Encre Nocturne
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13 résultats trouvés pour Romance

AuteurMessage
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: [ANCIEN]Notes de Patch que personne ne lit
Alton

Réponses: 339
Vues: 11040

Rechercher dans: Vie administrative   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: [ANCIEN]Notes de Patch que personne ne lit    Tag romance sur Encre Nocturne EmptySam 16 Sep 2017 - 9:08
Mes salutations les plus clinquantes !

A mon tours de spammer ici comme un sauvage !

Comme vous l'avez sans doute déjà remarqué, une nouvelle liste de genre (sans raton-laveur est apparu) chacun des items de cette listes est un lien vers les sujet appartenant à la liste (au moment ou j'écris seul quelques genres son occupés, mais le peuplement ne saurai tarder Vent) et puis ça donne une idée de a qui ça sert !

Hee ... T'est gentil Alton ... mais Cooment on apparaît dans la liste ? Hein Hein ... Comment je fais hein !!!! :révolution: :révolution:

C'est simple bon ami nocturniens, il suffit de taguer vos texte comme indiquéhttp://www.encre-nocturne.com/t4283-convention-du-forum#46961

La liste de tag pour éviter de se promener à chaque fois là bas

Genre(s) au choix (minimum 1) : #Aventures - #Action - #Fantasy - #Science-fiction-Anticipation - #Romance - #Réaliste - #Amitié-Famille - #Surnaturel - #Policier-Thriller - #Drame-Tragédie - #Epouvante-Horreur - #Humour - #Spirituel-Philosophie

Juste une petite précision : Les tag, en plus d'être assez rigolo pour taguer n'importe quoi #Voilà #Utilité, sont un peu capricieux, du coup si vous votre etiquette n'est pas exactement celle attendue, l'annuaire improvisé ne les reconnaîtra pas (ça compte pour les majuscules)

Ah oui, et si un admin pase dans le coin, il pourra modifier la charte pour virer les accents des tags qui ne sont pas reconnu ?

Comme d'habitude n'hésitez pas à râler si ça ne marche pas, (sinon là c'est un peu moche, je viendrai peaufiner dans la journée là je dois vraiment y aller ... :unjournormal: )

Bonne journée à vous !
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Partenaires de destin
Lame37

Réponses: 6
Vues: 715

Rechercher dans: Chansons   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Partenaires de destin    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyJeu 14 Sep 2017 - 10:59
Salut à toutes et à tous, comme on dit chez moi jamais deux sans trois. Voici donc mon troisième texte poétique.
J'espère qu'il vous plaira, bonne lecture et merci de me suivre.

#Romance

Partenaires de destin

Je vais vous parler de quelqu'un.
Qui un jour a croisé mon chemin.
C'était un matin, le destin.
Ça m'avait paru enfantin.
Je ne savais comment ça finirait.
Mais avant ça, je me disais.

Elle serait comme le vent.
Signe du déchaînement.
Indomptable et réelle.
Sans secret et fidèle.
Elle me donnerait des ailes.
Je ne serais rien sans elle.

C'est une beauté, une merveille.
Il n'y en a pas deux pareilles.
J'ai vu l'incroyable.
C'était mémorable.
Elle est entrée dans ma vie.
A changé mes jours et nuits.

Elle est comme le vent.
Signe du déchaînement.
Indomptable et réelle.
Sans secret et fidèle.
Elle me donne des ailes.
Je ne suis rien sans elle.

C'est ma raison sur Terre.
Elle est ma partenaire.
Elle est mon tourment.
Et me prend mon temps.
C'est grâce à elle que je cours.
Dans ma vie de tous les jours.

Elle était comme le vent.
Signe du déchaînement.
Indomptable et réelle.
Sans secret et fidèle.
Elle me donnait des ailes.
Je n’étais rien sans elle.

Une dragonne et un loup.
C'était bien l'amour fou.
C'était comme un mirage.
Tout comme un tatouage.
C'était à la vie, à la mort.
Une folie, un coup du sort.

texte avant correction par Titi :
 
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Plus rien ne sera comme avant [-15]
Dragon Dae

Réponses: 7
Vues: 1974

Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Plus rien ne sera comme avant [-15]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyVen 12 Mai 2017 - 21:17
#Romance #Amitié-Famille #Drame-Tragédie
Bonjour ! En fouillant mes vieux dossiers pour les 5 ans de EN, j'ai retrouvé ce vieux texte qui date de 2014. Je l'avais écrit pour un cours d'écriture de nouvelles à la fac... Je l'aimais bien, et j'ai bien aimé le retrouver, donc je vous le pose là. J'ai juste changé deux-trois noms, et fait quelques modifications mineures, mais sinon je vous le livre presque brut.
Je le mets en -15 par sécurité, à cause du sujet.

(-)
18 janvier 2027

Alex n’écoutait le cours d’histoire que d’une oreille. Quelle plaie que ce soit un cours obligatoire pour le bac… Lui, ce qui l’intéressait, c’était le dessin, point. Mais son père avait insisté pour qu’il fasse des études normales jusqu’au bac, parce que le dessin, même quand on était doué, ça ne permettait pas de gagner sa vie. Son téléphone vibra brièvement dans sa poche, indiquant l’arrivée d’un message. Il jeta un regard furtif à sa prof pour vérifier qu’elle avait bien le dos tourné, avant de sortir l’objet et de vérifier le message.

Il faut qu’on parle – Clo

Clo, alias Chloé Perrin, sa petite amie. Il haussa un sourcil devant le message – « il faut qu’on parle » n’était jamais bon signe de la part d’une petite amie.

Où et quand ? – A

Midi, devant la bibliothèque – Clo

« Monsieur Cartier ! s’exclama soudain une voix. »

Alexandre sursauta et leva la tête ; sa professeur le regardait d’un air sévère.

« Oui, Madame ?

- Pouvez-vous me dire à quoi correspond cette date ? »

Il reporta son regard sur le tableau derrière Mme Vautrot. 15 novembre 2017.

« C’est la date à laquelle l’avortement a été prohibé en France, madame, avec deux exceptions : si la grossesse pose un danger pour la mère – danger certifié par deux médecins extérieurs à l’établissement devant pratiquer l’avortement – ou s’il y a eu viol, auquel cas la mère doit avoir porté plainte.

- Exact, répondit la prof d’un air décontenancé. »

Alex retint un sourire triomphant – cette date et cette loi, il ne risquait pas de les oublier. Lui-même n’avait que sept ans quand la loi était passée, alors il ne s’était pas beaucoup intéressé ; mais sa belle-mère et sa sœur aînée avaient suivi ça de près. Cathy avait 26 ans à l’époque, et vivait en région parisienne ; elle avait participé à toutes les manifestations pour protester contre cette loi, qui était d’abord passée en Espagne quatre ans avant la France. Et dans les années qui avaient suivi, la famille avait souvent débattu au sujet de cette loi. Alors pour Alexandre, le 15 novembre 2017 était une date aussi célèbre que celle des attentats du 11 septembre.


Le reste du cours se déroula sans encombre, et à l'heure dite Alex retrouva sa petite amie sur le lieu du rendez-vous. Celle-ci faisait les cent pas d'un air anxieux, et se précipita vers lui en le voyant arriver.

« On a un problème, annonça-t-elle sans préambule. »

Vérifiant que personne ne se trouvait dans le couloir, elle sortit de sa poche un bâtonnet de plastique blanc qu'elle lui tendit avant de déclarer :

"Je suis enceinte."

Ces trois mots lui firent l'effet d'une douche froide.

"Merde, lâcha-t-il.

- Je ne te le fais pas dire !

- On est trop jeunes pour avoir un bébé ! s'exclama-t-il d'un ton paniqué.

- Non tu crois ? répliqua-t-elle d’un ton sarcastique. Evidemment qu’on est trop jeunes ! Sauf qu’on n’a pas le choix ! »

Alex s’assit lourdement sur une chaise à proximité.

« Mes parents vont me tuer, murmura Chloé.

- Les miens aussi, acquiesça Alexandre. Et je te parle même pas de ma sœur… »

Rien que d’imaginer la réaction de Cathy quand elle apprendrait que son petit frère avait mis sa copine de 17 ans enceinte, il avait envie d’aller se cacher. Avec leurs 18 ans d’écart, ils avaient évité la typique rivalité fraternelle et la jeune femme avait toujours été un modèle à suivre à ses yeux.

Repensant à la loi, il suggéra :

« Tu pourrais toujours porter plainte pour viol… »

Sa petite amie eut l’air outragée.

« Alors petit a, je refuse de déposer une fausse plainte sur un sujet aussi grave. Et petit b, je porterais plainte contre qui ? Toi ?

- Ou tu pourrais faire de faux certificats comme quoi tu es trop fragile pour avoir des enfants…

- Mais bien sûr, je vais aller voir le médecin de mes parents et celui des tiens, qui ne manqueront pas de tout leur rapporter ! Alex, j’ai besoin que tu te serves de ton cerveau, on a un gros problème là !

- Tu es enceinte de combien ? demanda-t-il d’un ton désespéré.

- Je dirais entre deux et trois mois, répondit Chloé. On a encore un peu de temps avant que ça se voie. »

Alex hocha la tête, perdu dans ses pensées. Qui pourrait bien les aider ?

Il y pensait encore quand il retourna dans sa chambre ce soir-là. L’avantage d’être en internat, c’est qu’il avait jusqu’au week-end avant de devoir rentrer chez lui. Sa belle-mère, Lucie, le connaissait si bien qu’elle arrivait à détecter le moindre problème rien qu’en regardant son visage. Si elle l’avait vu à cet instant, elle ne l’aurait pas lâché avant qu’il ne crache le morceau.

Peut-être même qu’il devrait aller chez sa mère ce week-end… Ses parents s’entendaient si mal qu’ils lui laissaient désormais le choix de chez qui passer le week-end avant de retourner au lycée. Beaucoup moins intuitive que Lucie, sa mère ne saurait même pas qu’il avait un problème. Ça lui laisserait plus de temps avant d’affronter son père et sa belle-mère…

Son portable sonna, interrompant ses réflexions. Par réflexe, il répondit sans vérifier l’identifiant.

« Allô ?

- Allô frangin, c’est Cathy ! »

Il se figea. Merde, merde, merde, Cathy était presque aussi douée que sa mère pour deviner quand quelque chose n’allait pas !

« Alex ?

- Oui, je suis là, répondit-il.

- Ça va ? Tu as une voix bizarre.

- Oui, ça va, mentit-il. J’étais juste en train de repenser au cours d’histoire… La prof m’a interrogée sur la date de la loi contre l’avortement, ça m’a fait penser à toi.

- Tu lui as dit ce que tu en pensais, j’espère ! »

Cathy et Lucie étaient convaincues qu’il partageait leurs vues sur l’avortement ; la vérité était que jusqu’à récemment, il ne s’était pas formé d’opinion définie. Quelque chose lui disait qu’il allait bientôt y remédier, cela dit…

« Non, Cat, c’est un cours d’histoire au lycée, pas un débat. Je peux pas vraiment me permettre de me lancer dans une tirade comme quoi toutes les femmes devraient avoir le droit d’avorter.

- Tu as raison, je ne voudrais pas que ta prof t’enlève des points. Et Chloé, comment elle va ? »

Alex avait invité sa petite amie pour la deuxième semaine des vacances de Noël ; elle avait conquis toute la famille. Le fait qu’elle ne soit pas toujours d’accord avec leurs opinions n’avait pas fait de mal : il y avait peu de choses qui plaisaient davantage aux Cartier et aux Bouquet, la famille de Lucie, qu’un bon débat.

« Elle va bien, merci. Et toi, comment ça va à Paris ? »

Il se garda de lui demander des nouvelles de sa vie amoureuse – rien n’agaçait plus sa sœur que la question « Tu as un petit ami ? » posée à tort et à travers…

Une idée lui vint d’un coup. Cathy militait pour le droit à l’avortement. Cathy était, selon ses propres mots, « pour le droit des femmes à disposer de leur corps »… et Cathy l’avait toujours couvert auprès de leurs parents respectifs quand il en avait besoin. Peut-être qu’elle pourrait les aider, Chloé et lui… Il faudrait qu’il en parle d’abord à cette dernière, mais il y avait soudain une lueur d’espoir à l’horizon.

Il écouta d’une oreille distraite sa sœur raconter sa journée, évaluant les chances que Chloé accepte d’en parler à Cathy – élevées, une grande sœur valait mieux que les parents – et que Cathy, à son tour, accepte de les aider sans en parler à la famille – moyennes, elle pouvait estimer que c’était trop important pour leur cacher.

19 janvier 2027

La première chose qu’il fit à la pause déjeuner fut d’entraîner Chloé à l’écart, avant de lui demander :

« Tu te souviens de ma sœur Cathy ?

- La gentille blonde qui vit à Paris ? Oui, je me souviens, pourquoi ?

- Elle a toujours milité pour le droit à l’avortement, expliqua-t-il, et je pense qu’elle pourrait nous aider. Et Paris est tellement grand, que ça doit être possible de trouver deux médecins qui nous fassent de faux certificats…

- Et tu veux lui dire, déduisit Chloé d’un air sceptique. Elle ne risque pas de nous dénoncer ?

- Elle me couvre toujours quand j’en ai besoin, assura-t-il. »

La jeune fille semblait toujours dubitative.

« Ecoute, Chloé… Tu sais comme moi qu’on ne peut pas avoir un bébé à notre âge. On vivrait où ? Chez mes parents, c’est minuscule, et les tiens n’ont pas assez de place non plus… Et puis on n’a pas la maturité non plus, on est à peine plus que des gamins nous-mêmes ! J’ai 18 ans et toi 17, on est encore au lycée…

- On pourrait toujours le faire adopter… souffla sa petite amie.

- On pourrait, mais tu veux vraiment qu’il grandisse dans un foyer, avec tout ce qu’on entend à ce sujet ? Crois-moi il vaut beaucoup mieux qu’on fasse comme ça… »

A contrecœur, l’adolescente hocha la tête.

« Appelle ta sœur. »

La sonnerie retentit pour signaler le début des cours de l’après-midi, repoussant au soir le moment de téléphoner à Cathy. Lorsque le dernier cours se termina, cependant, le couple se rendit dans la chambre d’Alex pour lui parler ensemble.


Elle répondit à la première sonnerie.

« Alex ? Tu ne m’appelles jamais deux jours de suite à moins d’une urgence… Qu’est-ce qui t’arrive ?

- On a besoin de ton aide, Cathy, annonça-t-il avant de prendre une grande respiration et de poursuivre, Chloé est enceinte. »

Il y eut un long silence à l’autre bout de la ligne, puis, d’une voix beaucoup plus calme, mais aussi beaucoup plus froide, sa sœur déclara :

« Je croyais que Maman et Laurent t’avaient mieux élevé que ça, Alex. Que tu savais qu’il fallait se protéger dans ces cas-là.

- Mais on s’est protégé ! C’est un accident, je sais pas quand ça a pu arriver, mais on a fait attention, je te jure !

- Et vous comptez faire quoi, maintenant ?

- Justement, c’est pour ça qu’on a besoin de ton aide… J’ai pensé que, comme tu dis toujours que les femmes devraient pouvoir avorter librement… Tu pourrais nous trouver un médecin. Sans le dire aux parents – les siens ou les nôtres…

- Passe-moi Chloé, demanda Cathy. »

Alex fit passer le téléphone à l’adolescente à ses côtés, qui répondit :

« Salut, Cathy.

- C’est bien ce que tu veux ? Avorter ?

- On peut pas le garder, de toute façon. Et si je le fais adopter… je crois que je me demanderai toujours s’il est quelque part.

