tous les goûts ! :corn2:

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MessageSujet: Re: A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]   

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A quoi rêvent les gargouilles [-12] [C~]
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