Encre Nocturne
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Encre Nocturne
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 Ligne de fuite

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AuteurMessage
Pryd



Verseau Messages : 31
Date d'inscription : 14/05/2020

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MessageSujet: Ligne de fuite   Ligne de fuite EmptyJeu 4 Juin 2020 - 16:54

L'esprit libéré de toute pensée, je marche en automate sur la neige fondue du trottoir, inconsciemment auto rythmé par la décevante et flasque sonorité de chacun de mes pas. Entre neige et eau, il n'y a ni la saveur du craquement, ni la joie de l'éclaboussure.
C'est une sensation de froid et d'humidité sur l'intérieur du pied droit, à la base de l'orteil, qui me sors de la torpeur mentale propre à la marche. En tous cas chez moi.

Merde.
C'est vrai. La trop vieille chaussure, autrefois fidèle gardienne et même protectrice des chaussettes (ainsi que de tout ce qui se trouve en dessous) a depuis peu craqué sous la pression. A cet endroit précis qui occupe pour l'heure le principal de mes facultés cognitives, se trouve désormais un trou, une décousure entre cuir et caoutchouc.

Merde et merde de merde.
Ce fortuit événement réveille donc le plus intime des sens, qui lui même réveille ma conscience, suivent les autres sens. Avoir froid à un pied me fait lever la tête, mon regard parcours ce que je ne puis me résoudre à nommer horizon, et, autrement plus interpellé par ce qui m'entoure que par ce que je ressens, le visuel remplace alors le tactile.
Devant moi, autour de moi, c'est ma rue. Plutôt petite, plutôt pauvre, dans une ville plutôt petite, plutôt riche. Au loin, c'est mon immeuble, un peu riche, tout en haut duquel se trouve mon appartement. Vraiment pauvre.
Mais plus loin encore, au centre des deux rangées de perspectives, là où ne se rejoignent pas leurs lignes de fuites, il y a des collines que je n'ai jamais foulées, des arbres que je n'ai jamais rencontrés. Pas d'alignement, pas de structure dans leurs agencements, rien d'autre en tous cas que ce chaos apparent de la nature. Entièrement recouvert d'une neige qui n'a pas fondu.

Je ne connais pas vraiment ce paysage, mais je le reconnais pourtant.
C'est celui des premières neiges d'hiver, de celles qui surprennent au réveil, qui promettent d'être encore là pour Noël, qui font se lever en un bond ravi, mépriser le petit déjeuner et sortir dans le froid, méprisé lui aussi. Et l'odeur de la neige glacée qui viens piquer le nez, de toutes façons, ça vaut un repas.
C'est celui qui était au centre des lignes de tir des batailles de boules de neige, de celles qui me laissaient en pleurs dans la cour de récré, car tout le monde connais la règle du jeu : « veiller à ne pas y mettre de pierres ou de gravier ». Mais pourquoi suis-je le seul à suivre ces règles ?
C'est celui qui, me faisant lever le nez des lignes de Maupassant ou d'Hemingway, m'enlève de leurs écrits pour mieux m'en aller en savourer les échos, à la surprenante lumière de la lune et de ses reflets sur ce sol qui, selon mon loisir et ma lecture, passe en une virgule imaginaire de la pureté à la fantasmagorie.
Oui, je le reconnais ce paysage, je l'ai vu, je l'ai vécu tant de fois, tant d'années et en tant d'endroits.
Les bourrasques des vents d'hiver, les odeurs de froid, la morsure même de celui-ci... je vois tout cela, là, devant moi sur ces lointaines collines blanchies, à travers ce paysage reconnu, celui-là même qui, quel qu'il soit, ne m'a jamais déçu, m'ayant toujours offert quand je le voulais le décors que je voulais pour l'émotion que je ressentais.

Il a, ce paysage reconnu, cela de particulier d'être chargé de fébrilité enfantine, de spleen baudelairien. Il crie les souvenirs chéris des soirées d'hiver, mandarines, chocolats chauds, joie de la journée écoulée et impatience du lendemain ; il se fait le support madeleine de proustien des premiers espoirs perdus, des délectations nostalgiques de ce qui n'a pourtant parfois jamais été vécu.

Devant moi, il y a cela. Ce paysage là. Mais désormais que je le vois, que je le reconnais, je ne le ressens pas.

Le temps de cette divagation, je suis arrivé en bas de chez moi, et, refermant la porte en même temps sur le froid et les émotions perdues, je ressens un petit pincement au cœur. Une peine fugace...
Peut-être pour me donner bonne conscience, pour me faire croire à moi-même que je suis encore un peu l'être humain que j'étais autrefois ?
Mais non, ça ne dois pas être ça, je n'ai pas assez de mauvaise foi pour me mentir ainsi à moi-même. C'est mon humanité, je pense. A bien y réfléchir, oui, c'est certain, c'est ça : elle est encore là.

Merde. En rentrant, il faudra que je change de chaussettes.
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