- Je comprends. Bon, voilà ce qu’on va faire. Je vais téléphoner à ma mère pour dire que je vous invite tous les deux chez moi pour le week-end ; de ton côté, tu vas demander la permission à tes parents de venir. Donne-leur mon numéro si ça peut les rassurer.

- Et s’ils demandent pourquoi tu nous invites ?

- Dis-leur qu’une pièce de théâtre que tu étudies en cours joue ce week-end, et que je vous ai invités à venir la voir. »


Par chance, les parents de Chloé furent compréhensifs ; ils connaissaient déjà Alexandre qu’ils appréciaient beaucoup et en qui ils avaient confiance. Après avoir téléphoné à Cathy pour confirmer l’invitation, ils acceptèrent de laisser le jeune couple monter à Paris – à condition qu’ils ne dorment pas dans la même chambre. Condition qui fit rire jaune les amoureux – s’ils savaient que le mal était déjà fait…


De son côté, Cathy avait pris rendez-vous avec sa gynécologue – une amie qui accepterait sans mal de pratiquer un avortement clandestin. Il était hors de question d’emmener Chloé chez un inconnu qui risquait de bâcler le travail, mettant sa santé en danger. Elle avait ensuite prévenu sa mère et son beau-père qu’Alex ne rentrerait pas ce week-end puisqu’il venait chez elle, et préparé la chambre d’amis pour les deux adolescents, en dépit de la condition posée par les Perrin. Après tout Alex ne risquait pas de mettre sa petite amie enceinte une deuxième fois, n’est-ce pas ?


Le couple arriva le vendredi soir, ayant pris le train juste après la fin de leurs cours. Elle attendit qu’ils soient arrivés à l’appartement pour leur annoncer :

« Chloé, tu as rendez-vous demain avec ma gynécologue. Je la connais depuis longtemps, elle partage mes idées et sera ravie d’éviter une adolescente de finir à l’hôpital pour avoir essayé de s’avorter toute seule. Tu auras toute la journée de dimanche pour te reposer et récupérer, avant de retourner en cours lundi. Est-ce que vous avez des questions ?

- Est-ce que je pourrai accompagner Chloé ? demanda Alex. Qu’elle n’ait pas à faire ça toute seule…

- C’est aussi ce que tu veux, Chloé ? »

L’adolescente hocha la tête, l’air angoissé.

« Alors vous n’aurez qu’à le dire à Carmen, ça ne posera aucun problème. »

Se levant, elle déclara :

« Je vous ai préparé la chambre d’amis, vous partagerez le même lit mais je ne veux rien savoir de ce que vous y faites, c’est compris ? Je ne veux pas entendre un bruit. »

20 janvier 2027

Le lendemain matin, Chloé fut incapable d’avaler quoi que ce soit au petit déjeuner. Elle avait beau savoir que c’était la meilleure solution, l’idée de l’avortement la terrifiait. Elle ne savait pas du tout à quoi s’attendre, mais n’osait pas poser de questions à Cathy. Celle-ci sembla percevoir son inquiétude et lui adressa un sourire rassurant au-dessus de la table.

« Tout va bien ? »

Incapable de dire un mot tant sa gorge était nouée, l’adolescente hocha la tête.

« Ne t’inquiète pas, Carmen – le docteur Elie – ne va pas te manger. »

Cathy hésita un instant avant de poursuivre :

« Je voulais te demander… tu comptes en parler à tes parents ? Je ne vais pas le faire à ta place, ajouta-t-elle quand Chloé se figea. Et je ne vais pas te forcer à le faire non plus. Je pense juste… que c’est quelque chose de trop important pour leur cacher. Je vais aussi encourager Alex à le dire aux nôtres, pour la même raison. Mais je ne dirai rien, parce que ce n’est pas à moi de le faire.

- Ils ne peuvent pas savoir, répondit l’adolescente en secouant la tête. Ni les miens, ni les vôtres… Si Alex le dit aux vôtres, ils se sentiront obligés de le dire aux miens… et je ne supporterais pas le regard de ma mère si elle savait. Et mon père… il serait capable de poursuivre Alex avec un fusil s’il apprenait qu’on couche ensemble, alors lui dire que je suis tombée enceinte… Il ferait probablement une crise cardiaque. »

C’est à ce moment qu’Alex débarqua dans la cuisine, les cheveux ébouriffés et les yeux encore pleins de sommeil. Le contraste avec le sérieux du sujet dont elles parlaient fut si saisissant que Chloé et Cathy éclatèrent de rire, à la grande confusion de l’adolescent.


Le docteur Elie s’avéra être une femme charmante. Elle accueillit les adolescents avec un sourire rassurant lorsqu’ils entrèrent dans son cabinet.

« Asseyez-vous, voyons, dit-elle en les voyant rester debout au milieu de la pièce. Il n’y a pas de quoi avoir peur – je n’ai jamais mangé personne. Alors, poursuivit-elle quand ils furent assis, qu’est-ce qui vous amène ?

- Je croyais… que ma sœur vous avait prévenue, dit Alex d’un ton incertain.

- Je voudrais l’entendre de votre point de vue à tous les deux, répondit la gynécologue sans se départir de son sourire. Prenez votre temps. »

Les adolescents échangèrent un regard, puis Chloé se lança.

« On a eu… un accident. Je sais pas comment c’est arrivé, je prends la pilule pourtant… Et il met un préservatif à chaque fois…

- Parfois un préservatif peut être défectueux sans qu’on s’en rende compte. Il suffit d’un tout petit trou, expliqua le Dr Elie. Et la pilule n’est pas fiable à 100 % - un jour, peut-être, on en inventera une, mais pour l’instant il y a encore une marge d’erreur.

- En tout cas… Chloé est enceinte, reprit Alex. Et on ne peut pas garder le bébé – on n’est pas prêt.

- Et je ne pourrais pas abandonner mon bébé, ajouta cette dernière. Je veux dire, il n’y a rien de mal là-dedans, mais moi… je ne pourrais pas. Seulement l’avortement est illégal… enfin, on connaît les exceptions mais…

- Mais tu n’entres pas dans ces catégories, conclut Carmen. Je comprends. Et toi, Alex ? demanda-t-elle à l’adolescent. Pourquoi es-tu là ? »

Il sursauta, ne s’attendant pas à ce qu’on lui pose cette question. Il tenta de trouver les mots pour exprimer ses raisons.

« Je suis là parce que… On a été deux quand l’accident est arrivé. Ça me paraît normal d’être deux pour arranger les choses. Et parce que… j’aime Chloé, alors je veux la soutenir, parce que je pense qu’elle en a besoin. »

Carmen lui sourit.

« Excellent. Est-ce que l’un de vous a des questions ? Sur l’avortement, ou sur ce qui va se passer ensuite ?

- Est-ce que… ça peut m’empêcher d’avoir un bébé plus tard ? Quand j’en voudrai un ?

- Pas du tout, répondit fermement la gynécologue. Sauf s’il y a des complications, mais je doute que ce soit le cas. J’ai déjà pratiqué ce genre d’interventions.

- Et… combien de temps on devra attendre, demanda Alex, avant de pouvoir recommencer à… »

Il se mordit la lèvre en voyant le regard incendiaire que lui adressait sa petite amie. Et voilà, il savait qu’il n’aurait pas dû poser cette question, maintenant il avait l’air de ne penser qu’au sexe…

« Quand vous serez prêts tous les deux, dit Carmen. Techniquement vous pourriez recommencer juste après être sortis de ce bureau – si vous en aviez tous les deux envie. C’est une question de mental, et pas de physique. Est-ce que vous vouliez savoir autre chose ? »

Chacun secoua la tête.

« Alors je vais vous expliquer ce qui va se passer. Je vais te donner un médicament, Chloé, que tu vas avaler avec un verre d’eau. Ensuite tu iras dans les toilettes que tu vois là-bas, et tu expulseras l’embryon. Ce sera comme avoir tes règles, mais en légèrement plus douloureux. Est-ce que tu comprends ?

- Je comprends, répondit-elle d’une petite voix.

- Est-ce que je peux aller avec elle ? demanda Alex, désireux de se faire pardonner son faux pas précédent.

- Si Chloé est d’accord, oui. »

Il se tourna vers sa petite amie, anxieux.

« Ne m’en veux pas, mais… pour ça, je préfère être toute seule, souffla-t-elle. »

Il fit de son mieux pour cacher sa déception, et hocha la tête. Le docteur Elie sortit donc une petite boîte de son bureau – pas différente, observa l’adolescent, des boîtes d’aspirine vendues dans n’importe quelle pharmacie – avant d’y prendre une pilule qu’elle tendit à Chloé. Elle remplit ensuite un gobelet en plastique qu’elle lui tendit également.

L’adolescente avala le médicament sans regarder le docteur ou son petit ami, -> puis se rendit aux toilettes que lui avait indiquées le médecin en essayant de penser à tout sauf à ce qu’elle était en train de faire.

Son esprit ne cessait de rejouer le moment où Alex avait demandé quand ils pourraient de nouveau faire l’amour. Elle savait qu’il n’avait pas voulu dire ça comme ça – qu’il voulait savoir comment éviter de la blesser – mais elle n’arrivait pas à se débarrasser du ressentiment qui avait pris place en elle. C’était facile pour lui, après tout. Tout ce qu’il avait à faire, c’était être là, et garder le secret. C’était elle qui devait expulser un fœtus de son ventre… qui devait souffrir le martyr dans des toilettes froides et impersonnelles.

Assise sur le siège de porcelaine blanche, pliée en deux par la douleur, elle se mit à sangloter, la tête dans ses mains.


De son côté, dans le cabinet du docteur, Alex écoutait les sanglots provenant des toilettes et se sentait misérable. Il aurait voulu aller trouver Chloé, essayer de la consoler, lui dire que tout irait bien… Mais elle ne voulait pas qu’il soit là. Elle voulait être seule, et il devait respecter ça. Il repensa à ce que Cathy lui avait glissé, ce matin-là :

« Un truc comme ça, ça peut détruire ton couple ou le renforcer. Et ça va dépendre autant d’elle que de toi. Respecte-la, et fait attention à ce qu’elle veut. Si elle te dit non, pour n’importe quoi, c’est non. C'est valable tout le temps, bien sûr, mais c'est encore plus important maintenant. N’insiste pas, et si tu es blessé, NE LUI MONTRE PAS. Tu vas marcher sur un fil raide, Alex, dans les jours à venir. Garde ça en tête. »

Quelques minutes plus tard, un bruit de chasse d’eau retentit et Chloé sortit des toilettes, les yeux rouges mais secs. Le docteur Elie ne fit aucun commentaire, se contentant de l’examiner – derrière un rideau, à la demande de l’adolescente – pour vérifier que tout avait été expulsé, avant de les reconduire dans la salle d’attente où les attendait Cathy.


Ce soir-là, Chloé partit se coucher sans dîner, prétextant qu’elle n’avait pas faim. Quand Alex vint la rejoindre, contrairement à la nuit précédente, elle ne se blottit pas dans ses bras, maintenant au contraire la plus grande distance possible entre eux. C’est alors que l’adolescent comprit exactement ce que Cathy avait voulu dire.

Il n’était pas sûr de ce qui se passerait dans les prochains jours, semaines, et mois – s’ils finiraient ou non par le dire à leurs parents ; s’il allait perdre sa petite amie ou pas. Il n’était sûr que d’une seule chose : quoi qu’il arrive, plus rien ne serait comme avant.
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Convention du forum
Invité

Réponses: 0
Vues: 7726

Rechercher dans: Règles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Convention du forum    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyMer 4 Mai 2016 - 20:59
Convention




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Les sanctions applicables par les administrateurs et membres du staff sont, dans l'ordre d'importance croissante :


- Avertissement de l’administration : le membre reçoit un message de l’équipe d’administration pour lui rappeler ses actes, ce que stipule la convention à ce propos, ce qu’il risque s’il reproduit ces actes.

- Le kick : le membre est éjecté de la Chatbox. En cas de comportement inapproprié, insultant, intolérant, etc., sur la Chatbox (CB).

- Le ban de la Chatbox : le membre ne peut plus se connecter à la CB pour une durée variable. En cas de récidive de comportement négatif.

- Le ban temporaire du forum : le membre ne peut plus se connecter sur le forum pour une durée variable (une semaine, un mois ou une autre durée en fonction de la gravité de la situation). En cas de plagiat de texte, de comportement grave sur le forum, de mésentente avec d'autres membres, de menace envers un membre, de propos injurieux répétés à l’encontre d’un membre.

- Le ban définitif du forum (ou suppression de compte) : le membre ne pourra plus se connecter au forum, son compte sera inactif et ce pour une durée indéterminée. En cas de harcèlement à l’égard d’un ou plusieurs membres, de comportement très grave ou récidiviste.





AUX AUTEURS : pour poster vos écrits sur le forum





Evitez de poster trop de textes par semaine et/ou plusieurs textes d'affilée. Lire et commenter les textes prend du temps, et chacun doit avoir sa petite part de lectures. Poster trop de textes est contre-productif pour tout le monde, lecteurs et auteurs.


Chaque histoire (Nouvelle, Roman, etc) disposera au minimum d'un mot-clé (indiquant son ou ses genres) parmi la liste suivante :
{#}Aventures{/#} - {#}Action{/#} - {#}Fantasy{/#} - {#}Science-fiction-Anticipation{/#} - {#}Romance{/#} - {#}Réaliste{/#} - {#}Amitié-Famille{/#} - {#}Surnaturel{/#} - {#}Policier-Thriller{/#} - {#}Drame-Tragédie{/#} - {#}Epouvante-Horreur{/#} - {#}Humour{/#} - {#}Spirituel-Philosophie{/#}

Les mots-clés sont à mettre dans le message contenant le texte, avant ou après le titre afin qu'ils soient bien visibles.




→ En cas de texte contenant un minimum d'insultes, de violence ou de scènes sexuelles, veuillez vous reporter à → sur fond blanc.
Elles devront être lisibles et aérées.
Il est mieux que chaque chapitre ou partie soit posté dans une publication différenciée.
Les liens URL de ces chapitres/parties devront être copiés-collés dans le Sommaire ou dans le message de votre texte sur le forum. Ainsi les lecteurs n'auront qu'à cliquer dessus pour accéder à chaque chapitre !








Bref, c'était la partie barbante, maintenant lâchez-vous, amusez-vous tout en respectant ces règles !
Tag romance sur Encre Nocturne 3883910101
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Renaissances (le Peuple de l'Aube) [-12]
La Lapine Cornue

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Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Renaissances (le Peuple de l'Aube) [-12]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyDim 4 Jan 2015 - 12:14


Allez, troisième histoire de ma série de réécritures du mythe d'Adam et Eve ; mais cette fois, ils n'appartiennent pas au même Jardin d'Eden ; c'est elle qui va basculer la première, puis ils vont se rencontrer et ça va barder... :-p
Plus réaliste que les deux premiers volets, cette nouvelle-ci n'est pas plus évidente à relier au mythe originel (à vous de trouver ce qu'est la pomme, qui est le serpent... - bon, Adam et Eve ça devrait aller quand même x))
Une fois n'est pas coutume, je vous la fractionne en deux ou trois parties ; voici la première, elle n'est pas longue. Allez, bonne lecture ! :la:


→ Ici le texte 1 : Celle en qui parle la lumière ; le texte 2 : Bêtes Noires et le texte 4 : Conte du chat, de l'oiseau et de la Reine dragon


Inspiré d'un rêve.


