Navigation


 Ecrits publiés


 Retour au forum

Encre Nocturne   

Portrait

Violoncelle | Publié ven 9 Mar - 9:54

   Dans la lumière ardente de l’aube, le jour se lève sans promesse. L’eau toute verte se faufile sur le flanc d’une colline, et s’endort finalement dans des bassins étroits. D’ordinaires si minces et si précises, ses rives s’estompent dan la clarté confuse du crépuscule. On voit entre les flaques briller l’or des colzas en fleur et les pleurs lamentables des bleuets. Plus loin, des troncs robustes s’élèvent vers le ciel, nimbés d’une ramure blonde et opulente. Dans une incomprise frayeur, ils jettent autour d’eux des ombres fragiles qui lampent l’eau profonde. Plus bas dans la vallée, on entend certains soirs d’été le chant du colibri sur les branches marbrées d’un sycomore. Par endroits, des buissons émergent de plaines rocailleuses et bordent la rivière sur plusieurs kilomètres.

   Une sente étroite et sinueuse conduit au bord de l’eau. Avant de l’emprunter, il faut contourner les bois sombres de la vallée, traverser des plaines rocheuses et escarpées et tremper les pieds dans plusieurs ruisseaux. C’est ainsi qu’après avoir marché dès le milieu de la nuit, mes pas résonnent sur l’humus odorant du sentier. Des saules pleurent au-dessus de monceaux de feuilles dont les couleurs s’éteignent dans le vent. Au-dessus de ma tête, des oiseaux prolixes balaient le ciel, triste voûte inondée d’abandon. Les fougères longeant l’allée sont toutes grises, et la mousse trop rêche se teint de noir. Des draps blancs tombent du ciel et voilent mes yeux d’une couche de brume. C’est à peine si je sens ma tête, mes membres, et mon pauvre coeur dolent.

   Mes pas troublés s’accélèrent. Je ne sais plus si je cours ou si je tombe. Je sens mes ongles s’enfoncer dans ma chair et mon visage humide se couvrir de terre. J’écoute impuissante le tumulte sourd de mon âme qui me confine dans le silence. Les choses autour de moi tourbillonnent. Toujours plus laides. Toujours plus nobles. Je disparais, lancinée par des mystères profonds que je suis seule à connaître. A peine j’entends un bruit ; à peine j’entends un souffle. Seul vaguement le cri d’un héron qui règne depuis la cime d’un arbre.

   Enfin un rai de lumière bleu échancre les feuillages. C’est le jour que je vois. Le jour qui indique la fin du chemin. J’arrive alors sur la rive déserte. Je laisse mon regard glisser sur le fil de l’eau, puis se faufiler entre les roches somptueuses. J’ai froid. J’ai froid alors que le soleil brille et que le vent est chaud. Sensation étrange lorsqu’on sent son corps brûler sous de vastes frissons.

   Des collines se découpent dans la mousse des nuages. Elles rient, elles s’exhibent ; leurs versants dorés se mirent dans l’eau de la rivière. C’est beau. Tellement beau que mes jambes arrêtent de marcher. Un vent bouffi d’orgueil fait gonfler les buissons. Les feuilles mortes virevoltent, mues par la conquête de l’impossible. Peut-être souffle-t-il trop fort, peut-être souffle-t-il trop loin. En tout cas suffisamment pour emporter avec lui mon songe désespéré.

   A mon réveil la rivière s’évapore et les collines s’effondrent. Seuls restent mon coeur, mon âme, et mes larmes qui sèchent sans soleil.

À propos de l'auteur