Renaissances
ou
Le peuple de l'Aube




‹‹ Certains spectres sont de chair et d'os. Rejetés par tous, traînant leur péché derrière eux. Leurs souvenirs se délitent petit à petit. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien…
Ces spectres-là, mon enfant, ce sont ceux de l'Aube, et c'est pourquoi tu ne dois jamais, jamais tenter de voir le soleil. ››






      Le soleil va se lever.
      Nous nous barricadons déjà dans l'ombre, pour échapper à ses rayons furieux. Nous, peuple de la nuit, peuple du vent et de la mer, peuple du sable et du sel. Peuple des oiseaux dont nous portons la peau et les parures, sans oublier les os.
      Appuyée contre une hutte, je contemple la lueur claire qui teinte l'horizon de bleu. Mon regard dérive sur la mer toute scintillante, ourlée de blanc ; puis sur les membres de la tribu qui se croisent et s'entrecroisent sur la plage, réglant les derniers détails – filets de pêche, collecte des coquillages – avant d'aller se terrer dans leurs huttes pour la journée. Les pans de peau tannée claquent au vent sec de la mer, les plumes décolorées par le sel s'ébouriffent, et les breloques d'os et de bois flotté carillonnent. Et le ballet des oiseaux, les oiseaux qui sont partout, qui vivent à nos côtés.
      Je remets en ordre mes propres pendentifs, effleure les boucles d'oreilles en perles de bois et coquillages, et rajuste les os et rémiges qui composent mes colliers. Os et rémiges d'albatros, mon totem. J'ai amassé ce trésor voici quelques années, lorsque le temps était venu pour moi d'aller marcher dans le cimetière aux oiseaux. C'est une crique non loin du village, dont le sable est couvert d'un tapis d'ossements et de cadavres. Les peaux et les plumes dont nous nous couvrons, ainsi que nos parures d'os, proviennent de cet endroit sacré.
      – Sol ! Te voilà ! m'interpelle soudain une voix essoufflée.
      Deux de mes amis déboulent devant mon nez. Ou plutôt mon bec. Je relève de la main le crâne géant qui me couvre le visage. Ils font de même ; leurs masques d'os et leurs larges becs, gravés d'arabesques, se hérissent sur leur front, mettant leurs visages à découvert. Line et Cormo. La première porte la parure du goéland planeur, le deuxième celle de la mouette géante. Les odeurs fortes de leurs peaux m'étourdissent un instant.
      – Ça fait des heures que je vous attends, les gars, réponds-je.
      – Allez, dépêche, presse mon amie. Tout le monde y est déjà !
      Nous courons ensemble vers la plage, rejoignant la quasi-totalité des jeunes de la tribu, une vingtaine environ. Les adultes se rapprochent au contraire du cercle des huttes. La lumière céleste commence enfin à réchauffer le ciel.
      Comme chaque matin ou presque, nous allons vivre les prémices de l'aube, nous allons défier le soleil, ce prédateur brûlant qui pourrait nous rendre aveugles. Ainsi rassemblés sur la grève, les yeux de plus en plus plissés, les mains levées devant nos visages, nous jouons à qui restera le dernier. Et pathétiquement, le dernier ne reste jamais assez longtemps pour voir le soleil, le vrai soleil, surgir à l'horizon. Aucun membre de notre peuple ne peut le voir ; ses rayons nous tueraient.
      Notre groupe se tient donc face à la mer. Nos plumes et pendentifs claquent au vent, nous ployons sous l'écume glacée qui postillonne à nos visages. La lumière dorée prend une teinte plus appuyée à chaque seconde. Les bras commencent à se lever pour protéger les yeux ; les paupières papillonnent. Je tente de ne pas me recroqueviller sous le poids de la lumière ; mon amie me saisit la main et nous luttons ensemble. Bientôt nous devons fermer les paupières et lentement reculer. Mais alors que le sable crisse sous les pas de nos compagnons qui s'éloignent, Cormo me prend l'autre main et nous murmure :
      – Allez, aujourd'hui on reste. On reste jusqu'au bout !
      Je souris en reculant, jusqu'à ce que les mains de mes deux amis me retiennent. Et que je me retrouve bloquée.
      – Tu… Tu es sérieux ?
      – On peut le faire, me dit-il, sûr de lui. On peut voir le soleil.
      Je secoue la tête, cherche une échappatoire, passe du regard gris de mon ami aux yeux bleus de Line. Insondables et surtout… déterminés.
      – Quoi ? je bredouille. Mais non, on ne peut pas ! Non non non ! C'est tabou ! Vous voulez mourir ou quoi ?
      – Allez quoi, Sol ! C'est possible !
      – On n'en sait rien ! Je ne veux pas devenir aveugle !
      Je lutte pour libérer mes mains et me couvrir les yeux ; même mes paupières ne parviennent plus à stopper la lumière.
      – C'est bien pour ça qu'on est là jour après jour ! C'est ce que tout le monde veut ! renchérit Line. On va le faire !
      – Rester dans l'ombre est juste une tradition débile qu'on nous impose dès la naissance ! On en a déjà parlé, tu étais pourtant d'accord !
      Je n'ai rien à répondre à ça puisque c'est vrai ; mais je ne pouvais deviner que derrière ces mots se profilaient des actes…
      Je cesse de me débattre et prend un ton plaintif. Le souffle précipité par la lumière qui me déchire les yeux à travers les paupières.
      – Je le sens pas, là, les gars. Vraiment pas.
      – T'inquiète, on est là, répond Cormo d'une voix ferme.
      – Regardez ! lance Line dans un cri qui m'écorche le tympan droit.
      Pliés en deux, recroquevillés dans notre propre ombre comme de misérables créatures, nous ouvrons délicatement les paupières. Un trait de feu me brûle la rétine et je pousse un cri.
      – Aaaah ! Ah ! Je vois rien ! Rien du tout !
      – Mais si ! gronde Line. Réessaie plus doucement !
      La voix de Cormo s'enroule à mon oreille avec des accents éblouis.
      – Je le vois ! Je vois le soleil ! Regarde, regarde comme il est beau !
      Piquée au vif par leurs mots, je refais un essai. Le douleur me vrille les yeux et martèle mes tempes ; mais oui, je le vois, je le vois enfin ! Une demie boule de feu qui s'extirpe lentement de la mer, qui se hisse au dessus de la ligne d'horizon, qui embrase tout le ciel, laissant des traînées de braises dans le vent.
      – C'est magnifique !
La douleur s'intensifie, mais je refuse désormais de fermer les yeux et de voiler ce divin spectacle. A cet instant l'ombre n'existe plus, j'ai oublié la nuit et tout ce qui faisait ma vie.
      – Là ! Là, regardez ! s'affole Line. Il est entier !
      Alors la mer, la plage, le monde entier retient son souffle, et la dernière courbe rouge décolle de l'horizon. Et soudain la lumière me transperce jusqu'aux os, deux poignards me crèvent les yeux et forent des tunnels de douleur sous mon crâne. Un concert de hurlements se déclenche dans ma tête ; titubante, je me rends compte qu'en fait ce sont mes cris et ceux de mes amis.

***
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Celle en qui parle la lumière [-12]
La Lapine Cornue

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Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Celle en qui parle la lumière [-12]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyVen 26 Déc 2014 - 21:37
#Fantasy - #Romance



Bonjour bonsoir
Alors ce soir, je vous balance ma toute première nouvelle, écrite il y a maintenant six ou sept mois, quelque chose comme ça... Elle a été reçue avec adoration par mes amies IRL lorsque je leur ai fait lire (je crois que le romantisme noir les a séduites rire2) ; à vous de me dire ce que vous en pensez !

Il s'agit de ma première réécriture du mythe du Jardin d'Eden. C'est très spécial ; attention, si vous n'êtes pas attentifs aux détails, vous n'arriverez pas à faire le parallèle... :niark:


→ Ici le texte 2 :Bêtes Noires ; le texte 3 : Renaissances (le peuple de l'Aube) et le texte 4 : Conte du chat, de l'oiseau et de la Reine dragon
(ce n'est pas la suite, il s'agit d'histoires complètement différentes...)





Inspiré d'un rêve.


Celle en qui parle la lumière



" Alors l’être en qui parle la lumière accéda au trône démoniaque, désobéissant à la loi suprême. La dynastie des immortels fut engendrée, marquant la naissance d’une nouvelle ère pour notre peuple.
Mais lorsqu'enfin le sang des esclaves cessera de couler dans les veines des Hommes, le feu céleste reprendra sa couleur sanglante, et sa lumière rendra son véritable visage à l'humanité. Alors la faiblesse de l'esprit disparaîtra sous le masque de la cruauté, la faiblesse de la peau sera à nouveau couverte par le fer de l'armure, et notre noir royaume enfin pourra renaître."


***



        Le voici. Je le sens qui marche vers l'étang, vers ce qui fut mon corps. J'attends depuis si longtemps ses pas lourds, qui fissurent les roches les plus fragiles, et ses muscles durs qui ondulent dans l'air moite. Je ressens même la noirceur de ses émotions. Je glisse contre ses écailles de fer, lui effleure les narines et goûte la chaleur de son haleine de feu. Prise d'une inspiration subite, je me faufile dans ses pensées ; une haine sanglante me fait suffoquer tandis que des lambeaux d'appréhension et de désespoir s'entremêlent autour de moi. Il secoue la tête afin de faire disparaître cette sensation étrange de présence.
        Il est là parce qu'il a enfin atteint l'âge de poser des questions à ses parents, et de demander des comptes aux autres. Il est là parce qu'un Prince Noir doit mêler la rage du combat à la lumière de la flamme, mais que celle-ci, noyée depuis longtemps, ne se manifestera jamais en lui. Il est là parce que je suis celle qui lui a volé son feu intérieur… du moins, c'est ce qu'il croit, enfin ce qu'il faut qu'il croie. Un prince n'est jamais coupable de rien. Moi, en revanche, la gardienne, la domestique, l'esclave, je suis seule fautive, et surtout, seule condamnable.
        C'est pour cela qu'il est là, c'est pour cela qu'on l'a renseigné, falsifiant ses souvenirs pour leur donner le sens désiré. Le Palais entier attend la punition, qui devra être aussi sanglante que recherchée ; lui attend la confirmation de ma culpabilité, ou peut-être espère-t-il un autre récit de l'accident qui lui ôta la flamme. Et moi je ne vois en lui qu'un sauveur, qui malgré lui me ramènera à la vie.



        Ce matin-là, celui où ma vie bascula à jamais, ne s'effacera jamais de mes souvenirs. Le feu du ciel reposait encore sous la terre, faisant pulser les roches noires de sa lumière écarlate, comme si notre royaume de ténèbres avait été construit sur un cœur battant. La voûte céleste, attendant sa lumière quotidienne, était encore noyée de cette obscurité mouvante et  visqueuse qui chaque nuit veille notre royaume.
        L'aube n'avait pas encore ensanglanté l'horizon lorsqu'ils me réveillèrent. La jeune Ektara, dont le nom royal signifie « celle dont le cœur brûlant renferme une cruauté sans égale », me griffait le ventre avec sa délicatesse coutumière ;  Orkeno, « celui où les tentacules de l'ombre s'entremêlent à ceux de la lumière », attendait en silence que je m'extirpe de mon sommeil.
        Simple domestique comme il y en a des milliers dans le Palais, petite noirceur timide au service de la famille royale, j'étais depuis longtemps habituée aux escapades de ces deux-là. La première, de quelques années plus jeune que moi, ne cessait de m'entraîner dans des explorations aventureuses autour du Palais ; le second, son grand frère dont, en théorie, je n'avais pas la garde, avait pris la mauvaise habitude de se joindre à nous. A peine plus âgé que moi, il se débarrassait constamment de son propre gardien pour vagabonder loin de ses professeurs ennuyeux. Jamais il ne me serait venu à l'idée de protester, malgré la peur, celle de nous perdre et plus intense encore, celle de la punition qui m'attendait si on nous découvrait.
        Cette fois-ci, Ektara désirait aller jouer sur les nénuphars géants qui couvraient le bassin du parc. J'eus fugitivement la vision de l'eau noire et lourde, de sa surface aussi brillante qu'un miroir… Prédateur à l'affût, aussi dangereuse qu'un gouffre. L'eau est la hantise de nos seigneurs, dont les lourdes écailles ne permettent pas la nage. Quant à moi, dépourvue de cette armure naturelle, je ne savais tout simplement pas nager.
        Bien sûr, ma petite maîtresse ne voulut rien entendre, et un seul regard vers son frère, ombre puissante plus noire que la nuit elle-même, fit prendre peur à ma langue qui refusa de m'obéir, comme cela m'arrivait souvent. La mort dans l'âme, je les guidai à l'étang. Ils bondirent de feuille en feuille, inconscients de l'eau endormie tout autour d'eux, et je me traînai à leur suite, à petits pas prudents.
        Lorsqu' Orkeno glissa, je m'y attendais, mais me retrouvai paralysée par un débat intérieur. Je n'étais pas sa gardienne… L'eau l'avala avec un claquement de mâchoires que tout le Palais dut entendre. Ce n'était pas ma faute… Il réussit à se raccrocher au bord de la feuille gigantesque. De toute manière, il était trop lourd pour moi… J'entendis ses halètements et ses gémissements. Ektara se précipita et planta ses griffes dans les joues de son frère, tentant de le ramener vers elle. Enfin libérée de mes pensées affolées, je bondis à mon tour et me joignis à ma petite maîtresse. Le jeune prince se raccrocha à ma nuque et ses griffes cruelles me creusèrent la peau. Je me sentis basculer et du sang chaud et visqueux me coula sur les joues, me faisant croire un bref instant que je pleurais.
        Le coup de fouet de l'eau me brûla la peau, avant de laisser la place à une emprise glacée qui vida l'air de mes poumons ; je me sentis rétrécir. Lorsque je réussis à extraire la tête de cette eau noire et vorace, il me fallut quelques instants avant de percevoir mon prince, dont la silhouette tremblante était soulignée par la lumière de l'aube écarlate. Je m'agrippai à la feuille à mon tour et saisissais la corne droite d'Orkeno lorsqu'un petit cri perça le silence, accompagné du bruit de déglutition de l'eau. Je compris qu'Ektara venait à son tour de sombrer et affolée, je nous sentis couler. L'air nous manqua, et lorsqu'Orkeno m'écorcha le ventre de ses griffes battantes, je me trouvai en possession d'une force que je ne me connaissais pas ; tirant violemment mon prince vers le haut, je m'enfonçai dans l'obscurité. Il eut la présence d'esprit de se servir de moi comme d'un marchepied ; je coulai comme une pierre, et dans mon esprit la douleur de mon dos déchiré se mêla au soulagement de le savoir sain et sauf. Je m'enfonçais dans le fond vaseux de la mare lorsque la pensée d'Ektara m'effleura. Trop tard… pensais-je, torturée à l'idée d'avoir gaspillé mes forces à sauver son frère plutôt qu'elle. Incapable de me frayer un passage vers la surface, je me recroquevillai dans la boue et expulsai mes dernières bulles d'air.


        Le voilà qui surplombe l'eau immobile. Je pourrais presque sentir les bribes de souvenirs défiler dans sa mémoire. La peur, le manque d'air, le sang qui donnait un goût de fer à l'eau putride… Le terrible soulagement de se retrouver à nouveau sur la terre ferme, qu'Ektara et moi n'avions pas connu.
        Depuis l'accident, mon esprit a largement eu le temps de trouver le corps de ma petite maîtresse. Ses écailles ont rouillé, ses paupières métalliques entrouvertes ne protègent plus qu'un vide saisissant. Son corps de statue est presque intact malgré cette décennie aquatique, au contraire du mien, qui n'est plus qu'une loque. La nature est une étrange mère, qui offre la protection suprême à nos seigneurs, mais leur refuse l'immortalité…
        Les deux mètres d'eau ne sont plus un danger pour Orkeno, à présent ; il se laisse tomber dans le bassin et en explore les profondeurs. C'est Ektara qu'il trouve la première. Il sort le petit cadavre, qui désormais n'est plus qu'une coquille dépourvue d'âme ; il reste en arrêt quelques minutes, et je sens le vide qui envahit ses pensées. L'armure d'Ektara est délicatement posée parmi les herbes grasses du bord de la mare, tandis que lui recommence à fouiller la vase.
        Ça y est, il a trouvé mon cadavre. Malgré moi, le dégoût de son visage me blesse. Puis je ressens ce qui fut mon corps et voudrais verser quelques larmes. Cela fait plusieurs années que j'ai refusé de retourner au fond de l'eau noire, m'évitant une vision de plus en plus insoutenable. Je préférais m'évader d'esprit en esprit, passant du crâne des animaux à celui de mon prince. Lorsqu'il devint trop grand pour accepter mon invisible présence, je passai mon temps à glisser dans les vents chauds et humides, à observer la vie des créatures de notre noir royaume. Comme j'aurais aimé qu'Ektara m'accompagne ! Mais elle a succombé à la seule mort que ne pouvait lui éviter son armure, et son esprit n'a pas pu s'évader de cette prison de fer comme l'a fait le mien.
        Après l'avoir reniflé avec horreur, il l'a posé au côté de celui d'Ektara. Je suis prise de honte devant l'écart entre le métal encore rutilant et la peau molle et délavée. Il observe encore quelques instants d'immobilité, puis un soupir rauque remonte de sa gorge et il repart à grands pas vers le Palais, l'armure de sa sœur dans ses bras. Restée seule, je résiste à mon envie de le suivre, d'observer chacun de ses faits et gestes comme je le fais depuis presque dix ans. C'est un long travail qui m'attend.
        J'observe mon cadavre en détail. Une fois à l'intérieur, il me faudra vite en prendre soin avant que mon esprit ne s'y retrouve chevillé comme avant ; alors il sera trop tard, la douleur reprendra possession de moi et achèvera le long travail de l'eau vorace.
        Bien sûr, il me serait facile de prendre possession d'un autre corps, chaud et en bonne santé. Si les créatures intelligentes me repoussent, ma force spirituelle est suffisante pour me permettre d'emprunter celui d'un animal. Mais je m'y suis toujours refusée. Le plus important n'est pas qu'il ne s'agirait pas de mon propre corps ; cela me peinerait, mais je saurais m'en accommoder. Non, si cette idée me répugne, c'est parce qu'à l'inverse de mes habitudes qui font de moi une simple spectatrice, il me faudrait alors livrer bataille pour en expulser le possesseur ; et les animaux ayant bien sûr un esprit mortel ancré dans leur chair, cela signifierait leur disparition pure et simple. Seuls les seigneurs démons apportent la mort afin d'éviter la leur. Et leur cruauté naturelle n'est pas présente en moi.
        Une fois prête, je me faufile par l'une des orbites vides, et fais appel à mon pouvoir d'immortelle. Je commence par expulser les litres d'eau qui obstruent les poumons et l'estomac ; je débarrasse le corps des parasites, en prenant bien soin de rejeter les poissons dans le bassin, de peur de leur faire connaître la mort à eux aussi. Puis je soigne les nerfs et les organes abîmés, je reconstitue les muscles et retends la peau sur les os ; j'en profite pour solidifier ceux-ci. J'efface la plupart des marques sur ma peau, creusée par les poissons et les vers. Je parviens même à faire repousser ma chevelure. Mon esprit commence à réchauffer mon corps, il faut faire vite. Je redessine mes traits brouillés par la morsure de l'eau, je recrée mes yeux et vide mes muqueuses obstruées par la vase. Je commence à sentir le poids de mon corps, mais je n'en ai pas encore fini ; je rappelle mes neurones à la vie, en tisse les anciennes connexions.
        Lorsque la première goulée d'air parvient à mes poumons encore vaseux, j'ai un hoquet et m'émerveille de ce bruit, moi qui suis plongée dans le silence spirituel depuis près de dix ans. Je me remémore comment ouvrir les paupières et redécouvre avec un bonheur sans égal le vert humide de l'herbe, le noir rugueux des roches, l'écarlate du ciel et la perfection du Palais démoniaque, dont les tours peintes au sang luisent à droite de mon champ de vision. Mon esprit étincelle de vie, il tente de faire rattraper son retard à mon corps d'enfant ; je sens mes os s'allonger et ma peau s'étirer avant de s'endurcir. Le poids de la chair me cloue au sol ; je suffoque et dois me rappeler de respirer pour entretenir le battement de ce cœur si lourd. La faim, la soif  aussi se rappellent à mon bon souvenir, tandis que la douleur me paralyse ; depuis le temps que ces préoccupations matérielles m'avaient quittée, mon esprit se cabre et je tente instinctivement de m'échapper de ce corps. Mais heureusement, je n'ai plus assez de forces pour permettre à mon âme de s'enfuir à nouveau. Une douleur aigüe me transperce la poitrine depuis quelques secondes, et je me rends compte avec consternation que j'ai encore oublié de respirer. Combien de temps me faudra-t-il avant de retrouver les réflexes de la vie ?
        A cette question s'en ajoutent d'autres : combien de temps lui faudra-t-il pour revenir ? M'a-t-il crue réellement morte, ou bien veut-il juste me laisser le temps de réintégrer mon corps ?
        Epuisée par mes respirations lourdes et irrégulières et par la lente poussée de mon corps, je referme les paupières et imagine que le feu du ciel brûle afin de me redonner des forces.

        Ce sont les pas qui me réveillent. Je les reconnais, même plongée dans ce sommeil lourd ; j'ai passé trop d'années à épier leur possesseur. Je cligne des paupières et l'éclat rougeoyant de l'armure me brûle les pensées. Il y a un fracas métallique et soudain, la gorge prise dans un étau de fer, je m'envole et suis projetée contre un rocher. Moi qui regrettais de respirer il y a à peine une heure, je lutte pour déglutir et en désespoir de cause, je m'agrippe des deux mains à la poigne impérieuse d'Orkeno. Il tressaille et je me cogne le crâne contre la pierre.
        – Que s'est-il passé il y a dix ans ? souffle-t-il, et son haleine de sang me fait défaillir.
        Je veux répondre, vraiment. Pourquoi ne me souviens-je plus comment on forme des sons ? Je finis par trouver la réponse, atterrée. Toute à ma hâte de rafistoler mon corps, je n'ai même pas pensé à réparer mes cordes vocales ; cela fait bien longtemps qu'elles ont été détruites. Un instant distraite, je tente de me remémorer le son de ma voix, lorsque mon prince resserre son emprise sur ma gorge, me faisant hoqueter. Il n'y a plus d'issue ; je dois utiliser la force de mon esprit immortel. Mais vais-je y parvenir ?
        Vous le savez, mon prince. Ils vous... S'il te plaît, esprit, fais résonner mes pensées dans son crâne. Vous le…
        Vous le savez, mon prince. Ils vous l'ont dit. Pourquoi mettriez-vous en doute leur parole ?
        – Insolente. Réponds à ma question.
        Fut un temps, vous auriez bien aimé que je vous réponde sur ce ton, votre Noirceur.
        Je ne sais pas d'où je tiens cette certitude, mais à présent je sens que tous ces silences menaçants étaient en réalité un appel à l'amitié. Forte de cette idée, j'ose ouvrir les yeux, et le regard trouble d'Orkeno me cloue à mon rocher.
        – Voyons cela. Nous as-tu attiré, ma sœur et moi, vers le bassin, afin de nous noyer et d'échapper ainsi à tes maîtres ?
        Jamais je n'aurais trahi Ektara. Vous le savez. Je me suis noyée en regrettant votre survie, désirant de toutes mes forces l'avoir sauvée à votre place.
        – Oui, murmure-t-il. Sans doute.
        Une gardienne suit, surveille, protège mais jamais ne désobéit. J'étais si fière d'être gardienne, mon prince. Malgré la brutalité de votre sœur et ses idées plus folles les unes que les autres.
        – Arrête, arrête.
        Il se frotte le bras droit contre les cornes, et le chuintement du métal me fait courir un grand frisson le long du dos.
        – C'est trop loin, dit-il avec lassitude. Trop vieux. Toi seule peut m'apporter la vérité…
        Le souvenir de ce matin n'a jamais cessé de brûler ma mémoire.
        – Ne m'interromps pas ! rage-t-il, sa voix claquant comme le fouet dont on me punissait parfois jadis. Raconte-moi à ton tour comment j'ai pu perdre la flamme royale.
        Je lui fais le récit de l'accident. Il hoche la tête, et ses yeux brillent d'un éclat vermeil.
        Je voulais seulement vous sauver, mon prince.
        – Il est trop tard à présent ! rugit-il. Je n'ai plus la flamme. L'eau me l'a prise avant même qu'elle ne puisse embraser ma gorge.
        Il me lâche brutalement et je m'écroule à ses pieds, le cou meurtri. Levant les yeux, je le regarde faire les cent pas devant mon visage.
        – N'aurais-tu pas pu empêcher cette escapade ridicule ? N'en avais-tu pas le devoir ? gronde-t-il. Stupide servante !
        Mon cœur a un raté et un bref instant, je me sens devenir aussi froide que la glace.
        Je n'étais même pas votre gardienne ! Votre inconscience n'avait d'égale que votre insolence, pourquoi fallait-il que vous échappiez en permanence à votre propre gardien ? Ni vous ni cet incapable n'aviez à craindre la morsure du fouet ! Je craignais aussi la brûlure de votre regard, je craignais les griffes cruelles de votre sœur… Je craignais tant de choses qu'aujourd'hui je me demande encore comment j'ai pu survivre si longtemps.
        Immédiatement, je prends conscience de l'insolence de mes pensées, et me recroqueville, en l'attente du coup.
        – Ainsi, dit-t-il d'une voix étrange, tu me crains ?
        Je ne sais quoi répondre. Alors je choisis la vérité.
        Plus maintenant, sire. La mort m'a vidée de toute peur, même envers vous. Il est vrai que j'ai eu le temps de vous connaître…
        – Que veux-tu dire par là ?
        Il hausse les sourcils et son regard prend un éclat dangereux. Je prépare soigneusement mes mots.
        L'immortalité de mon âme m'a repoussée loin de mon corps, votre Altesse. Je vagabondais dans tout le Palais, me plaisant à vous suivre.
        Il a un sursaut, et je tente de camoufler ma satisfaction. Elevée avec Ektara, le silence était ma seule protection contre ses colères quotidiennes. Aussi, lorsque la mort m'offrit cette invisible liberté, je pris la décision de m'instruire, écoutant et observant les seigneurs du Palais aux côtés de mon prince. En apprenant leur langage poétique et leurs phrases détournées, je voulais être capable de m'exprimer, afin de ne plus jamais avoir à me taire. Aujourd'hui, mes mots sont ma seule défense.
        – Ainsi, c'était toi… la présence que je sentais dans ma tête, et que j'aurais voulu prendre pour l'esprit de ma sœur… C'était toi.
        Je sens sa déception et cela me blesse plus sûrement que le fer de ses griffes.
        – Il y a seulement quelques heures, j'ignorais tout de cette immortalité, dit-il, se reprenant. Pourquoi donc les servantes… alors qu'Ektara…
        Je le laisse à sa peine quelques secondes, puis enchaîne, prudente :
        Je souhaite seulement vous servir comme j'ai servi votre sœur, mon prince.
        Je me mords les lèvres en me rendant compte de l'absurdité de mes dires. J'ai laissé mourir Ektara, et de toute manière son frère est à présent adulte, dépourvu de gardien. Je n'ai plus aucun espoir.
        – Oui, murmure-t-il. Tu vas devenir ma gardienne. Il le faut.
        La surprise me laisse les mâchoires béantes.
        Mais… Orkeno, je veux dire mon prince… Je… C'est impossible !
        – Le voudrais-tu ? questionne-t-il, et une flamme étrange dévore son regard.
        Je vous l'ai dit. Mais une bonne gardienne se sacrifie pour éviter la disgrâce de son maître. Vous êtes obligé de me tuer, voire de me torturer pour me punir : à présent que vous n'avez plus la flamme, votre cruauté va devoir s'affûter. Tout le Palais attend cela. Si les démons ne peuvent suivre la flamme royale telle un phare, c'est votre sauvagerie qui devra les guider et vous établir comme roi démon.
        Mes mots font vibrer mon âme et une larme roule sur ma joue. Mais ils semblent avoir provoqué l’effet inverse pour mon prince ; son aboiement de rire rauque me fait sursauter.
        – Décidément, observe-t-il avec une bonne humeur lunatique, j’ai repêché une véritable perle rare ! Il est si étrange de pouvoir discuter de la sorte avec une servante. Ton esprit est aussi affûté que ton éloquence.
        Il est si étrange d’errer presque une décennie dans le monde spirituel, et de grandir, invisible, aux côtés de son seigneur, ajouté-je en essuyant d’une main furtive les traces salées sur ma joue.
        J’ai un hoquet lorsqu’il se penche vers moi et me saisit à bras-le-corps. Je m'élève, me cramponne de toutes mes griffes à ses poings solides, vacille lorsqu’il m’assoit brutalement sur son épaule plastronnée. Je me raccroche aux gemmes incrustées dans sa corne gauche, tente de contrôler mes tremblements frénétiques et finit par demander, balbutiante :
        Orkeno, qu’allez-vous faire de moi ?
        Il se met en marche vers l’enceinte du Palais, et les barbouillages de sang qui la décorent couvrent ma vision d’un voile écarlate et brouillent mes pensées.
        –  Patience, répond-il d'un ton satisfait. La flamme royale m’a quittée, la cruauté me fait défaut, mais il me reste la ruse, et j’ai appris à m’en servir. Il est vrai que ce problème paraît insoluble… mais ne sous-estimons pas le pouvoir de la persuasion.
        Nous cheminons quelques instants, dans un silence que seuls brisent les craquements des roches friables.
        –  Sais-tu que je vais me marier ? reprend-il.
        Je tente de camoufler ma peine sous un grincement de dents.
        Bien sûr, Sire. Tout le Palais ne parle que de cela.
        –  Et que penses-tu de la future reine ?
        Magnifique, votre Noirceur. Des écailles de diamant, la grâce d’une panthère et une cruauté d’un raffinement sans égal.
        Il me semble que mes mots s’arrachent les uns après les autres de ma gorge, comme si l’on m’écorchait vive.
        –  Elle me révulse, tranche-t-il. Sa laideur n’a d’égal que sa bêtise. Si encore elle avait ton regard…
        Il prend un air pensif  et lorsque son pas ralentit, je manque de tomber à la renverse ; il lève le poing à ma hauteur et je m'agrippe à ses écailles comme si j’étais à nouveau dans l’eau noire, amarrée à ma feuille de nénuphar.
        Mais elle a été choisie par le feu du ciel… Elle porte la marque royale.
        –  Ha ! lâche-t-il, et dans ce son s'affrontent l’amertume et l’ironie. Le feu du ciel. La volonté céleste. Un beau tissu de mensonges, dont l'origine remonte à des millénaires… La seule marque que porte cette créature est celle que ma mère lui a infligée.
        Avant que je puisse réagir, il enchaîne d’une voix rendue rauque par sa marche régulière :
        –  Mais imagine que l’on découvre que la marque céleste a quitté le front de la future reine. Et plus encore, imagine la réaction de la Cour lorsqu’on se rendra compte que celle-ci est désormais marquée par (il me fixe du coin de l’œil)… la triple cicatrice des esclaves.
        Je me hérisse tandis que mon sang se fige dans mes veines.
        C’est impossible ! Ce sont nos mères qui nous scarifient, dès notre venue au monde. La marque des esclaves n’apparaît pas ainsi !
        –  Voyons, ma chère, répond-il, le regard fixé sur le Palais. Toute la Cour sait que comme les rois, les esclaves sont eux aussi désignés par la volonté céleste !
        Cynique, il étire les lèvres et je vois luire ses canines incrustées d’or.
        La vie du royaume n’est donc fondée que sur une vaste tromperie. Tous les domestiques savent que leur infériorité remonte à l'aube des temps, et qu'elle est due à l'absence d'écailles ; nos seigneurs sont-ils aveugles à ce point ?
        – Je disais donc, continue-t-il en souriant de mon trouble, que cette découverte plongerait le Palais dans le chaos le plus complet. Nos bons sujets la dévoreraient plutôt que se soumettre à une esclave. Et soudain, coup de théâtre ! (J’ai un mouvement de recul lorsque l’étincelle de la joie apparaît dans ses prunelles, remplaçant la ruse.) Voilà qu’apparaît une nouvelle figure à la Cour. Cette créature porte la marque céleste qui la prédestine à régner à mes côtés. (Un clin d’œil.) Et bientôt, tout le royaume la connaîtra sous le nom de… Comment t’appelles-tu, à propos ?
        Les esclaves n’ont pas de nom, Sire.
        Je suis parvenue à répondre, mais je n’ai plus aucune prise sur la situation. Lorsqu’il me saisit le poignet, je me crispe, attendant la brutalité naturelle de nos seigneurs. Mais Orkeno ne fait qu’approcher ma main de ses yeux, et son souffle ardent brûle mon cœur en réchauffant ma paume. Alors il me frotte le poignet avec un bruit satisfait, et je réalise que les trois lignes entrecroisées, rongées par l’eau et les poissons, ont été effacées de ma peau. Saisie, je reprends possession de ma main et me compresse le bras, comme si je pouvais faire réapparaître ma marque d'esclave et redevenir la petite gardienne silencieuse d'il y a dix ans.
        Vous devez croire vos sujets bien crédules pour penser les tromper de la sorte.
        –  Oh, ils le sont, m'assure-t-il. Un démon digne de ce nom préférera se dévorer lui-même plutôt que de l'avouer, mais le feu céleste leur inspire une profonde terreur, et jamais ils n'oseraient se dresser contre Sa volonté. (Sa voix se durcit et devient aussi tranchante que l’acier.) En notre bas monde, un souverain doit savoir maîtriser ses sujets, ou finir dévoré par son propre peuple. Et quoi qu’il advienne, je ne me laisserai pas broyer.
        Vous tromperez peut-être le Palais, mais pour ce qui est de votre famille, il faudrait un miracle…
        Il m'interrompt avec un sifflement doux.
        – Tu devrais savoir que les mots ont un pouvoir. Fais donc attention à celui-ci, conseille-t-il d'une voix calme. Dans toute cette histoire, le seul miracle digne de ce nom est la petite esclave à la langue bien pendue qui a pu faire naître l'amour dans un cœur aussi dur que le mien.
        Avec pareil cyclone dans mon crâne qui déchire et entremêle toutes mes pensées, comment pourrais-je répondre ? Mais heureusement, ma langue bien entraînée remplit son office une fois encore.
        Votre cœur n'est pas d'acier comme votre armure, votre Altesse. Mais cela fait presque dix ans qu’il se couvre de givre ; il a suffit d'un petit feu pour le réchauffer.
        J’ai l’impression d’avoir déchaîné l’enfer en lui. Il me saisit violemment les hanches, je m’envole soudain de son épaule et me retrouve plaquée contre son torse large et dur. Il m’emprisonne de son bras droit tandis que sa main gauche me bloque la nuque. Une goutte de sueur me brûle le dos, mes poumons s’affolent jusqu’à-ce que je suffoque ; lorsque j’ose entrouvrir les yeux, je découvre Orkeno plus proche de moi qu’il ne l’a jamais été. Nos regards se rencontrent, s’entremêlent ; et hypnotisée par le scintillement des gemmes minuscules incrustées dans ses iris, je ne peux que sentir mon cœur galoper en moi.
        Il ouvre les griffes ; au creux de sa paume reposent trois perles irisées, réfractant l’éclat sanglant du feu céleste. Il murmure à mon oreille :
        –  Je lui les ai arrachées ce matin, et à cette douleur j’ai ajouté celle de la triple cicatrice. A présent je sais à qui ces perles sont destinées.
        Alors ses doigts enserrent mon crâne avec force, et il commence à graver mon front de ses griffes de fer, déchirant ma peau toute neuve, saccageant mon corps laborieusement ramené à la vie. Je voudrais hurler, et si je ne peux arracher des sons de ma gorge, au moins les faire résonner dans son crâne et le faire souffrir autant que je souffre ; mais ses yeux m’imposent le silence, et mon regard vide reste verrouillé dans le sien même lorsque des larmes de sang me voilent la vue.
        Quand il a achevé son œuvre, nous sommes tous deux tachés de pourpre, et je sanglote sans bruit en sentant les perles royales me meurtrir le front. Orkeno m’essuie le visage, embrasse mes paupières emperlées d’écarlate.
        –  Voici à quoi doit ressembler une créature choisie par le feu du ciel.
        Puis il se redresse, et malgré le martyre que je viens de subir je me cramponne à lui, la seule ancre assez puissante pour me maintenir en vie. Son regard perd son éclat trouble, reprenant sa lucidité d’acier.
        –  Tu sais, on ne le dirait pas mais les démons aiment les histoires extraordinaires. Lorsque tu te dresseras devant eux et qu’ils sauront que tu es celle qui éteignit la flamme royale en mon cœur, avant d’y allumer celle de l’amour, leur rage se muera en dévotion et l’esclave sera devenue une déesse.
        Je ne peux être votre égale. Je suis née pour vivre dans votre ombre…
        L’air échappe à ma gorge, comme la lumière fuit mes yeux ; mes griffes se crispent convulsivement sur mon ventre enflammé, où grouillent les serpents de la joie et la peur. Nous passons sous les premières arcades du Palais, et les colonnes visqueuses m’observent de leurs centaines d’yeux, jadis arrachés aux ennemis du roi.
        –  Courage, murmure-t-il. Ceci est ton royaume. Bientôt le moindre démon de la contrée te connaîtra sous le nom d’Eoline, « celle en qui parle la lumière ».
        Alors je ferme les paupières, et écoute le battement régulier du cœur princier tout contre moi. Et lorsque je rouvre les yeux, seule subsiste en moi la rage de vivre, vivre aux côtés d’Orkeno, quel qu’en soit le prix.


F i n.





Le prologue en BD (enfin, en brouillon de BD, c'est très moche) :
 
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Depuis la Nuit des temps [TP]
La Lapine Cornue

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Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Depuis la Nuit des temps [TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyDim 12 Oct 2014 - 12:02


Musique associée




Depuis la Nuit des temps


Chaque jour je chasse la nuit. Chaque jour je la brûle entre mes bras. Tout cela pour ne jamais la perdre…





       C'est l'heure.
       L'heure où les ombres meurent, se délitent dans l'air pur ; l'heure où une toute jeune lumière pointe le bout de son nez à l'horizon.
       L'ombre, c'est elle.
       La lumière, c'est moi.
       A cet instant, comme chaque jour depuis la nuit des temps, je la traque, je la poursuis sans faiblir, jusqu'à-ce qu'enfin son obscurité disparaisse et que je reste seul maître.
       Ma lumière fait scintiller les étoiles sur le point de s'éteindre, purifie le ciel tout neuf. Aujourd'hui est un bon jour. Un jour où le rouge, le bleu et le jaune se mêlent jusqu'à irradier l'horizon de violet et d'orange. Je m'habille de cette lumière, chassant d'un revers de main les ombres qui se tordent et rampent à mes pieds, dans les affres de l'agonie.
       Puis je la vois.
       Dressée sur la colline qui fait face à la mienne. Drapée dans ses voiles d'ombre et d'étoiles. Elle attend.
       Un instant, un fil invisible mais indestructible se tisse entre nous, suspendu entre mes rayons et son obscurité. Puis je bondis ; il se brise soudain et tinte dans l'air comme un regret brisé.
       Mes foulées avalent la pente, ma lumière incendie l'herbe tendre ; les ombres reculent devant moi, tentent de m'échapper, se faufilent et se cachent sous une pierre, un arbuste, un brin d'herbe. Elles meurent sous mes pas. Je les piétine avec ardeur, hâte leur agonie ; je me sens pousser des ailes de lumière, la force de l'aube gonfle mon cœur et me pousse en avant. Je suis invincible.
       Je n'ai pas la patience de gravir la pente douce de la deuxième colline ; en un pas je déploie mon pouvoir, qui irradie l'air autour de moi. Porté par mes ailes, il ne me faut qu'un instant pour sentir le vent siffler autour de moi, avant de poser le pied sur le sommet de la colline. Mes rayons furieux inondent l'herbe, noient l'obscurité qui s'y vautrait. Je relève le regard juste à temps pour voir ma proie tourner les talons, ses voiles flottant au vent derrière elle.
       Le vent glacé libéré par sa course folle me donne un coup de fouet ; je bondis à sa suite, dérapant sur l'herbe perlée de rosée.
       La pente est raide, le chemin caillouteux ; je ne peux prendre le risque de voler jusqu'au sol, car elle se trouverait alors derrière moi et aurait l'occasion de faire demi-tour ou de bifurquer.
       Non, il me faut la rattraper à pied.
       Les galets roulent sous ses pas ; je me tends en l'imaginant essoufflée, sa respiration hachée, mais je ne suis pas encore assez proche. La prairie se teinte de mille nuances, entre le violet intense et le rouge sanglant ; mais ses voiles de nuit résistent encore à ma lumière, et devant elle glissent les ombres fuyantes, protégées par son corps. Des étincelles de lumière éclosent près de ses pieds, rebondissent de perle en perle de rosée, jusqu'à éclater en gerbes d'étoiles scintillantes. Mille éclats colorés nimbent le ciel et la terre dans mon sillage ; dans le sien, une lueur douce et lunaire se mêle à un bleu de velours. Comme chaque jour ou presque, il me vient l'envie violente de toucher ces voiles de nuit, d'éprouver leur douceur, de faire glisser leurs plis entre mes doigts. Je repousse ce désir tout au fond de mon cœur, et galope de plus belle, le cœur enflammé.
       Plus que quelques mètres. Partout, ma lumière a percé l'enveloppe noire de la nuit. Les seules ombres subsistantes sont celles de la traîne de ma proie. Elle hésite, bifurque brutalement, pareille à un lapin pris au piège. D'un bond, je me propulse derrière elle. J'entends enfin sa respiration heurtée, elle paraît murmurer à mes oreilles. Mes étincelles pleuvent autour d'elle. Et soudain ! L'un de ses voiles s'embrase, et le rugissement du feu fait écho à celui de mon cœur ; je pousse un cri de victoire tandis qu'elle gémit en se débarrassant du voile. Celui-ci, aussi doux et léger qu'un rêve, se pose délicatement à mes pieds, léché par les flammes avides. Je ralentis imperceptiblement. Je me reprends vite, bondit d'un nouvel élan ; lorsque mon pied rentre en contact avec le voile, ma lumière transcende celui-ci, et bientôt sa transparence se dilue dans l'air surchauffé.
       Elle commence à paniquer, à présent ; sa traîne de velours bleu devient dentelle translucide, les étincelles piquent sa peau sombre et éteignent ses étoiles délicates. Sa tête pivote, ses yeux cherchent et cherchent une échappatoire. A peine essoufflé, porté par mes rayons puissants, je reste à l'affût de ses moindres mouvements. Nous pénétrons dans une forêt, et je glisse sur les aiguilles, zigzague entre les troncs rudes ; je tente en vain de me montrer aussi agile qu'elle, mais je ne peux prévoir tous ses changements de directions. Deux de ses voiles prennent feu au même instant ; elle les laisse derrière elle, et ils se consument sous mes pas avant que je puisse réagir.
       Nous arrivons à une clairière ; une falaise se dresse devant nous. Elle est prise au piège ! Ses pas fébriles font frémir les feuilles mortes. Un sourire étire mon visage. Elle est à moi. Ses yeux trouvent soudain quelque chose… la haie ! Non ! Je me projette vers la droite avec l'énergie du désespoir, mais elle est plus rapide et franchit la haie avant que je puisse seulement me remettre d'aplomb. Un bruit déchire soudain le silence…
       Son dernier voile s'est pris dans une ronce. Elle se débat désespérément ; je suis presque sur elle. L'espace d'un instant je me mue en cervidé flamboyant ; mes quatre membres ploient sous moi, me conférant une puissance telle que je survole l'obstacle en transperçant le vent. Mais lorsque je me pose de nouveau au sol, elle est déjà devant, et son dernier voile se délite à mes pieds.
       Mon cœur bat à tout rompre ; désormais il ne reste plus qu'elle, plus que sa silhouette presque translucide, dépourvue de tout ornement. J'accélère encore, elle ne m'échappera pas plus longtemps !
       Elle se dresse face à la vallée, immobile soudain ; déjà presque invisible. Je sais que dans quelques instants il ne restera plus rien d'elle, de ses lignes éclatantes. Alors je bondis, mobilisant mes dernières forces, et je l'étreins avec la force du désespoir.
       Un instant je peux sentir son corps froid contre le mien, aussi pur et léger qu'un songe. Mais elle pousse un hurlement qui me glace le cœur, avant de se débattre fébrilement ; la lumière est déjà sur elle. Nous échangeons un regard ; elle sait comment cela finira. Sa peau translucide se pare de reflets arc-en-ciel tandis qu'elle brûle sous le feu de mes rayons ; et lorsque, mortifié, je la lâche enfin, elle se dissout dans les flammes avec un dernier hoquet.
       Je reste seul sur la colline, perdu au milieu de ma lumière.
       Encore un jour avant de la revoir…






.
Dans le même style, l'affrontement épique de l'Est et l'Ouest : Entre ciel et terre
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Souffrance |TP]
Serpent

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Rechercher dans: Poésies   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Souffrance |TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyJeu 14 Aoû 2014 - 22:46

Une démence vécue conjuguée au passé,
Un petit ange déchu dans un monde de regrets,
Nous ne pouvons qu'être déçus mais il faut l'accepter,
La tristesse prend le dessus sur tous ces moments parfaits.

La larme au coin de l'oeil quand je te contemplais,
Ce perpétuel désir profond de pouvoir t'embrasser,
Me plonger dans ton regard pour ainsi deviner,
Si simplement « je fais partie de tes pensées ».

J'ai beau combattre, personne ne l'emporte contre le temps,
Le temps nous consume et emporte nos souvenirs d'antan,
Il enfouit le passé, prédit le futur, vit notre présent,
Il s'écoule, nous détruit pour nous construire inconsciemment.

Au travers de cette vitre, j'aperçois d'un regard humide,
L'horizon bleuté qui parcourt ce désert aride,
Qu'est mon coeur alors que je tente de rester lucide,
Espérant que le destin de nous réunir décide.

Ce bonheur illusoire devant cette souffrance décuplée,
Infime lueur d'espoir parmi notre univers délabré,
Tout s'écroule l'espace d'un soir et j'avais tant espéré,
Dans la nuit de percevoir l'âme qui m'a ensorcelé.

Ces profondes ténèbres noires semblent emporter ce qu'il restait,
L'unique lueur d'espoir que mon destin a esquissé,
Me forçant ainsi à croire à un bonheur pré-dessiné,
Que je ne peux qu'apercevoir à travers ce cliché,
Qui saisit comme un miroir une joie instantanée,
l'indifférence d'un soir aux abysses qui m'ont vu couler.
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Joyeuses Pâques [TP]
La Lapine Cornue

Réponses: 8
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Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Joyeuses Pâques [TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyVen 25 Juil 2014 - 16:22


Bonjour à tous ! :la:

Bon ceux qui me connaissent ont l'habitude : ça paraît long, mais c'est rapide à lire !
Je me suis vraiment éclatée, j'espère que vous l'aimerez autant que moi cute Vous y retrouverez mes thèmes de prédilection : la rébellion, la solitude et l'amuûûr, tout ça mélangé avec mon imagination débordante :la:







Au monstre noir à oreilles qui hante mon jardin,
et à toutes les lapines en chocolat que j'ai mangées.


Joyeuses Pâques


Et un jour terrible, un matin de Pâques, on ne trouva pas de chocolats dans les jardins. Les lapins de Pâques s’en étaient allés.
Mais on dit que parfois, en cherchant des champignons en forêt, on peut découvrir des nids ou des terriers garnis d’œufs en chocolat…





             Les cloches sonnèrent, me réveillant en sursaut. Un véritable carillon. C’était la veille du grand jour. Mes voisines se secouèrent les unes après les autres ; le mouvement se propagea dans les parcs de pondeuses, dans toute la caverne. Les lapines secouaient les oreilles et commençaient leur toilette ; les poules gloussaient doucement en clignant leurs yeux fixes. Toutes se préparaient à un nouveau jour de travail intensif.
             Je grinçai des dents, agitant les babines ; puis je me dressai sur les pattes arrières et commençai ma toilette quotidienne. A l’autre bout du terrier, les ramasseurs accomplissaient leur besogne matinale. Ils étaient une dizaine, écumant les rangs de poules et remplissant les paniers, avant de passer aux lapines. Leur ballet me mettait toujours les nerfs en pelote, mais aujourd’hui mon ventre était aussi de la partie. Il se nouait douloureusement, malaxant toute ma honte et mon angoisse. Soudain je me rendis compte que tous mes muscles étaient contractés, et je tentai de me relaxer. En vain.
             Comme tous les matins, notre ramasseur attitré allait passer dans notre rang. Le lapin noir ramasserait d’abord les œufs énormes de Meka, ma voisine de droite, qui clamerait leur qualité excellente. Puis il passerait devant moi pour se charger de ceux de Lino, ma voisine de gauche. Elle aurait du mal à se séparer de ses petits œufs. Chaque matin, c’était le même cirque. Et alors il se tournerait enfin vers moi, et je…
            – Chocolat très noir, 97% de cacao.
            Je sursautai. Il venait d’estimer la qualité des œufs de Meka. Il était juste à ma droite…
            Il eut un clin d’œil pour ma grosse voisine, qui se rengorgea fièrement.
            – Pas les préférés des enfants, mais d’une excellente qualité, ajouta-t-il, avant de me passer devant en quelques bonds, rejoignant Lino.
            Je le suivis des yeux, faisant le dos rond. J’avais l’impression que mes intestins s’enroulaient en tentant de s’étrangler mutuellement. Pourtant, j’avais l’habitude de la honte. Mais aujourd’hui était la dernière journée de travail avant Pâques. Et je n’avais toujours rien à donner…
            – Chocolat blanc ou au lait, fourré à la praline, dit-il encore de sa voix vive.
            Lino chercha mon regard en posant une patte sur les cinq petits œufs. Je secouai doucement la tête, comme chaque matin.
            – Ecoute, Asmar, cela fait une année que je ponds chaque matin… et… que je te les donne… Pour une fois, ne pourrais-je pas…
            – Lino, soupira le lapin. Tu es une pondeuse, pas une éleveuse. Quand bien même tu les couverais des années, tes œufs ne pourraient pas éclore. Je suis désolé.
            – ça, c’est ce que tu me dis, se rebella-t-elle. Je ne vois pas pourquoi… Les éleveuses ne sont pas différentes de nous…
            – Remets-tu ma parole en cause ? intervint-t-il d’une voix tranchante, radicalement différente.
            – Je… (Elle détourna les yeux.) Non. Prends-les…
            Il se radoucit. Je ne compris jamais pourquoi elle ne résistait pas plus. Elle devait pourtant peser le double du poids du ramasseur.
            – Merci, sourit-il. Les enfants adorent tes œufs, Lino.
            Ça c’était notre lapin noir. Une main de fer dans un gant de velours...
            C’était le moment fatidique. Comme chaque matin, il hésita un instant, grinça des dents ; ses longues moustaches tressaillirent. En trois petits bonds,  Asmar fut devant moi. Je serrai les dents lorsqu’il planta son regard dans le mien. Il avait des yeux ambrés. Des oreilles immenses qui avaient l’air aussi douces que du velours. Un pelage noir brillant, comme poudré d’étoiles. Des pattes fortes et élancées.
           – Eko ?
           Je vis dans son regard qu’il savait déjà.
           – Rien, murmurais-je.
           Il hocha doucement la tête.
           – Toujours rien, ajoutai-je, remuant le couteau dans la plaie.
           Il jeta des coups d’œil à gauche et à droite, surveillant la progression des autres ramasseurs.
           – Je suis sûr que tu peux le faire, Eko.
           Je ne répondis pas.
           – Courage, me dit-il comme chaque matin et chaque soir.
           Je grinçai des dents, et il ne tarda pas à se joindre à moi. L’image de nous deux en train de se regarder en chiens de faïence, les babines tressaillantes, m’aurait sans doute faite rire si je n’avais pas été si mal à l’aise.
           – Ne perds pas espoir, dit-il finalement.
           Puis il fit volte-face, se saisit du panier et disparut en quelques bonds, se fondant dans la masse chocolatée des poules d’en face.
           – Mais Pâques, c’est demain, murmurais-je.
           A côté de moi, Lino voulut me réconforter, mais je lui tournai le dos.
           – Ne perds pas espoir, ne perds pas espoir, grognai-je entre deux grignotements nerveux. Facile à dire.
           Je savais ce que j’étais. Et je savais ce que je n’étais pas. J’étais une lapine de plus d’un an, d’excellente qualité. Chocolat très noir pour les pattes - 95% de cacao. Au lait et aux noisettes pour le corps. Oreilles en chocolat blanc. Les ramasseurs avaient attendu beaucoup de moi. Ils n’attendaient plus rien désormais... Je n’étais pas une pondeuse. Je ne servais à rien… Je ne valais même pas les pastilles de chocolat qu’on me distribuait matin et soir.
           Je me recroquevillai, faisant le dos rond, concentrée sur mon ventre. Espérant ressentir ce petit quelque chose, cette « impression persistante qu’un œuf se construit à l’intérieur », comme disait Meka, la spécialiste de la ponte.
           J’attendis ainsi plusieurs heures. Je crois même que je m’assoupis sans m’en rendre compte. Lorsque j’émergeai de ma somnolence, Asmar était à nouveau devant moi. Je bondis de surprise, soudain tout à fait réveillée. Immobile, les oreilles tournées vers moi, il attendait.
           – Quoi ? Déjà le soir ? Ce n’est pas possible, bredouillai-je.
           Son regard sévère me détailla, des pattes jusqu’aux oreilles. Puis l‘inverse. Insoutenable ! Je baissai les yeux.
           – Dois-je en déduire que tu n’as toujours pas pondu ?
           Sa voix était anormalement menaçante, bien loin de son habituel enjouement. Les nœuds dans mon ventre recommencèrent à se tordre.
           – Ce n’est pas ma faute !
           – Le problème n’est pas là, Eko. Tu es l’un des meilleurs éléments de la lignée de Milka. Nous avions placé beaucoup d’espoirs en toi. Tu auras bientôt un an. (Il jeta un coup d’œil à Meka, puis Lino, qui nous observaient d‘un œil inquiet.) Les lapines de ton âge ont déjà pondu en moyenne trois-cent-vingt-sept œufs chacune. Et tu stagnes à… rien.
           – Je suis désolée, mais je ne… ça ne vient pas. Ce n’est pas dans mes capacités.
           – Je ne demanderai pas mieux que de te laisser une autre année, dit-il doucement. Mais ce n’est pas moi qui décide, Eko.
           Cela faisait plusieurs minutes – depuis qu’il était là, en fait – que je grignotais nerveusement, sans pouvoir m’arrêter.
           – Et alors, qu’est-ce qu’il va se passer ?
           Je voulais surtout dire : que va-t-on faire de moi ? Il le comprit.
           – Je vais aller parler de ton cas au conseil. Je ferai de mon mieux, mais ne t’attends pas à un miracle. Les chefs ne sont pas des adeptes de l’indulgence.
           Sur ces paroles rassurantes, il frappa le sol d’une de ses longues pattes, et partit en bondissant, aussi rapide qu‘une flèche. Distraitement, je me demandais si je serais capable d’égaler sa vélocité. Probablement pas. Le lapin noir était l’un des meilleurs éléments des équipes quotidiennes de ramasseurs. Mais il faisait également partie de l’élite qui distribuait les œufs le jour de Pâques. Et apparemment, l’un de ceux qui en cachaient le plus en un temps record. Les ragots – ils étaient nombreux à circuler dans les rangs des pondeuses – m’avaient appris que les lapins du niveau d’Asmar passaient une partie de la journée et de la nuit à la surface. Ils s’entraînaient à la course, battaient leurs records de vitesse et d’agilité ; débusquaient des œufs, les cachaient à nouveau, et se défiaient mutuellement. Nous ne pouvions que rêver de telles activités. Notre chocolat était fragile. Nous devions rester terrées dans la caverne, parquées côte à côte. Nos seuls jeux étaient des jeux d’esprit, des devinettes, des contes, et bien sûr, les inestimables ragots qui nous permettaient de passer le temps. Jamais je n’avais fait plus de trois bonds d’affilée. Je ne savais même pas à quoi pouvait bien ressembler l’herbe, les arbres, ou le ciel.
            Bien vite, le chaos bruyant de la caverne se mua en doux silence, traversé de chuchotis légers, peuplé de ces petits bruits que produisent les poules et les lapines en dormant. J’avais rarement du mal à m’endormir dans cette atmosphère paisible. Mais ce soir-là, je ne parvins pas à fermer l’œil. J‘aurais pu me glisser dans le trou béant de mon terrier derrière moi, comme Meka et Lino. Me blottir dans la terre chaude et sèche, et oublier Asmar et ses statistiques de ponte. Mais j’attendais le retour du lapin noir, tout en le refusant de tout mon être. Je voulais le haïr, mais cela m’était impossible. Difficile de s’en prendre à un tel modèle d’élégance et de galanterie…
            – Eko.
            – Ah !
            J’eus un sursaut qui me laissa pantelante, le cœur au bord de l’implosion. Dire que je commençais tout juste à m’endormir…
             – Je ne voulais pas te faire peur, sourit-il.
             J’aurais voulu croire en ce sourire, j’aurais voulu pouvoir placer ma confiance dans le lapin noir. Mais je savais depuis longtemps qu’il était tout à fait capable d’annoncer les pires nouvelles avec une gentillesse égale. La main de fer dans le gant de velours, il ne fallait pas que je l’oublie. Asmar était un lapin de Pâques aussi sympathique que séduisant ; mais comme tous les autres, il obéissait au conseil.
             – Alors ? dis-je simplement, le ventre de nouveau serré.
             – Je suis désolé.
             Je me redressai. Mon cœur martelait mes côtes de chocolat comme s’il allait les faire éclater. Les oreilles pleines de ce bruit sourd, je faillis ne pas l’entendre.
             – Suis-moi, s’il te plaît.
             Je restai tétanisée. Mon regard revenait sans cesse sur les terriers de mes deux amies ; deux trous béants. Comme ceux de toutes les lapines. Les poules sommeillaient sur leur perchoir, mais elles étaient stupides. J’aurais pu crier. Meka et Lino auraient pu sortir en trombe, se jeter sur le lapin noir. Le rapport de force aurait été inversé. Les lapines en chocolat auraient pris le pouvoir des lapins de Pâques.
             Je clignai des yeux et sortis de mon parc, enjambant le bourrelet de terre battue, qui me parut soudain être la limite de tout mon monde. Le lapin noir me surveillait. Il se dressa un bref instant sur les pattes arrières et ausculta la caverne de ses yeux vifs.
             – Allons-y.
             Je le suivis en bondissant, guère habituée à tant de liberté. Je voyais bien qu’il devait se contraindre à ralentir pour que je puisse le suivre.
             – Où allons-nous ? lançai-je, déjà toute essoufflée.
             Il tourna à l’angle de la rangée de poules, jusqu’à atteindre la paroi de la caverne. Lorsque je le rejoignis, il était assis à côté d’un trou et se nettoyait tranquillement les orteils.
             J’aurais voulu le mordre, qu’il cesse un peu de se pavaner dans son pelage noir, tellement à l’aise sur ses pattes de chair et d’os… Il reposa son pied, agita les babines et me lança d’un ton étrange :
             – A la surface.

             Nous nous tortillâmes longtemps dans le boyau obscur, qui sentait l’humidité, la poussière et le lapin en sueur. Lorsqu’enfin nous nous retrouvâmes à l’air libre, je poussai un grognement, avant d’éternuer plusieurs fois. Le chocolat de mon dos comportait désormais plusieurs rayures.
             – Excuse-moi, sourit-il d’un air contrit. Ce tunnel n’est pas conçu pour les pondeuses.
             – Cela tombe bien, je n’en suis pas une, rétorquai-je d’un ton revêche.
             Je voulais qu’il arrête de se montrer aussi poli, de s‘excuser à tout bout de champ. Non seulement cela n’augurait rien de bon pour la suite, mais cela m’empêchait de le détester. Comme s’il n’avait pas voulu tout cela, comme s’il était de mon côté.
             – Je parlais du chocolat, dit-il d’un ton léger.
             Il effleura mon front – lait et noisettes – du bout d’une oreille, et je fis un bond en avant.
             – Bon, qu’est-ce que tu comptes faire de moi ?
             Il perdit immédiatement son assurance tranquille, et je sentis une pointe de fierté poindre en moi.
             – Ecoute-moi bien, dit-il en plantant ses yeux ambrés dans les miens. Contrairement à ce que pensent les pondeuses, il n’y a pas que les œufs que nous distribuons à la surface le jour de Pâques. Les enfants apprécient toutes sortes de chocolats.
             Je ne compris pas, au début. J’étais trop concentrée sur mes narines, qui humaient désormais des dizaines de nouvelles senteurs : la verte fraîcheur de la rosée sur l’herbe, la douceur de la terre meuble et humide, la délicatesse des jeunes fleurs qui parsemaient le sol.
             – Eko !
             Je me tournai vers lui, et eut un mouvement de recul en découvrant ses traits crispés. Le grand Asmar perdait de sa superbe…
             – Plus que les œufs, les enfants apprécient les poules et les lapines en chocolat.
             Je mis quelques secondes à répondre.
             – Quoi ?
             – Tu ne t’es jamais rendue compte que la veille de Pâques, certaines lapines, certaines poules disparaissaient ?
             J’en eus le souffle coupé. Les nœuds dans mon ventre se reformèrent, s’emmêlèrent avec l’énergie du désespoir.
             – Vous… Nous… Les pondeuses…
             – Les lapins de Pâques ont des quotas de chocolat à respecter, Eko, dit-il doucement. Chaque année, il nous faut sacrifier les plus mauvaises pondeuses.
             Il fit volte-face et s’enfonça dans un buisson. Il m’aurait été facile de m’échapper à cet instant, de laisser derrière moi les lapins de Pâques, leurs statistiques et leurs machinations. Peut-être même était-ce ce qu’espérait Asmar. Peut-être aurait-il voulu être de mon côté…
             Mais je ne pouvais pas partir maintenant,. Pas alors que mon monde venait de s’écrouler, et que le lapin noir était le seul lien qui me retenait aux miens. Alors je bondis à sa suite, pénétrai difficilement entre les branches pointues et me plantai à son côté.
             – Et donc vous nous livrez. Ça ne vous suffit pas de prendre les œufs ? Chaque année, des lapines se font bouffer par des enfants !
             Avant que j’aie pu réagir, il me passa quelque chose autour du cou. J’aurais voulu voir de quoi il s’agissait, mais je ne pouvais pas bouger. Les muscles de ma nuque étaient bloqués. Je me découvris même incapable de rouler les yeux.
             Devant moi, Asmar me montra quelques petits colliers en papier crépon, auxquels étaient accrochés des grelots dorés. Il y en avait des verts, des bleus et des rouges. Il les reposa dans un petit panier d’osier que je n‘avais pas vu, dissimulé derrière une racine. Le panier contenait des œufs en chocolat.
             – Je suis désolé, Eko, murmura-t-il. Mais je ne peux faire d’exception pour personne, pas même pour toi.
             Il prit l’anse du panier entre les dents, m’adressa un dernier regard imperturbable. Sa voix reprit ses accents enjoués.
             – Au fait. On dit souvent que le chocolat est fragile, mais c’est faux… Il peut devenir aussi tranchant que l’acier, lorsqu’on croit en lui.
             Il disparut en bondissant, dans les tintinnabulements des grelots. Je ne pus m’empêcher de songer que s’il avait ajouté une petit remarque gentillette comme à son habitude, du genre « Les enfants vont t’adorer », j’aurais probablement éclaté de rage.


             Lorsque le petit garçon me découvrit coincée sous mes branches d’arbuste, et qu’il me prit dans ses bras – moi toujours figée dans mon chocolat –, j’eus l’impression que mon cœur allait exploser de peur. Il rentra chez lui en gambadant, me vrillant les oreilles de ses cris, me secouant de haut en bas pour entendre mon grelot sonner, me caressant le dos de ses doigts sales que j‘aurais voulu mordre. Je n’eus même pas le loisir de contempler le bleu du ciel plus de quelques instants. Une fois dans sa maison, je crus mourir de terreur lorsqu’il m’approcha de son visage et m’ausculta de ses gros yeux. Mais il finit par me reposer dans un panier sur une table, au milieu d’œufs en chocolat. J’étais une statue, au cœur épuisé à force de marteler ses côtes, hurlant toute son angoisse en silence. Allais-je vraiment être… mangée ?
             Peut-être ces petits œufs pralinés sous mes pattes étaient-ils ceux de Lino, ceux pour lesquels elle avait voulu se battre, ceux qu’elle aurait voulu couver. Et ce gros œuf de chocolat très noir, était-ce celui de Meka ? Ou d’une autre grosse lapine qui, depuis longtemps, avait elle aussi laissé la routine remplacer l’espoir ?
             L’enfant ne tarda pas à revenir. Les petits œufs disparurent soudain de ma vue ; et levant le regard avec difficulté, je vis le sale mioche en train de se goinfrer, les dents noires de chocolat. J’aurais voulu hurler. Lorsque soudain, je sentis ses doigts caresser ma colonne vertébrale… Je me hérissais mentalement. J’avais la fausse impression qu’en tirant suffisamment sur mes muscles, la chape de plomb qui me recouvrait allait se déchirer, et que j’allais pouvoir fuir de toute la force de mes pattes.
             Je m’élevai au dessus de la table ; si j’avais pu ouvrir la bouche, tous les serpents immondes qui me contractaient le ventre auraient peut-être dégouliné à terre…
             Il me… lécha l’oreille ? Une vague de dégoût me submergea. C’était répugnant. J’aurais voulu mourir, ou me réfugier dans ma tête. Tout plutôt que ça.
             Crac.
             Mes nerfs hurlèrent, mes pensées aussi, mon crâne parut éclater ; et puis soudain, plus rien. Le vide. Je sentais confusément que je n’étais pas complète, que quelque chose manquait. Un courant d’air me chatouillait le tympan droit. L’enfant me reposa sur la table avec un petit choc. Puis il s’éloigna, guilleret, et je vis une oreille en chocolat blanc qui dépassait de sa bouche.
Je crois bien que je m’évanouis.



            Lorsque l’enfant revint – à peine quelques heures après –, je pensais être prête. Mais je découvris qu’il était rigoureusement impossible d’affronter une telle peur malsaine. Mes yeux étaient brûlants de larmes, mais j’étais incapable de pleurer.
            Comment as-tu pu me faire ça, maudit lapin noir…

             Le sale mioche gazouilla de plaisir, me porta devant ses yeux. Il eut un petit cri ravi, agita mon grelot de bout du doigt. Puis il me reposa sur la table – mon cœur eut un raté – et, d’un coup sec, me retira le collier de papier crépon. Il se le passa autour du poignet et partit en gambadant, trois œufs à la main.
             Les sensations revinrent lentement dans mes muscles. Des fourmis montaient dans mes pattes, renforçant ma fébrilité, me donnant envie de piétiner ; je fis craquer les vertèbres de ma nuque et secouai les oreilles. Les sons m’apparaissaient déformés du côté droit. Je tournai la tête plusieurs fois en essayant de comprendre, avant de me rappeler l’oreille manquante avec un coup au cœur. J’avais l’affreux réflexe de la chercher à tout instant, de vouloir la toucher, la ressentir ; je n’arrivais plus à oublier ce vide dérangeant.
             A présent libérée, je longeai le rebord de la table. Trop haut, beaucoup trop haut pour une petite lapine en chocolat. Je remarquai en plus que mes pattes de devant étaient déjà légèrement fissurées – j’avais payé cher la galopade à la suite du lapin noir. Ma haine à son égard n’en devint que plus puissante. Quant au petit garçon, je crois que j’aurais voulu qu’il arrive à cet instant, qu’il me prenne encore dans ses mains. Que je puisse planter mes incisives tranchantes dans sa chair rose de petit cochon, que je puisse lui faire mal comme j’avais souffert lorsqu’il m’avait mutilée.
             Mais il ne vint pas, et, à la fois soulagée et profondément frustrée, je parvins à descendre de la table en bondissant sur une des chaises. Je craignais pour mes pattes. J’avais l’impression d’entendre de petits craquements à chaque bond. J’arpentai longuement le sol carrelé, à petites foulées délicates. Il me fallait absolument sortir de ce guêpier.
             Les issues étaient toutes fermées. J’étais minuscule, fragile et la plante de mes pattes commençait à me lancer douloureusement après ce va-et-vient. Je n’en pouvais plus. La brusque montée d’espoir et de colère avait laissé place à un grand épuisement. Je n’étais capable de rien. J’étais trop faible. Je n’étais qu’une lapine de Pâques amputée d‘une précieuse oreille, complètement perdue, et rejetée par les siens.
             Je réussis tant bien que mal à me hisser à une fenêtre, bondissant et rebondissant sur une étagère. Le nez pressé contre la vitre glacée, je regardai le ciel. J’aurais voulu goûter son bleu de velours du bout de la langue, et les nuages cotonneux et sucrés, comme du chocolat blanc, me tentaient douloureusement. Depuis combien de temps n’avais-je pas mangé ?
             Je m’endormis ainsi, le nez contre la vitre et les babines frémissantes.


             Des bruits me réveillèrent. J’eus un sursaut et refit connaissance avec la sensation fantôme de mon oreille droite. J’observai un instant la trace de chocolat qu’avait laissé mon nez sur la vitre. Puis je me retournai doucement.
             Le sale mioche me cherchait. Il soulevait les œufs sans précautions, les faisant rouler sur la table. Le grelot doré carillonnait doucement à son poignet. Ce son m’électrisa.
             Plus jamais !
             Fébrile, je cherchais des yeux une cachette, une échappatoire, n’importe quoi. Lorsque soudain mon regard fut attiré par du mouvement, à l’extérieur…. De l’autre côté de la vitre.

             Le lapin noir.

             Je me figeai.
             Il faisait sa toilette, nonchalamment assis sur le gravier de l’allée. Sa journée de travail était apparemment terminée.
             J’étais plus tendue qu’un élastique.
             Comme s’il avait senti ma haine glacée, il leva la tête, et nos regards se croisèrent.
             Un bruit soudain me fit bondir, et, pressée contre la vitre, je me rendis compte que l’enfant m’avait vue…
             Que faire, où aller ? J’oscillai comme une girouette, tentant désespérément de trouver quelque chose. Je préférais encore me jeter du haut de l’étagère, me briser sur le carrelage froid, plutôt que finir entre les mains de l’enfant, et être lentement morcelée. Dévorée vivante.
             Soudain, les choses se passèrent très vite.
             La main de l’enfant se posa sur mon dos.
             Je fis volte-face en un bond et lui plantai mes incisives dans la main, à la jointure entre deux doigts. Je mordis jusqu’au sang, refusant de lâcher prise, laissant s‘exprimer mon instinct. Oubliant le chocolat qui me constituait.
             Il poussa un cri strident et secoua la main ; j’en profitai pour reprendre pied sur l’étagère.
             Dans l’allée, de l’autre côté de la vitre, le lapin noir répondit à mon regard, et haussa les sourcils.

             On dit souvent que le chocolat est fragile, mais c’est faux… Il peut devenir aussi tranchant que l’acier, lorsqu’on croit en lui.


             En une fraction de secondes, je pris ma décision.
             La vitre explosa lorsque je libérai toute la tension qui me contractait les muscles, me fournissant une énergie incroyable. La peur se changea en une force que je n’aurais jamais soupçonnée, et un bref instant, suspendue entre ciel et terre, le corps étiré au maximum, les éclats de verre étincelant autour de moi, j’eus l’impression fugace de m’être changée en une créature de chair et d’os, une créature libre et puissante.
             L’atterrissage fut brutal, et en un clin d’œil la sensation étrange disparut. Je retrouvai les fissures de mon chocolat et les bris de verre plantés dans mes flancs. Je titubai ; il me semblait que mes pattes allaient se briser en mille morceaux, comme la vitre que je venais de transpercer. Je poussai un grognement en faisant l’état des lieux.
             – Je te l’avais dit ! lança Asmar d’un ton joyeux.
             Ma fierté se mua instantanément en une colère terrible ; mon cœur eut un sursaut.
             – Toi ! Espèce de sale… de sale… dis-je en m’étouffant à moitié.
            J’étais incapable de m’exprimer clairement ; et je me demandais si le poids qui obstruait ma gorge était dû à la haine ou à autre chose. En trois bonds il était près de moi. Beaucoup trop près que ce qu’il aurait dû, s’il avait été prudent, s’il avait culpabilisé un minimum, ou juste par respect pour moi. Mais le lapin noir n’avait peur de rien, la honte ne l’atteignait pas, et il pouvait tout se permettre.
             – Je te… Je…
             – Eko, dit-il doucement. J’ai trafiqué le collier, pour qu’il reste lâche sur ton cou et puisse être retiré.
             – Tu imagines peut-être que je vais te remercier ! suffoquai-je, avant de prendre conscience de ce qu’il venait de dire.
             – Normalement, les colliers doivent être serrés au maximum, continua-t-il d’une voix ferme. Ainsi, les enfants ne peuvent les enlever que lorsque la tête est déjà mangée. Ce qui règle la question de la fuite.
             La nausée me prit en imaginant la scène.
             – Arrête ! braillais-je. Mais arrête ! Tu te rends compte que… Tu parles des tiens, pas d’un objet ! Tu parles ainsi des lapines que tu as menées à la mort ! Qui se sont faites… mangées… vivantes… morceaux par… morceaux…
             – Je sais, murmura-t-il. C’est absurde.
             Il me serra contre lui et posa son menton sur mon front. Voilà tout ce qu’il trouvait à dire ? Je voulus hurler mon mépris, l‘énucléer, lui faire bouffer ses oreilles douces. Mais c’est à cet instant-là que les larmes me noyèrent enfin les yeux. Je me mis à renifler, grogner, essayant de retenir mes sanglots, m’étouffant à moitié. Je bavais certainement aussi. Sans cesse revenait la vision de l’enfant et son affreux sourire, mon oreille droite entre ses dents.
             – Eko, si…
             Je n’avais jamais vu ni entendu le lapin noir hésiter, et je camouflai ma surprise dans un hoquet baveux. Puisque salir et engluer son beau pelage était la seule vengeance possible, je m’y adonnais avec fureur.
             – Si j’avais su quoi faire, je l’aurais fait. Pour éviter cette catastrophe.
             Salaud. Je me mouchais dans les poils de son poitrail. Prends ça !
             – Mais je trouvais cela injuste, continua-t-il sans réagir. Je voulais te sauver, mais cela n’aurait pas été respectueux de… toutes les autres.
             Je commençais enfin à m’assécher. Je n’aurais bientôt plus de morve et de larmes à essuyer sur lui. Ne perdait-il donc jamais son sang-froid ? Ses mots me frappèrent, à retardement.
             – Tu le fais exprès, là, hein ? reniflai-je. Injuste ? Tu ne crois pas qu’elles auraient apprécié que tu te repentes un minimum ?
             Il médita quelques instants.
             – Je t’ai laissé exactement les mêmes chances qu’aux autres. Je truque tous les colliers depuis que je participe à la distribution de Pâques.
             – Oh, merveilleux, râlais-je. Elles avaient peut-être une chance de plus de survivre.
             Il ne dit rien. Je reniflai profondément et me décollai de lui.
             – Tu es vraiment incapable de choisir ton camp, assénai-je avec mépris.
             C’était enfin à moi de le critiquer. J’en retirai une joie mauvaise. Mais contre toute attente, il sourit. Puis il se pencha, et avant que je puisse réagir, il goûta l’une de mes larmes du bout de la langue. Je fis un bond en arrière.
             – Qu’est-ce que tu fais encore ! tempêtai-je.
             – Caramel, affirma-t-il. Tes œufs auraient été extraordinaires.
             C’était ce qu’il ne fallait pas dire. La colère refit surface en moi.
             – Et maintenant, lapin noir, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire, hein ? Me ramener à la caverne pour faire plaisir à tes supérieurs ? Si c’est le cas, je te rappelles que cela n’a servi à rien de me sauver si c’est pour me ramener au bercail. Il y aurait encore une année sans œufs, à sentir monter l’angoisse…
             – Eko.
             – Et puis à Pâques prochain, dans un an jour pour jour, ce sera le même cirque.
             – Eko…
             – Quoi que, peut-être que c’est le seul compromis que tu as trouvé ? Me garder en vie, sacrifier juste un bout de moi, chaque année – aujourd’hui une oreille, puis la seconde, peut-être même une patte ?
             – Eko, écoute-moi, je te prie.
             Je me tus. Parce que je n’avais plus rien à dire ; pas parce que je voulais l’entendre.
             – J’ai effectivement pensé à cette solution. Mais ce serait inutilement cruel, et complètement absurde. (Je ricanai.) Je pense plutôt… te laisser libre.
             – Rien que ça ? répliquai-je pour cacher ma surprise.
             Il partit en bondissant sans répondre ; je le suivis, des points d‘interrogation plein la tête. Nous contournâmes cette maudite maison et nous enfonçâmes dans le jardin.
             – Alors ? haletai-je. Tu m’expliques ?
             Je me rendis compte que j’en avais assez de dépendre de lui.
             – Pourquoi tu ne me laisserais pas le choix, pour une fois ? me rebellai-je. C’est si dur que ça de me considérer comme…
             – Nous y voilà, dit-il en s’arrêtant, pas même essoufflé.
             A nos pattes s’ouvrait la bouche béante du tunnel qui menait à la caverne.
             – Eko, je ne demanderai pas mieux que de te laisser choisir. Le problème,  c’est qu ‘il n’y a guère d’options. La première, tu l’as devinée toi-même et directement refusée, comme je m’y attendais. La deuxième aurait pu être de te remettre un collier et de te ramener à cette maison (je me hérissai), mais il n’en est pas question. Il va falloir que tu réussisses à vivre dans la nature. Seule.
             – Pourquoi seule ? dis-je d’un ton de défi.
             Je me demandais s’il comprendrait la question implicite. La réponse fut oui.
             – Je ne viens pas avec toi, Eko, dit-il doucement. Peut-être le pourrais-je un jour. Lorsque la réserve sera suffisante.
             – La réserve ?
             – La réserve d’œufs en chocolat. Tu vas avoir besoin d’un lapin de Pâques pour t’en procurer.
             – Je ne comprends pas.
             – Tu ne t’es pas demandée comment tu allais pouvoir te nourrir, en pleine nature ?
             J’eus un sursaut de dégoût.
             – Tu n’imagines quand même pas que je vais me nourrir des œufs volés à mes camarades ?
             – Réfléchis, dit-il d’un air sévère. A ton avis, d’où proviennent les pastilles de chocolat dont vous êtes nourries matin et soir ?
             J’eus un frisson en comprenant enfin.
             – C’est… diabolique.
             – C’est ta seule chance. Chaque matin je déposerai ici (il jeta un coup d’œil à l’arbuste non loin) un panier avec quelques œufs, pour toi. Je peux en dérober facilement pendant nos opérations de ramassage.
             – D’accord, dis-je en surmontant ma répulsion. Puisqu’il le faut.
             – Une dernière chose. Ne sors pas la nuit. Trouve-toi un trou entre les racines d’un arbre, et n’en bouge pas. Sinon, tu risques de te faire repérer par des lapins de Pâques, pendant nos courses nocturnes. En revanche, la journée, tu peux vagabonder librement. Nous restons à la caverne pour classer et décompter les œufs.
             – Et calculer des statistiques, je sais, complétai-je. Peuh.
             Un grand découragement m’envahit. Je n’avais passé qu’une journée à la surface, j’étais déjà épuisée, et je n’en étais même pas sortie entière…
             Il eut un sourire.
             – Ne te décourage pas. Tu peux le faire, je le sais.
             – Mes pattes sont déjà fissurées, maugréai-je. Je suis en chocolat, Asmar. Je n’ai aucune chance de passer l’été.
             Un sentiment de liberté se levait pourtant en moi, faisant naître une sensation de bonheur, comme j’en avais rarement éprouvé au cours de ma courte vie.
             – Je savais que toute la peur et la rage que tu avais accumulées allaient ressortir un jour ou l’autre, assura-t-il. J’espérais juste que tu saurais utiliser cette force. Tu ne m’as pas déçu, Eko.
             Il se pencha vers moi.
             – N’oublie jamais ce que je t’ai dit. Le chocolat peut devenir aussi fort que l’acier. C’est une question de volonté.
             Pouvais-je réellement vivre comme un animal de chair et d’os ? Laissant derrière moi la caverne paisible, les ramasseurs enjoués… et mes deux amies immobiles dans leurs parcs ? Mes pensées effleurèrent Meka et sa tranquillité maternelle, Lino et ses œufs chéris. Pouvais-je les laisser vieillir au fond de leur trou ?
             – Ouais, ouais, râlai-je enfin. Disparais, sale trouillard. Avant que je te mange les oreilles.
             Il éclata de rire, guère déstabilisé par l’insulte – pourtant fondée.
             – Bonne chance, Eko. Nous nous reverrons.
             Nous échangeâmes un regard. Puis il fit volte-face et plongea dans le trou béant.
             Dans un an, jour pour jour, quand les cloches sonneraient le matin de Pâques, quand les lapins sortiraient à la surface, je m’y engouffrerais à mon tour. Si je survivais jusque-là, cela prouverait que la liberté était possible. Je me battrais pour libérer les pondeuses. Je trouverais le courage qui manquait à Asmar. Mais en attendant, j’avais un monde à découvrir.
             Je souris, avec un peu de retard. Mes larmes avaient laissé un plastron doré au lapin noir.
F i n .




Complément :
 
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Désillusion [TP]
Serpent

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Rechercher dans: Poésies   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Désillusion [TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyVen 11 Juil 2014 - 23:29

Sombre amour dérisoire, rêves pourvus d'ambitions,
Quand un ultime espoir re-dessine l'horizon
Seule l'idée d'y croire renierait la raison,
Juste le temps d'une histoire, le temps d'une illusion.

Naissance de la folie sous un vent de souffrance,
Démons de l'insomnie, prologue de la démence,
Comme une vague de génie qui transperce l'innocence,
Puis inonde mon esprit quand se noie l'espérance.
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Tissu d'étoiles [TP]
Serpent

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Rechercher dans: Poésies   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Tissu d'étoiles [TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyJeu 10 Juil 2014 - 15:43

Dans l'ombre tu disparais quand se voile le jour,
En proie à la faiblesse, je désire ton retour.
Ainsi seul délaissé, je me languis d'amour,
Dans un vent de détresse j'espère un nouveau jour.

Bercé par le silence, la nuit comme confidente,
Dans une étrange souffrance, tant ce manque me tourmente,
Quand les ténèbres m'encensent dans une pluie battante,
Ma vie en perd son sens tant ton visage me hante,
Je sombre dans la démence et la folie m'enchante,
J'oublie mon existence quand soudain tu t'absentes.
Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Le Silence de la révolte [TP]
La Lapine Cornue

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Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Le Silence de la révolte [TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyJeu 12 Juin 2014 - 19:27


Ce texte est le premier de ma série de très courtes nouvelles, ayant pour thème le courage. ^^
Vous avez ici le Texte 2 → Vivre envers et contre tous et le Texte 3 → Ivre de vent
PS. Les deuxième et troisième textes ne sont pas les suites de celui-ci, mais deux histoires complètement différentes. ^^


→ Musique associée  :D 


Inspiré d'un rêve.



Le Silence de la révolte




Seuls restent le silence et le vide. Ce vide qui chaque jour nous engloutit, nous fait disparaître petit à petit.
Qui, ici, sait éprouver un sentiment ?
Personne.
Voilà ce que vous avez fait de nous.





     Nous sommes placés en cercle, autour du bassin, pareil à un gouffre sans fond. L'eau noire et lourde me paraît aussi stagnante que la boue, aussi opaque que la nuit. Aussi froide que ce vent de givre qui fait voler nos cheveux et écorche nos joues. En contrebas, au centre du bassin, là où le sol de pierre remonte pour former une petite île battue par le clapotis, se tiennent les deux arbitres. La femme – j'oublie toujours son matricule – lance un numéro et jette un poids à l'eau, à quelques mètres du bord où nous sommes postés. Je jette un regard en coin vers mon voisin. Tendu comme un arc, celui-ci serre les mâchoires. Il porte le numéro suivant, il n'a plus que quelques minutes de répit.

     Nous connaissons le jeu. Il est tout aussi facile d'y gagner gros, que d'y perdre la vie. C'est un jeu d'hiver, puisque l'été, la chaleur nous le rendrait trop agréable. C'est un jeu qu'on aime pour son défi silencieux, pour son danger sous-jacent. Ou du moins, c'est pourquoi je pense que certains l'apprécient. Pour moi, bonne nageuse sans prétention, mais aux poumons trop faibles, il signifie surtout la morsure du froid, l'étreinte puissante de l'eau, le noir complet qui règne dans les profondeurs, et cette peur qui étouffe le cerveau après avoir brûlé les poumons.

    C'est sans doute la même chose pour mon voisin, mais en pire. Lui nage comme un chien : mal, avec ridicule, mais animé par cette rage frénétique qui le maintient à la surface et garde la mort à distance. Je détaille ses cheveux noirs hérissés sur sa tête, ses yeux en amande fixés sur l'eau en contrebas, sa peau hâlée. Je n'éprouve rien de particulier pour lui, juste une sorte d'affection diffuse. Cela fait plusieurs années qu'il se place systématiquement à côté de moi pendant les jeux. Nous échangeons des regards, plus rarement des sourires. Nous ne savons rien l'un de l'autre ; je ne connais ni son matricule ni le numéro de sa couveuse. C'est  à peine si j'ai déjà entendu sa voix ; il faut dire qu'ici-bas, il ne nous est jamais demandé de parler.
     Tout en étant encore loin de l'être, il est sans doute ce qui se rapproche le plus d'un ami.

     – Numéro douze ! braille l'arbitre.
     Il prend une inspiration haletante et ses yeux me cherchent. Nos regards se croisent, et tout ce que je lis dans le sien est la peur, la peur, la peur. Je hoche la tête imperceptiblement. Bonne chance. Tu t'en sors toujours ; pourquoi cela serait-il différent aujourd'hui ?

     En bas, l'arbitre choisit un des poids les plus légers – elle sait que les compétences natatoires du garçon brun et trapu sont plus que limitées.

     Sauf qu'elle le lance tout près du bord, juste sous nos pieds. Là où le bassin est le plus profond. Plusieurs mètres, je ne sais pas exactement. Le poids éclabousse la paroi froide et brute, puis coule à pic, jusqu'à atteindre la zone que la lumière n'atteint jamais, où seule existe l'obscurité.
Le garçon paraît se changer en pierre un bref instant. Frappé de plein fouet par l'impossibilité de ce qu'on lui demande d'accomplir. Il finit par se redresser, et plonge.

     Je n'essuie pas l'eau qui vient d'être projetée sur mon visage, je ne me penche pas. Surtout pas ! Nous ne devons jamais exprimer ouvertement nos émotions, ni faire étalage de sensiblerie. Alors je fais imperceptiblement basculer mon poids vers l'avant, et, les paupières à demi baissées, fixe la surface noire et miroitante.

     Silence.

     Silence toujours.

     Au bout de quelques secondes, plusieurs bulles éclatent à la surface. Elles sont seules à remonter. Mon cœur commence à s'emballer ; c'est étrange, car rien ne me paraît insurmontable dans l'idée que le garçon soit mort.
Je n'aurais plus à tenter de camoufler mes sourires lorsqu'il éclate de rire en réaction au ridicule d'un autre enfant. Pas pour se moquer, non, il est trop candide pour cela. Juste pour tenter de repousser, l'espace d'un instant, la solitude, le silence de notre vie. Pour partager un rayon de joie avec nous autres, pauvres ombres bien incapables d'exprimer la nôtre.

     Je n'aurais plus à lui retourner un regard vide, ce même vide qu'il voudrait tant combler, pour m'éviter les punitions des éleveurs, qui ont à cœur de piétiner la moindre bribe d'amitié, de déchirer le moindre lien qui pourrait se tisser entre nous. Lui se fiche des punitions : pendant une heure la douleur le prend ; puis il recommence à promener sa sympathie derrière lui, à la manière d'un étendard.

     Espoir des enfants, grand échec des éleveurs.

     Oui, mon existence sera bien plus tranquille sans lui.
Personne n'ira le chercher au fond de l'eau ; nous avons déjà vu la même scène se jouer de nombreuses fois. Nos éleveurs appliquent à la perfection la règle gravée sur toutes les portes des couveuses : Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts.

     Leur but est sans doute de faire de nous une élite, de conserver les plus forts, et de les aiguiser jour après jour, de les tailler pour en faire des diamants, froids, inhumains et indestructibles. Cela ne me surprendrait pas qu'ils aient des quotas de disparus à atteindre chaque mois.

     Je ressens le silence comme jamais auparavant. Il entre en moi, étire ses filaments translucides, me glace le cœur et les pensées.

     Le garçon ne remonte vraiment pas. Je ne crois pas que cela me touche.


     Alors bon sang, pourquoi est-ce que je plonge ?


Tag romance sur Encre Nocturne 494894ENPlumefinalSujet: Rêves exaucés [TP]
Namyon

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Rechercher dans: Nouvelles   Tag romance sur Encre Nocturne EmptySujet: Rêves exaucés [TP]    Tag romance sur Encre Nocturne EmptyJeu 30 Mai 2013 - 1:38
Le cœur de la jeune femme battait la chamade. Elle se sentait rougir, malgré elle. Devant elle se tenait un garçon du même âge qu'elle, un garçon qu'elle aimait secrètement depuis plusieurs années. Il était pour elle un idéal, ils étaient même devenus amis pour le plus grand bonheur de cette dernière. Pas meilleurs amis, mais au moins ils se voyaient de temps en temps et riaient ensemble sur des choses futiles. Quelle n'avait pas été sa surprise lorsque celui-ci l'avait invitée à passer quelques heures ensemble au parc près de chez elle. Elle était bien trop heureuse, elle pensait rêver... Mais non, elle ne rêvait pas. Et c'est ainsi qu'ils jouèrent et rirent ensemble. Épuisés par leurs jeux enfantins, ils s'étaient assis sur le gazon, sous un arbre et juste à côté du terrain de soccer où elle jouait étant jeune. Ils parlaient, et ils en étaient venus à un sujet qui la gênait un peu trop : l'amour. Le garçon lui avait parlé de la fille qu'il aimait, et dès qu'il avait mentionné qu'il aimait une fille, la jeune fille avait sentit son cœur se briser. Sous la douleur, elle avait demandé sans aucune gêne ''Ah, et c'est qui cette fille?''. Le garçon avait rigolé un peu, et s'était mis à fixer les nuages. Médusée, elle avait baissé la tête, mais elle se retourna vers lui quand il recommença à parler. En entendant la phrase qu'il dit à cet instant, elle crut que son cœur allait exploser. Comme une évidence, sans même une hésitation, il lui avait répondu du tac au tac : ''C'est toi.''. Elle le fixait avec des yeux ronds de surprise. Son rythme cardiaque avait accéléré considérablement. Toujours en le fixant, elle le vit s'approcher d'elle, et elle ferma les yeux. C'était trop beau, trop parfait... Elle sentit les lèvres du jeune homme se poser sur les siennes, et doucement, ils s'embrassèrent, savourant enfin le moment tant espéré d'eux deux. Elle planait, elle était tellement heureuse... Toutes ces années d’espérances étaient réciproques, et enfin elle pouvait sentir son souffle près d'elle. La jeune fille commença à lui caresser les cheveux, pendant que le garçon mettait sa main sur son dos. Sans vraiment le vouloir, ils se retrouvèrent à terre. Alors, ils ouvrirent les yeux, et contemplèrent chacun les traits de l'autre, sans plus aucune crainte de se faire prendre. Elle ferma encore les yeux et... sentit une main secouer son épaule?

- Jade, debout! fit sa mère, penché au dessus d'elle.

Un rêve, ce n'était qu'un rêve... Mais peut-être pas complètement, puisque plus tard dans la journée, un certain jeune homme lui demanda si elle voulait bien aller avec lui au parc....
#signénamyon #romance #réaliste

Ahh, ce que j'aimerai que ça m'arrive...  😕

Correction de RImi (The Great):
 
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